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Victor Hugo, Les Contemplations XXI, commentaire

dimanche 24 avril 2011, par Corinne Godmer impression

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Voici pour le poème du 24 de ce mois d’avril 2011, un texte des Contemplations de Victor Hugo, accompagné d’éléments de commentaire.


Les Contemplations XXI

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?
Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

Comme l’eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

Mont.-l’Am., juin 183...
Victor Hugo

Introduction

Célébration de l’amour et de la femme, d’une femme, le poème comporte cependant quelques particularités qui le rendent particulièrement lyrique, jusque dans ses différences.
Quelles sont les enjeux lyriques du poème ?

I) la célébration poétique lyrique traditionnelle

a) l’image de la femme

- son image

« Elle était déchaussée, elle était décoiffée », apparaît dès le premier vers et dans sa beauté naturelle. La structure répétitive des deux vers joue l’insistance mais semble figurer l’image tournant en boucle dans la tête du poète.

« La belle fille heureuse, effarée et sauvage » un peu contradictoire, le vers souligne la richesse des interprétations, la complexité de la femme.

« riant au travers », la femme apparaît pleine de vie et en même temps tournée vers la sensualité, dans l’attente du plaisir.

- son rapport à la nature

« parmi les joncs penchants », figure la jeune femme droite au milieu d’une nature inclinée devant sa beauté.

« Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts », la jeune fille traverse la nature comme si celle-ci lui appartenait. Cette image est celle d’une apparition fantasmatique au milieu de la nature.

« Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois ! », la nature semble suspendue à ses ordres.

- pouvoir décisionnaire sur le poète

« ce regard suprême » est indice de pouvoir « Qui reste à la beauté quand nous en triomphons », qui dépasse l’aspect physique
La femme est celle qui réfléchit puis décide « Elle me regarda pour la seconde fois »

C’est une image traditionnelle de la femme dans sa beauté, en communion avec la nature. Son influence sur le poète est également attendue.

b) position et place du poète

- saisissement

Ce poète est saisi par cette beauté. Il convoque immédiatement les éléments de la nature pour la célébrer, à la fois dans l’idée d’insister sur une beauté qui influe sur la nature et en même temps comme pour souligner son impuissance à la louer seul. La première impression est donnée dès le premier vers, le charme ne cesse pas.

- poème de chanson

Ses louanges sont chantés, comme l’est de façon traditionnelle la poésie mais le poème se construit sur la forme de l’ode dont on sait qu’elle est une forme poétique de l’épopée, chant de célébration d’un personnage ou d’un évènement (en l’occurrence ici celui de la rencontre).

Le jeu de résonnances entre les anaphores « Et je lui dis », « Veux-tu » composent ainsi un refrain.

- son appel à l’amour

Cette résonance qui traduit l’évocation, traditionnelle aussi, de l’amour, est cependant immédiate ici : « Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ? » puis « Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime, / Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ? » avec anaphore sur la proposition interrogative et anaphore sur l’adresse. Le basculement du « je » vers le « nous » implique un englobement du poète vers la femme comme s’il s’agissait de figurer le poète l’embrassant, l’emmenant avec lui, l’incluant dans son énonciation comme dans l’amour.

Traditionnel dans ces motifs, le poème comporte cependant quelques variations.

II) un lyrisme personnel

a) mise en scène

La rencontre se construit sur plusieurs moments : observation puis proposition, observation et proposition à nouveau.
Le rapport à la nature, s’il est un motif récurrent de la poésie, est ici mis en évidence avec un peu trop d’insistance.

L’image de la femme est un peu trop travaillée. Si la jeune femme est naturelle, le poème lui est maîtrisé.

b) univers particulier

La première vision de la femme est proche d’une apparition.
La comparaison se précise « je crus voir une fée »
Ses particularités la rendent unique, par son pouvoir « ce regard suprême », puis son comportement « belle folâtre ». Enfin son image, nous l’avons dit, est celle d’une apparition fantasmatique au milieu de la nature.


d) adresse à la jeune femme mais force de la poésie

« Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois ! » si la nature célèbre la femme, c’est ici la métaphore du poète (chanteur) qui est convoquée.

Comme avec le basculement du « je » au « nous » qui figurait la rencontre poétique, le poète parvient à attirer l’attention de la femme « Je vis venir à moi » et à recentrer sur lui le poème. Il est finalement celui qui demeure en mémoire. Par sa célébration, par sa trace mémorielle dans les derniers vers et la promesse du plaisir qu’il donnera.


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