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Victor Hugo, Soleils couchants, le poème du 24

jeudi 24 mai 2012, par Corinne Godmer impression

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Soleils couchants

1 Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées ;
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !
 
5 Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
 
9 Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.
 
13 Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
16 Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Victor Hugo, Les Feuilles d’Automne

Introduction

Nature, poésie, poète, la correspondance est profonde, le lien fragile néanmoins. Décrire les inclinaisons de son âme en les liant au mouvement des saisons implique en effet une crispation lorsque la poésie se distingue de son admiration. Déclinaison mélancolique de sa propre disparition, « Soleils couchants » de Victor Hugo, croise cette poétique de la nature en implication personnelle. Quel sera dès lors son mouvement face à la reconnaissance de l’autre ? Nous pourrions ainsi nous demander comment se lient poésie et nature, comment elles se détachent et finalement s’embrasent. Il s’agirait alors d’étudier la temporalité de l’une, de l’autre, dans leur sens respectifs, puis, leur destinée en séparation pour enfin creuser la condition d’un possible rétablissement des forces.

I) Deux temps différents

Poète et nature sont tous les deux soumis à l’inclinaison du temps. Mais cet état est perçu et reçu différemment.

- Le temps de la nature

Pour la nature, le temps se matérialise par l’évidente succession du jour et de la nuit « Le soleil s’est couché (…) Demain viendra l’orage » (v 1). Une simple coupure marquée par le point virgule énonce des faits sans grande conséquence. Des phénomènes naturels sont ainsi décrits, tels les « nuées » (v. 1), « l’orage » (v 2), suivis par la répétition de la coordination « et » qui semble accélérer mais également prolonger le temps dédié à ce moment : « Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ; » (v 2). Le poème rappelle le prolongement naturel des jours puisque « l’aube » (v 3) relève la nuit et semble prendre sa place, dans la nature, dans le mouvement temporel et dans le vers.

Celui-ci se modifie et se renouvèle par l’anaphore de « Puis » qui indique une succession répétitive de modifications : « Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ; /Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit ! » (v 3 et 4). Le temps de la nature, s’il suit le mouvement naturel des jours, semble ainsi perçu comme fluide. Le temps de l’homme se pose cependant en opposition.

- Le temps de l’homme

Le temps de l’homme, c’est-à-dire sa perception du temps, n’est en effet pas signifié de la même façon dans le poème

Si le temps de la nature se voulait celui des saisons et des jours, le temps de l’homme s’engage déjà dans la coupure « Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule » (v 5), coupure matérialisée par le point virgule qui marque une pause dans la parole. Nous retrouvons donc ici la même coupure que pour le vers 2 mais l’intention n’est plus la même. Cette pause s’accompagne en effet d’un double emploi du verbe « passeront », au futur, donc dans une projection temporelle. Ce double emploi de chaque côté de la pause insiste sur la progression inexorable des jours. Les syntagmes employés, « tous ces jours », « en foule », soulignent par ailleurs l’écoulement trop rapide du moment, par l’accumulation sous-tendue dans le champ lexical. À nouveau, nous relevons une succession d’anaphores « Sur », qui énonce les lieux touchés par le changement temporel :

Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Notons ici de nouvelles coupures, sur deux vers, avec, pour le vers 6, une répétition du syntagme « Sur la face », c’est-à-dire sur ce qui est visible, avec un élément complément de nom qui reproduit la même sonorité allitérative « m », comme si le vers répétait de plusieurs manières et de plusieurs façons la réception du temps. Le vers 7, s’il reprend la répétition de « sur », s’incline vers des éléments plus secrets, avec une métaphore des « fleuves d’argent » et un enjambement entre le vers 7 et le vers 8. La strophe donne dès lors l’impression qu’elle s’imprègne, vers après vers, de la rapide progression du temps de l’homme qui touche maintenant à la nature puis au symbole. Reste le sentiment d’entendre un refrain plaintif par la musicalité des trois derniers vers et son association de répétitions, anaphores et allitérations.

Nous recevons donc en strophes alternées deux modalités du temps. Celui de la nature, à peine marqué par une coupure, fluide. Celui de l’homme, plus pressé par les coupures, plus inquiet. Quel sera dès lors le reflet de ces deux temps sur les destinées ?

II) Deux destins différents

Deux temps, deux destinées semblent se confronter en se liant. Pour l’homme et la nature, soumis au même temps reçu différemment, les conséquences ne seront pas les mêmes.

- reverdie

La nature ainsi peut espérer un renouvellement de ses éléments. L’enjambement des vers 10 et 11 puis des vers 11 et 12 à nouveau nous traduit, par la césure du point virgule, une pause, suivie d’un renouveau, à l’image d’une reverdie qui ne toucherait que la nature, non l’homme ou ses amours. Il renvoie aussi à une certaine souplesse de la nature qui autorise à la continuation. Voire plus. Le champ lexical, autour de la jeunesse, « toujours verts », « non vieillis », se conjugue en effet au futur parce que les éléments naturels sont en droit d’en espérer un. Le vers 9 nous le laisse entrevoir, par la succession des coordinations « Et la face des eaux, et les fronts des montagnes », comme s’il s’agissait ici de ne nommer qu’une partie d’un tout que la répétition souligne, englobe, sans développer. Mais plus encore, au-delà de la permanence, le renouveau reste une certitude par l’adjectif « rajeunissant », au participe présent, en état de continuation perpétuelle, de renouvellement sans cesse en mouvement.

Deux éléments viennent enfin conforter cette approche du temps plus clémente pour la nature. La présence d’un adjectif péjoratif « vieillis », transformé par la négation en adjectif plus positif, qui s’inclut dans le champ lexical de la jeunesse déjà mentionné. La possibilité, également, pour la nature de puiser en elle les conditions de son renouveau. Le vers 12 en effet nous rappelle que les éléments interagissent les uns avec les autres, « sans cesse » en action dans la distribution de vie « Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers ». Nous retrouvons, au-delà de la signification même du vers, le champ lexical du mouvement et de l’existence, par la mention de la « mer » et des « flots », avec, en demi-teinte, l’idée d’un jaillissement, d’un bouillonnement de vie.

Ce renouveau en perpétuel devenir serait ainsi la meilleure des défenses contre la mort. La nature, en reverdie, peut s’incliner mais non mourir.

- mort, oubli

Face à la nature, l’évolution de l’homme et la façon dont il reçoit le changement des saisons, des mois, des années.
Nous avons démontré que la nature, dans la première strophe, laissait le temps s’écouler simplement. Un élément naturel, les « vapeurs obstruées », laisse cependant entrevoir par le choix de l’adjectif, par le choix du mot « vapeurs » également, un élément caché que le poème choisit d’ignorer mais qu’il entraperçoit. De même, la fin de cette première strophe comporte une ambigüité grammaticale autour du syntagme « pas du temps qui s’enfuit ! », où le « du » représente soit un déterminant, soit un complément d’objet du verbe « viendra » (vers 2). Ce « temps qui s’enfuit » serait en fait bien celui de l’homme comme si cette première strophe, tout en savourant la vie, annonçait déjà la mort de l’autre.

L’impression se confirme dans la troisième strophe où, en vis-à-vis de la nature, l’homme ploie sous le champ lexical du fardeau « Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête », avec deux marques d’énonciation personnelle par le choix du pronom personnel et du déterminant possessif. La mise en exergue du pronom personnel par la présence de l’opposition annonce la succession des pronoms en anaphore, répétition ultime du pénible sentiment d’abandon qui envahit le poète :

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Il semble en effet subir doublement le poids du temps, en observant le renouveau de la nature que lui ne peut connaître, en se signifiant comme immobile par rapport à au mouvement de l’écoulement des saisons « Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête ». Le « je », statistique sur deux vers, se remarque en effet dans le vers 14 dans un champ lexical de la peine, avec une antithèse entre son sentiment « refroidi » et l’épanouissement de la nature « sous ce soleil joyeux », où seule cette dernière semble continuer.

En se projetant dans la mort, proche, « bientôt », le poème nous indique également que le « monde », c’est-à-dire nature et êtres vivants, continuent eux de vivre. Cette poursuite dans la vie au-delà de la présence du je est alors représentée comme une « fête », un « monde immense et radieux », contrastant avec sa marque personnelle seule, comme s’il s’agissait d’énoncer là un vaste mouvement joyeux qui l’exclut lui. Notons également que ce sentiment d’abandon se cristallise aussi sur la peur de l’oubli, le « je » disparaissant de la scène du monde sans que celui-ci n’en soit touché « Sans que rien manque », où le « rien », un peu péjoratif, désigne le poète. Il lui reste à déjouer la mort et plus encore, l’oubli.

III) Nature et poésie

- Le pouvoir de l’écriture

Le poète entend le temps qui s’enfuit, celui que la nature ignore, « Tous ces jours passeront ; ils passeront », dans les deux sens du terme. La nature peut s’opposer au temps mais elle n’est pas un être pensant qui matérialise sa mort, sa survie, sa vie. Seule le poète est à même de décrire et de signifier ce qu’il ne peut pas atteindre en tant qu’homme. Il est ainsi celui qui énonce cette succession temporelle, « passeront, passeront », en un signe de regret marqué par la répétition, un peu lasse. Il reste celui qui joue avec les mots à défaut de jouer avec la mort. Nous avons en effet observé à de nombreuses reprises des jeux allitératifs ou consonantiques qui ponctuent le poème, à l’image de la première strophe croisant les rimes intérieures, les anaphores, les répétitions. Cette maîtrise poétique s’affirme aussi en renouveau : motifs, écriture, lien au passé dans le choix thématique, coupure dans la violence de l’au-delà annoncé, le poème se pose en correspondance de l’émotion avec le temps, réel, vécu, fantasmé, à venir.

- Poésie hors le temps

Le poème bascule dès lors dans le hors-temps littéraire : « Comme un hymne confus des morts que nous aimons » sonne en effet comme l’« Hymne » du poète, seul à poser la vie insolente de la nature aux côtés de la mort. La poésie rappelle le souvenir des disparus, elle représente la mémoire de ceux qui ont été, elle nous figure ici la présence d’un « je » qui poursuit encore son chemin de poésie. Lorsque le poète décline son pronom personnel au présent, il le maintient ainsi dans une cristallisation d’un moment atemporel, gravé dans le papier de la mémoire. Et dans la qualité des « morts que nous aimons », figure sans aucun doute la mémoire même de la poésie, chant transformé en « hymne » et qui ne reste « confus » que par la seule difficulté d’appréhender la réception.

Le rapport de force à la vie se stigmatise dès lors non plus uniquement dans la succession des jours que parcourt la nature et qui abaisse le poète mais également dans la réception du poème. Des deux entités, que reste-t-il ? La poétisation de la vie, de la mort, au-delà de la disparition. Comment déjouer l’oubli ? En maintenant le « je », en signifiant la puissance de cette figure de papier en-deçà du vers même si déjà avant.

Conclusion

Nature admirée, nature enviée et considération de son sort personnel, poésie et nature s’affrontent sur la temporalité, la continuation. Temps différents, destinée différente, la nature autorise le poète à s’émouvoir de son sort, à le craindre également. Pourtant, reste la figure même de la poésie, la possibilité offerte, donnée, de marbrer le continuum littéraire avec son propre nom. Si celui-ci persiste au-delà du temps humain, au-delà même de la nature, le poète se constitue alors comme l’après de l’après, le hors temps de la poésie.


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