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Molière, L’École des femmes, Acte I, scène 2, du début à « pour vous »

vendredi 1er mai 2020, par Corinne Godmer

Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Molière, L’École des femmes, Acte I, scène 2, du début à « pour vous »

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.
ALAIN
Qui heurte ?

ARNOLPHE
Ouvrez. On aura, que je pense,
200 Grande joie à me voir, après dix jours d’absence.

ALAIN
Qui va là ?

ARNOLPHE
Moi.

ALAIN
Georgette ?

GEORGETTE
Hé bien ?

ALAIN
Ouvre là-bas.

GEORGETTE
Vas-y, toi.

ALAIN
Vas-y, toi.

GEORGETTE
Ma foi, je n’irai pas.

ALAIN
Je n’irai pas aussi.

ARNOLPHE
Belle cérémonie,
Pour me laisser dehors. Holà ho je vous prie.

GEORGETTE
Qui frappe ?

ARNOLPHE
Votre maître.

GEORGETTE
Alain ?

ALAIN
Quoi ?

GEORGETTE
205 C’est Monsieur,
Ouvre vite.

ALAIN
Ouvre, toi.

GEORGETTE
Je souffle notre feu.

ALAIN
J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.

ARNOLPHE
Quiconque de vous deux n’ouvrira pas la porte,
N’aura point à manger de plus de quatre jours.
Ha.

GEORGETTE
210 Par quelle raison y venir quand j’y cours.

ALAIN
Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant strodagème (stratagème) !

GEORGETTE
Ôte-toi donc de là.

ALAIN
Non, ôte-toi, toi-même.

GEORGETTE
Je veux ouvrir la porte.

ALAIN
Et je veux l’ouvrir, moi.

GEORGETTE
Tu ne l’ouvriras pas.

ALAIN
Ni toi non plus.

GEORGETTE
Ni toi.

ARNOLPHE
215 Il faut que j’aie ici l’âme bien patiente.

ALAIN
Au moins, c’est moi, Monsieur.

GEORGETTE
Je suis votre servante ;
C’est moi.

ALAIN
Sans le respect de Monsieur que voilà,
Je te...

ARNOLPHE, recevant un coup d’Alain.
Peste.

ALAIN
Pardon.

ARNOLPHE
Voyez ce lourdaud-là.

ALAIN
C’est elle aussi, Monsieur...

ARNOLPHE
Que tous deux on se taise.
220 Songez à me répondre, et laissons la fadaise.
Hé bien, Alain, comment se porte-t-on ici ?

ALAIN
Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci ;
Nous nous...
Arnolphe ôte par trois fois le chapeau de dessus la tête d’Alain.

ARNOLPHE
Qui vous apprend, impertinente bête,
À parler devant moi, le chapeau sur la tête ?

ALAIN
Vous faites bien, j’ai tort.

ARNOLPHE, à Alain.
225 Faites descendre Agnès.

ARNOLPHE, à Georgette.
Lorsque je m’en allai, fut-elle triste après ?

GEORGETTE
Triste ! Non.

ARNOLPHE
Non !

GEORGETTE
Si fait.

ARNOLPHE
Pourquoi donc...

GEORGETTE
Oui, je meure,
Elle vous croyait voir de retour à toute heure ;
Et nous n’oyions jamais passer devant chez nous,
230 Cheval, âne, ou mulet, qu’elle ne prît pour vous.


Molière, L’École des femmes, acte 1 scène 2 (cf. aussi http://bac-1ers1.skyrock.com/1010727678-Ecole-des-femmes-acte-1-scene-2.html)

Commentaire, méthode préparatoire
Qui parle ?
Deux domestiques, Georgette et Alain, entre eux et à leur maître, Arnolphe. Arnolphe à ses domestiques. Le public est visé également (principe de la double énonciation). Comédie. Satire également de la pièce.
À qui ?
Au-delà du public, et des personnages entre eux, Molière vise à la critique de l’éducation des femmes, cf. le titre de la pièce. Une comédie en apparence, donc. Comique vise cependant le public.
De quoi ?
Deux domestiques rechignent à ouvrir la porte à leur maître. Ils se disputent pour ne pas l’ouvrir, puis, devant la menace d’être privés de nourriture, se battent pour l’ouvrir. En fin d’extrait, le maître, Arnolphe, demande des nouvelles de la jeune femme qu’il tente d’épouser, Agnès, pour savoir s’il lui a manqué.
Comment ?
Le comique est utilisé sous différentes formes, notamment le comique de répétition. Le comique de situation. Le comique de geste éventuellement.
Pourquoi ?
Pour montrer, sur un ton plus léger que l’ensemble de la pièce, la malice des domestiques envers leur maître.

Problématique  : Que nous révèle cette scène ?

Introduction
L’École des femmes, une pièce grave, au sujet qui ne l’est pas moins : une femme enfermée chez elle dans l’attente de son accord à un mariage qu’elle refuse. Mais, dans cette scène, sorte d’intermède, Molière nous livre un portrait de valets succulent, une malice des valets au service de leur maître. Il serait dès lors intéressant de nous interroger sur ce que cette scène permet de dévoiler, en étudiant le côté vivant de la scène puis ses enjeux.

I- Une scène vivante
La scène, vivante, met en scène des personnages survoltés aux caractères bien définis. Elle joue aussi de la mise en mots.

a) La dispute entre les deux valets
La dispute entre les deux valets donne ainsi un aspect vivant à la pièce. Elle est notamment mise en valeur par un certain parallélisme. Entre les deux domestiques déjà, où les successions rapides de répliques se répondent « Qui va là ? » / « qui frappe ? » (Alain / Georgette) - « Eh bien ? » / « Quoi ? » (Georgette / Alain) -« Ouvre là- bas » / « C’est monsieur, ouvre vite » (Alain / Georgette) -« Vas-y toi. » / « Ouvre toi. » (Georgette / Alain). Ce parallélisme de construction est rendu possible par le milieu social commun auquel appartiennent Georgette et Alain.
Mais un autre parallélisme pointe dans les répliques d’Arnolphe, en deux temps, « Moi. » / « Votre maître. » - « Georgette ? » / « Alain ? » où se note plutôt l’ascendant du maître qui se désigne « Moi », « Votre maître » par sa fonction et nomme. L’ensemble donne un chassé croisé de répliques entre les domestiques, entre le maître et les domestiques, une structure répétitive donc et bien appuyée. Ces parallélismes accentuent et les ressemblances (les domestiques) et les différences (le maître/les domestiques).
Notons enfin la disposition typographique des répliques qui s’insèrent dans des alexandrins et dont certains sont étendus sur plusieurs répliques. L’effet attendu est celui d’un dialogue extrêmement rapide.
Parallélismes, disposition donnent un effet léger à la pièce, apportant une certaine vivacité à l’ensemble. Ils mettent également en valeur le registre comique dominant.

b) Le comique
Ce comique est en effet très appuyé. Il se retrouve par exemple dans les répliques redondantes, avec comique de répétition « vas-y toi » « ouvre » « ôte toi » ; ou bien « et je veux l’ouvrir moi » s’opposant dans sa formulation à « tu ne l’ouvriras pas » (avec un commandement implicite et une négation). La stichomythie de phrase non verbales, « ni toi » « ni toi non plus », induisent aussi un comique de répétition avec parallélisme là-encore.

Au niveau du langage employé, un comique de mot apparaît avec l’utilisation du mot « strodagène » au lieu de stratagème de même puisqu’Alain déforme les mots. À un autre niveau du langage, ce sera aussi le comique formé par la présence de l’hyperbole « par quelle raison y venir quand j’y cours » qui se trouve en décalage avec le début du texte et une phrase simple comme « vas-y toi ».

Ce sera enfin dans l’emploi du pronom « je » lorsqu’il s’agit pour les valets de se trouver une excuse. Le comique intervient ici dans l’intention même des propos : ne pas vouloir ouvrir à son maître, puis le faire dans la précipitation, sous la menace, menace qui concerne le premier degré de l’intérêt : manger, et non plus servir.

Le comique de la scène et sa vivacité se rejoignent cependant au niveau supérieur dans les interventions d’Arnolphe qui semblent donc constituer une synthèse.

c) Les interventions d’Arnolphe
Ses interventions en effet suivent une progression montant en intensité mais qui touche aussi au registre comique.
Son arrivée déclenche tout d’abord la dispute entre les valets. Cette dispute fait oublier aux valets leur maître qui doit les rappeler à l’ordre, utilisant pour cela la forme impérative « ouvrez » puis l’interjection « Holà ! ho ! » qui entraînent une reprise de conscience et un comique de situation.
L’intervention d’Arnolphe par le chantage, avec oxymore, « Quiconque », « deux », antiphrase, « Belle cérémonie » élève la figure de style au rang de figure d’argumentation : convaincre les valets de lui ouvrir. Dernier argument mais qui pointe, celui de la faim, « n’aura point à manger de quatre jours », inattendu, qui fonctionne cependant. Notons cependant ici le rappel de l’autorité avec « Il faut que j’ai ici l’âme bien patiente » qui contraste quelque peu avec l’argument.
Le comique de gestes également, rendu par la didascalie, « recevant un coup d’Alain ». L’écart des gestes correspond aussi à l’écart des mots « peste » « ce lourdaud-là », donnant un effet de lourdeur aux propos du valet, à ses gestes. La réplique d’Alain avec rythme ternaire, « pour la troisième fois », joue aussi sur le comique de répétition correspondant au comique de gestes. Un parallélisme de comique, comique double, donc, qui se surajoute à l’ensemble.
Dans ce déferlement de comique, ou parce que ce registre est trop appuyé, se notent toutefois des propos plus sérieux.

II- Une scène de pouvoirs
Une autre préoccupation pointe en effet dans les propos échangés, dans la représentation des personnages également.

a) La barrière sociale
Le ton autoritaire d’Arnolphe (emploi d’impératif « ouvrez ») pose la mise en place d’une hiérarchie sociale. Lorsqu’Arnolphe ordonne, par le verbe, « Que tous deux on se taise » il rappelle le rapport valet / maître. Enfin, lorsqu’il intime à Alain, avec un ordre gestuel, d’ « ôter son chapeau », il rappelle les règles de convention, de respect qui lui sont dues.
La représentation d’Arnolphe derrière une porte et des valets de l’autre côté de la porte symbolise cependant le fossé des classes sociales. « Là- bas » ainsi, traduit la distance entre la porte et les valets, entre le maître et les valets. Ces valets demeurent en effet strictement inférieurs aux maîtres. Et s’ils s’empressent d’ouvrir, « ôte toi », c’est, en fin de compte, parce que le maître détient le pouvoir.
Autre tension sociale, celle manifestée par Arnolphe qui, en « jetant à terre Alain », montre que le domestique possède un statut social bas, d’inférieur. La métaphore « Impertinente bête », pour désigner Alain n’est ici pas destinée à faire rire mais plutôt à rappeler la toute puissance du maître dans ses paroles comme dans ses jugements.
À de nombreux égards donc, cette scène est révélatrice des inégalités sociales qu’elle pointe. Elle révèle aussi une autre facette du maître, une faiblesse au regard de la puissance déployée.

b) La déception d’Arnolphe
L’accueil réservé au maître est en effet des plus réservés, les « dix jours d’absence » servant de prétexte pour ne pas reconnaître Arnolphe, « qui va là ? », « Moi », « qui frappe ? », « votre maître », la répétition et les précisions, inutiles, montrent une opposition sourde. Par la gradation « cheval, âne ou mulet », la réplique suggère le temps passé et le symbole d’arrivée mais s’opposant à un temps fermé, défini, celui de la maison. L’impatience d’Arnolphe « Eh Bien, comment se porte-t-on ici ? » traduit ici son envie de revenir dans ce temps précis qui est celui de son foyer.
Son inquiétude vis-à-vis d’Agnès recèle cependant le plus d’indices. Sa déception ainsi, quant à son indifférence, traduite par l’exclamation « triste ! Non. » de Georgette, indiquant une évidence qui ne l’est pas pour lui. Les sarcasmes de Georgette, son ironie, peuvent contraster avec la joie d’Arnolphe imaginant, si tant qu’est Arnolphe puisse y croire, qu’Agnès veillait à son retour : « elle vous croyait voir de retour à toute heure » qui se double de l’aparté traduisant ses souhaits « que je pense ». La situation de la jeune femme aussi : « Et nous n’oyions jamais passer devant chez nous », qui sous-entend qu’Agnès est restée enfermée dans une maison et dans un monde d’où les domestiques sont exclus.

c) Le retournement des positions
La réponse de Georgette traduit surtout l’attitude des valets en retour, un pouvoir par la parole sur la situation qui elle échappe totalement à celui du maître. Lorsque Georgette utilise la gradation déjà relevée « Cheval, âne, ou mulet, qu’elle ne prît pour vous. » elle insulte son maître et reprend quelque peu la métaphore de l’animalité que le maître avait employée à l’égard d’Alain.
Statut social appuyé, sentiment de fragilité en retour, la scène en apparence comique révèle d’autres aspects de la nature humaine ou sociale.

Conclusion
Avec cette scène destinée à faire rire, Molière nous révèle un côté burlesque d’une pièce au sujet grave. En appuyant sur ce comique mais également en retournant habilement les positions de chacun, en renversant les rôles dans un premier temps marqués, il préfigure aussi la situation de l’arroseur arrosé, celui du maître ridiculisé par ses valets. Cette scène ne serait-elle pas alors, le reflet de ce que pense l’auteur de la société du XVIIème siècle ?


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