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Vous faites voir des os de Paul Scarron, Le poème du 24.

mardi 24 août 2010, par Claire Mélanie impression

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Nous retrouvons pour ce poème du 24 la verve et l’humour de Paul Scarron, pour une autre de ses poésies satiriques dont il a le secret.

Quelques éléments de commentaire à suivre après le texte.


[sommaire]

Vous faites voir des os

Vous faites voir des os quand vous riez, Hélène,
Dont les uns sont entiers et ne sont guère blancs ;
Les autres, des fragments noirs comme de l’ébène
Et tous, entiers ou non, cariés et tremblants.

Comme dans la gencive ils ne tiennent qu’à peine
Et que vous éclatez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux, mais votre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds, déchaussés et sanglants.

Ne vous mêlez donc plus du métier de rieuse ;
Fréquentez les convois et devenez pleureuse :
D’un si fidèle avis faites votre profit.

Mais vous riez encore et vous branlez la tête !
Riez tout votre soûl, riez, vilaine bête :
Pourvu que vous creviez de rire, il me suffit.

Présentation

L’art du blason est l’art de décrire une partie du corps, de la femme en particulier. Cette description se fait habituellement sur le mode élogieux (laudatif), et louer la beauté de l’anatomie est une manière pour le poète de louer toute la femme et d’exprimer, sur un mode souvent ludique, son amour.

Ici, Scarron renverse les règles, dans un anti-blason, la description des dents d’Hélène, pour lui déclarer toute sa haine.

Nous verrons comment dans cette forme courte du sonnet, Scarron détourne les poncifs poétiques pour peindre laideur et puanteur, dans un renversement des valeurs finalement très baroque.

Premier quatrain

La force du sonnet vient tout d’abord de sa forme adressée, la parole cible, la cible, c’est Hélène, personnage féminin mis en exergue de par la position en apostrophe de son nom en fin de vers 1.

Le thème de la dentition est introduit par le terme "os" et le rire. Déjà nous est évoqué non pas la jeunesse ou la fraîcheur de la femme, mais bien son lien à la mort. Le sonnet n’est cependant pas une vanité, nulle part l’évocation de la beauté et de la vie qui finiront vite, seules demeurent la mort et la laideur.

Le délabrement et la pourriture associés à l’image du cadavre se développent alors.
Chacun de ses os, chacune de ses dents a un défaut : cette idée se construit sur une énumération "les uns", "les autres", ensuite regroupés dans une vérité qui s’applique à toutes les dents "tous".

Scarron joue de plus sur la progression : il commence par évoquer des dents qui pourraient être correctes, elles sont entières, malheureusement leur pureté fait défaut. Accentuant encore l’idée de délabrement, les autres ne sont plus entières, et même plus, elles ont atteint la plénitude de la non-pureté : "noirs comme de l’ébène", l’insistance sur la putréfaction des dents se faisant à travers la comparaison à la tournure redondante.

Nul "os" n’est épargné dans le vers 4 : "cariés et tremblants".

Second quatrain

Le second quatrain reprend la situation d’énonciation qui correspond à un moment où le poète est censé regarder Hélène rire : "que vous éclatez à vous rompre les flancs". Scarron élargit alors la perspective pour nous dire les conséquences du rire sur cette dentition et renforcer sa critique d’autres mentions corporelles peu flatteuses.

La décrépitude interne se double de sa manifestation externe : rejet des dents dans un rappel permanent de la pourriture : "ne tiennent qu’à peine", "déchaussés et sanglants".
Nul besoin alors de fortes secousses pour en venir à bout : "votre seule haleine / peut [...]".

Scarron introduit également dans ce quatrain l’idée d’une certaine bestialité chez Hélène, qui sera reprise au second tercet : "vous éclatez à vous rompre les flancs [1]. Au délabrement s’associe le difforme, le monstrueux.

Premier tercet

Scarron se pose alors en conseiller, en empruntant les traits amusés de la bienveillance :

- tournures impératives "ne vous mêlez plus"
- "fréquentez", "devenez"
- "d’un si fidèle avis"

Ce qu’opère Scarron, c’est un rejet d’Hélène en dehors de la sphère mondaine, de la beauté et de la jeunesse pour l’associer à la sphère des vieillardes, des femmes plus âgées qui suivent les convois mortuaires. Il joue notamment sur le balancement entre le "rieuse" et le "pleureuse".

Second tercet

Toujours la situation d’énonciation se rappelle à nous : Scarron mentionne que son conseil n’a pas d’effet ou alors n’a pas l’effet escompté, Hélène rit toujours.

L’attaque se fait ainsi plus directe. Les mouvements des dents sont repris par le mouvement de la tête : "vous branlez la tête". Toute la personne d’Hélène semble contaminée par cette pourriture des dents.

La parole du poète prend alors la forme du mauvais sort, de la menace et de l’insulte :

- répétition du "riez"
- expression "vilaine bête"
- souhait final : "pourvu que vous creviez de rire"

Le "creviez de rire" est ici à prendre au sens propre, pourvu qu’Hélène finisse par mourir de son rire. L’acception du verbe "crever" comme liée à la mort existe dès l’ancien français (crever comme signifiant faire mourir) et est reprise en moyen français comme synonyme imagé du verbe "mourir". Signifiant également "éclater", nous retrouvons l’art De Scarron à concentrer dans son vers final différents éléments du sonnet.

Ainsi, le sonnet est fini, le cercle est fermé, les "os" et le rire initialement évoqués au vers 1 se retrouvent ici dans le souhait d’une mort par le rire. Le descriptif "vous faites voir des os" a laissé place à l’expression claire de la détestation.

Conclusion

Les codes formels du sonnet amoureux sont parfaitement respectés par Scarron : jeu du blanc et du noir, description physique d’une femme, multiples effets hyperboliques, expression d’un sentiment profond, pointe finale du sonnet.

C’est de l’expression du sentiment contraire, celui d’une détestation voire d’une haine dans un cadre formel respecté que naît d’autant l’amusement du lecteur.

Il saura apprécier les renversements d’une telle mise en scène de la laideur et du ridicule.

Scarron a réussi dans son art : délecter dans la mise en scène du détestable.

Poursuivez votre lecture :

- Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine

- Georges de Scudéry, La Nymphe endormie

- Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire

- Victor Hugo, Vieille chanson du jeune temps

Notes

[1Le dictionnaire de l’Académie française de 1694 définit ainsi les flancs : "La partie de l’animal, qui est depuis le deffaut des costes jusqu’aux hanches"


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