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Le poème du 24, La belle Egyptienne, Georges de Scudéry

jeudi 24 novembre 2011, par Claire Mélanie

Après La nymphe endormie De Georges de Scudéry, voici un autre poème-joyau, ciselé - plus ou moins - finement, en vue du bon mot, de la surprise et de l’élégance verbale, le tout, sans délaisser l’enivrement exotique.

La belle Égyptienne

Sombre divinité, de qui la splendeur noire
Brille de feux obscurs qui peuvent tout brûler :
La neige n’a plus rien qui te puisse égaler,
Et l’ébène aujourd’hui l’emporte sur l’ivoire.

De ton obscurité vient l’éclat de ta gloire,
Et je vois dans tes yeux, dont je n’ose parler,
Un Amour africain, qui s’apprête à voler,
Et qui d’un arc d’ébène aspire à la victoire.

Sorcière sans démons, qui prédis l’avenir,
Qui, regardant la main, nous viens entretenir,
Et qui charmes nos sens d’une aimable imposture :

Tu parais peu savante en l’art de deviner ;
Mais sans t’amuser plus à la bonne aventure,
Sombre divinité, tu nous la peux donner.

Georges de Scudéry (1601-1667)

Quelques pistes

Dans un sonnet d’esthétique baroque si ce n’est précieuse, le poète nous livre le portrait d’une femme, portrait qui est également celui du désir.
Ainsi, la description de la femme égyptienne n’est pas figé, chacun des attributs comme des apparats provoquent le mouvement.

Premier quatrain

Le ton est donné dès les premiers vers, ce poème sera celui de l’antithèse et de l’oxymore, jeu sur l’opposition des contraires, qui provoque étonnement et surprise.

- les oxymores :

Ici le jeu se déploie autour de l’opposition entre les termes qui portent l’idée de noirceur, d’obscurité, et ceux qui portent l’idée de lumière, de clarté.

- les antithèses :

il s’agit principalement de la mise en concurrence du noir de l’Egyptienne et de la blancheur de la neige, reprise dans la comparaison de deux matériaux : l’ébène et l’ivoire.

Ce premier quatrain des contraires commence à construire l’image d’une femme puissante, possédant des pouvoirs, déjà magicienne. Le quatrain débute d’ailleurs comme une incantation, par l’interpellation "sombre divinité".
Les oppositions ne sont pas là que pour le jeu de la langue, elles disent aussi que cette femme irradie surprenamment.

Et cette lumière, cette chaleur surpuissante ("qui peuvent tout brûler", "n’a plus rien qui te puisse égaler") sont bien entendu celles du désir, de la passion amoureuse vécue comme une flamme.

Second quatrain

Le regard du poète se déplace alors : s’il était posé sur la femme dans le premier quatrain, il est autant posé sur lui-même dans le second.
Il introduit en effet le "je" et la description des effets de l’apparition de l’Égyptienne sur le poète. Le mot est dit, c’est "l’Amour" alors personnifié dans ce A majuscule et par le rappel traditionnel des accessoires de Cupidon , dieu de l’amour dans la mythologie romaine : "arc d’ébène, si l’amour "s’apprête à voler", c’est par le biais d’une flèche.
Est également mentionné un certain trouble du côté du poète, typique manifestation de la passion : "tes yeux, dont je n’ose parler".

Le second quatrain semble également insister sur l’exotisme de cette femme, exotisme qui en fait tout l’attrait : "De ton obscurité vient l’éclat de ta gloire", "un Amour africain", "arc d’ébène".

Premier tercet

Le premier tercet reprend et développe le thème de la magie, de la puissance surnaturelle :

- "sorcière"
- "prédis l’avenir", "regardant la main"
- "charmes" : au sens premier, le charme est un sort, souvent d’envoûtement, puis par spécification et relation de cause à effet vient désigner le caractère de séduction

La rencontre avec cette belle Egyptienne se présente en outre comme un jeu. Il s’agit bien sûr, le lecteur le comprend maintenant, d’une diseuse de bonne aventure, parée des atours du mystère et de la magie. Mais tout en reconnaissant à la femme une puissance certaine - en partie celle de l’unicité de sa noirceur - le poète se joue bien de la magie et ne se soumet au rituel de prédiction que par amusement et séduction : "aimable imposture".
Le poète se joue également de lui-même et de ses appréciations, lui qui commençait son poème par "sombre divinité". L’expression "sorcière sans démons", à tendance oxymorique n’est pas sans nourrir cette distance amusée du poète à ses propres sentiments : déesse puissante qui peut tout brûler lorsqu’il s’agit d’amour, mais piètre devineresse.

Second tercet

Le second tercet, celui qui doit concentrer la substance du poème comme apporter la surprise, le bon mot final, reprend l’ensemble des thèmes ci-avant abordés :
- piètre diseuse de bonne aventure : "tu parais peu savante en l’art de deviner"
- mais femme sensuelle et vouée à l’amour, certainement à l’amour charnel seulement - et temporaire. Elle est femme du désir et du plaisir.

Il faut en effet lire les deux derniers vers comme un jeu de mots autour de l’expression "bonne aventure". Dire la bonne aventure, c’est dire l’avenir, mais donner la bonne aventure, c’est également vivre l’aventure sensuelle.

Si ce poème commence comme un sonnet assez traditionnel sur la passion, il présente cependant l’intérêt de se départir rapidement du caractère sérieux de certains textes amoureux. Ici, si la passion brûle, c’est celle du désir qui recherche l’amusement. Ce n’est pas le feu de la passion absolue, de l’amour unique. Cet amusement se lit alors dans la reprise, au dernier vers, de la périphrase du premier vers, "sombre divinité", associée au caractère légèrement débonnaire, au caractère léger de la bonne aventure.


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