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Robert Frank « Une histoire problématique, une histoire du temps présent »

Fiche de lecture en histoire contemporaine

samedi 19 janvier 2008, par Anne-Renée Castex

L’histoire de l’Europe ne va pas de soi : écrire l’histoire d’objets situés en Europe n’est pas pour autant écrire l’histoire de l’Europe.
Construire l’Europe comme objet d’histoire, n’est-ce pas contribuer involontairement à construire l’Europe tout court ? Cette opération, civiquement légitime, est-elle valide scientifiquement ?

Histoire de l’Europe = problématique car on ne s’entend pas sur son objet :
Europe-continent ? Europe-civilisation ? Europe-idéal ? Europe-construction ?

I] Une histoire problématique

Europe = mot polysémique → chacune de ses acceptions fait problème :

Ces acceptions différentes ne s’inscrivent pas dans le même espace. De plus, la polysémie de la notion « Europe » s’inscrit non seulement dans l’espace mais dans le temps, cf. [rouge]Jacques Le Goff[/rouge], (La vieille Europe et la nôtre, 1994) : “L’Europe est ancienne et future à la fois. Elle a reçu son nom il y a 25 siècles et pourtant elle est encore à l’état de projet.”. Aucun autre continent ne réunit toutes ces significations ni ne lie aussi fortement le passé et l’avenir.

→ Si l’Europe est un espace mal délimité (Europe-continent), elle est un « espace de sens ».

= espace où convergent plusieurs acceptions d’Europe (Europe-civilisation, Europe-idée, Europe construction). Cet avantage du « sens » peut transformer l’histoire de l’Europe en piège. [rouge]Nicolas Rousseillier[/rouge](1) et [rouge]Jean-Pierre Rioux[/rouge] (2) en ont montré les dangers :

→ Pour déjouer le piège de l’histoire téléologique, Nicolas Rousseillier propose de préférer à une “histoire européenne” une “écriture européenne de l’histoire” = écriture ne négligeant pas les faits nationaux. Jean-Pierre Rioux juge plus sage de faire une histoire de l’Europe sans l’adjectif “européenne”. Les 2 auteurs concluent sur la nécessité de conjuguer dialectiquement l’un et le multiple.

Dans son livre Penser l’Europe (1987), [rouge]Edgar Morin[/rouge] explicite la “dialogique” européenne capable de créer des antagonismes féconds (religion/raison, foi/doute, totalitarisme/démocratie, etc.) : “Ce qui est important dans la culture européenne, ce ne ont pas seulement les idées maîtresses (christianisme, humanisme, raison, science), ce sont ces idées et leurs contraires.

→ Il faut étudier à la fois les convergences et les différences, l’unité et la diversité. Mais la problématique de la “dialogique” européenne, certes intéressante, n’est-elle pas un outil de glorification de notre culture, flattant l’élan créateur d’une Europe supérieure sur un mode téléologique ? Edgar Morin dit lui-même que toute culture a une part de “dialogique” et que l’Europe n’a pas ce monopole.

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II] Une grille de lecture

Pour cerner ce qui est spécifiquement européen, il est nécessaire de chercher une grille de lecture associant les méthodes de l’histoire comparée et celles de l’histoire des relations internationales.

La méthode comparatiste a permis aux spécialistes d’histoire sociale de cerner les composantes d’une “société européenne” → [rouge]Hartmut Kaelble[/rouge] (3) a croisé comparaison interne (à l’ntérieur de l’Europe) et comparaison externe (avec la société extra-européenne la plus proche de l’Europe
= Amérique du Nord).

La plupart des phénomènes transnationaux qu’il a pu isoler (4) sont dus en partis à des facteurs endogènes : même contexte, mêmes causes → mêmes effets + relations entre les nations européennes → l’approche internationaliste est donc indispensable pour mesurer le rôle des échange, influence réciproques entre les peuples. Les recherches actuelles mettent l’accent sur la notion de “transfert” : les transferts (culturels, idéologiques, technologiques, économiques, etc.) ne passent pas nécessairement par le truchement de l’espace de l’Etat-nation mais par des réseaux et des lieux de sociabilité européenne : exemple de la SDN pendant l’entre-deux-guerres.

- Degré d’autonomie des sociétés par rapport à l’Etat-nation.
- Ce n’est pas parce que l’histoire “européenne” est avant tout “nationale” qu’il faut la rejeter.

Nicolas Rousseillier exclue de son propos “les histoires de l’Europe fondées sur un point de vue diplomatique” : pour lui, même l’histoire de la construction européenne n’est pas vraiment “européenne”, tant elle résulte de décisions fondamentalement nationales → “Rome ou Maastricht ne sont pas de nature différente de Westphalie, de Vienne, Versailles ou Locarno. Ils sont européens par procédure ou par le fait de leur signature, mais point dans leur caractère de faits historiques. Un événement juridique ne crée pas un fait historique.

Cela rejoint les réflexions des historiens sur la notion d’ “ordre européen", qui traverse plusieurs siècles d’histoire. Mais Roussellier limite cette continuité à l’ordre juridique, en excluant ce qu’il y a de politiquement et de culturellement européen. → Pour Robert Frank, les traités de Westphalie, Versailles, Locarno, Rome et Maastricht sont des événement historiques européens parce que leur portée dépasse les questions de procédure. Pour Paul Schroeder, Georges-Henri Soutou, Lucien Bély et d’autres, l’ordre européen recherche un équilibre mécanique entre les puissances et les intérêts étatiques ou nationaux, mais aussi une légitimité dans un ensemble organique de valeurs communes et dans le sentiment d’une civilisation partagée.
Pour Georges-Henri Soutou, les accords de Potsdam en 1945 sont une réactivation de cet “ordre européen”, mis entre parenthèses pendant la Guerre Froide, puis servant de cadre de sortie de guerre froide en 1990 (réunification de l’Allemagne). Dans tous ces processus, les “forces profondes”(5) ont une dimension européenne et ne sont pas la simple juxtaposition de forces nationales.

- L’ordre européen met en mouvement des relations interétatiques mais aussi intersociétales
- l’Europe est en même temps un espace de civilisation(s) et un système de relations et l’écriture de son histoire doit en tenir compte.

Au-délà des continuités, il convient de repérer les ruptures : en quoi Rome et Maastricht sont des faits “européens” radicalement nouveaux, en rupture avec les traités précédents ? En effet, ces 2 traités, par leurs articles relatifs à la supranationalité, bousculent les cultures politiques et tendent à modifier l’articulation entre les identités collectives coexistant en Europe. Pour mieux cerner la part de continuité et de ruptures dans les processus européens, il convient de préciser certaines notions :

Paul Ricoeur distingue 2 types d’histoire du temps présent :

Il faut “défataliser” (6) le passé européen.

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III] La salutaire histoire du temps présent

A) Brève histoire de la conscience européenne : naissance de la conscience européenne = sans doute la plus grande rupture qui sépare une histoire européenne d’une autre histoire européenne. Ce sont pour l’essentiel des stimuli négatifs, transformés en syndromes européens, qui ont alimenté pendant plusieurs décennies ce processus de conscientisation :

→ Avec la lutte contre le nazisme puis dans la Guerre Froide contre l’URSS, la conscience européenne se modifie en affirmant nettement la démocratie comme fondement et condition de l’unité.
NB : dans l’E2G, on se serait accomodé d’une Europe politique comprenant des régimes autoritaires + certains petits Etats orientaux alliés de la France.

La conscience européenne se forge et se transforme essentiellement contre des adversaires (Hitler, Staline) ou des fléaux (guerre, déclin, barbarie). Paradoxalement, on peut se demander si il n’y a pas eu diminution de la conscience européenne depuis que l’Europe se construit.
Denis de Rougemont se plaignait pendant les 1970’s de voir le chantier piétiner depuis que l’Europe “n’était plus une question de vie ou de mort”. En fait, il y a réactivation périodique à l’occasion des échecs de l’ “Europe” → on observe de véritables “cycles européens”, résultant de la relation conflictuelle entre identités nationales et conscience européenne : chaque phase d’expansion et de succès finit par susciter des inquiétudes nationales, à l’origine de nombreuses déconvenues. À l’inverse, chaque phase de recul ou d’échec ravive la conscience européenne, ce qui a permis les différentes “relances” :

- rejet de la CED en 1954 (échec) → conférence de Messine en 1955 (relance)
- crise gaullienne de 1963 à 1969 → conférence de La Haye en 1969
- dépression thatchérienne de 1979 à 1983 → conférence de Fontainebleau en 1984
- chute du Mur de Berlin (1989) → création d’un stimulus positif et d’une dynamique remettant à l’ordre du jour l’identité européenne en étendant le phénomène de conscientisation à l’Est.
- unification de l’Allemagne (1990) : a suscité des inquiétudes
- traité de Maastricht (1992) : suivi par le reflux eurosceptique
- guerre de Bosnie (1994) : le retour de la guerre en Europe et l’impuissance de l’UE raniment une certaine conscience européenne → retour de la volonté de faire une Europe de sécurité et de défense

→ Conscience européenne = produit des syndromes et échecs du 20è siècle.

B) Brève histoire de l’identité européenne :

- fin du 19è siècle/début 20è siècle : l’ancienne identité européenne, essentiellement culturelle, n’était pas incompatible avec les identités nationales, fondamentalement politiques. Sentiment d’appartenance à la culture européenne → immense complexe de supériorité créant, derrière les rivalités coloniales, une solidarité européenne pour “civiliser” les peuples colonisés.

- à partir de 1918 : conscience du déclin de l’Europe au fil des catastrophes du 20è siècle
→ transformation de l’identité européenne : dévitalisation du complexe de supériorité qui la caractérisait.

→ C’est moins la vieille identité culturelle qui a débouché sur la nouvelle conscience politique européenne que le mouvement inverse : c’est la conscience qui a modifié l’identité.

La discontinuité existe à tous les niveaux : pas de processus fatal et irréversible allant de l’identité à la conscience, de la conscience à la construction européenne, et de l’intégration à la naissance d’un sentiment et d’un patriotisme européens. Non-linéarité des processus européens ; l’histoire de l’Europe est faite de continuités et de ruptures : “les continuités du temps long ont moins poussé à l’unité que les ruptures du 20è siècle. Charlemagne, Kant et Hugo ont moins compté que Hitler et Staline.” (Frank).

C) Conscience européenne/identités nationales :

pour écrire l’histoire de l’Europe du temps présent, il faut mettre en perspective les relations complexes entre les 2 = souvent confrontation mais pas nécessairement exclusion. À bien des égards, la conscience européenne est une conscience de l’intérêt national bien compris. Alain Milward (8) a montré comment la construction européenne a souvent été le produit de stratégies nationales et le meilleur moyen de sauver les Etats-nations dans l’Europe de la seconde moitié du 20è siècle. Néanmoins, à l’inverse, on peut dire que la construction européenne a changé les identités nationales et modifié leurs rapports avec les autres identités collectives, assurant la promotion d’une double ou d’une triple identité (9), avec 3 étagements : région, nation, Europe.

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Conclusion :

même si les identités nationales restent pregnantes, elle n’empêchent pas de faire une histoire de l’Europe, et même une “histoire européenne” de l’Europe”. Pour Jean-Pierre Rioux, la difficulté de l’Europe technocratique à susciter l’enthousiasme des opinions, restées très nationales, est la preuve qu’il n’y a pas ou presque pas de place pour une histoire européenne.

S’il entend par là une histoire “militante” et “bruxelloise” de l’Europe, il a raison. Mais il ne faut pas confondre sentiment et identité : ce n’est pas parce que le sentiment européen est particulièrement faible face aux sentiments nationaux que l’identité européenne n’existe pas. Les Européens se sentent tous Européens, à des titres et à des sens divers, et on peut faire l’histoire de cette identité. Il ne faut pas confondre non plus sentiment et conscience : ce n’est pas parce que les masses ont du mal à se passionner pour l’idée européenne que la conscience européenne est inexistante : elle existe comme “consensus mou” (= “force profonde”, cf. Pierre Renouvin).

L’histoire de l’Europe n’est en aucune façon une histoire de certitudes ; elle est l’histoire de la question européenne, l’histoire d’un questionnement que l’historien doit constamment renouveler.

Poursuivre votre lecture sur l’Europe :

- Quel regard peut-on aujourd’hui porter sur l’Europe communautaire ?

- De la CECA à la CEE : 1951 - 1957

- L’Europe : bibliographie thématique

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Notes :

(1) « Pour une écriture européenne de l’histoire de l’Europe », Vingtième Siècle. Revue d’histoire n°38, avril-juin 1993, p. 74 – 89.

(2) « Pour une histoire de l’Europe sans adjectif », Vingtième Siècle. Revue d’histoire n°50, avril-juin 1996, p. 101 – 110.

(3) Vers une société européenne, 1990.

(4) Structure de la famille, âge du mariage, utilisation de l’espace urbain, culture ouvrière, Etat-Providence, etc.

(5) Définies par Pierre Renouvin.

(6) Expression de Paul Ricoeur.

(7) Prise de contrôle de la Tchécoslovaquie par le Parti communiste tchécoslovaque en février 1948, après 2 semaines de pressions soviétiques.

(8) The European Rescue of the Nation-State, Londres, 2000.

(9) Cf. Harmut Kaelble, “La double identité. Identités nationales et identité européenne” dans “Les identités européennes au XXe siècle : diversité, convergences et solidarités”, Robert Frank (dir.).

Source(s) utilisée(s) :

- Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2001, n° 71, p. 79 – 90
sur Persée

- Pour une écriture européenne de l’histoire de l’Europe, 1993, Vol 38, p. 74 - 89, sur Persée

- Pour une histoire de l’Europe sans adjectif, 1996, Vol 50, p. 101 - 110
sur Persée

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