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Un hémisphère dans une chevelure de Baudelaire, Le poème du 24.

jeudi 24 juin 2010, par Corinne Godmer impression

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 Un hémisphère dans une chevelure

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris.

 Plan du commentaire

Problématique : En quoi ce texte en prose peut-il être considéré comme un poème ?

I°/ Des effets de poésie dans la prose II°/ Une évocation poétique III°/ Un univers poétique

 I- Des effets de poésie dans la prose

Il s’agit d’un poème en prose qui se compose de paragraphes (7) et ne s’appuie pas sur des vers ou des rimes.

Pourtant, on note des effets de poésie. Ainsi, on remarque une boucle entre le début et la fin du poème par la répétition de la structure « Laisse-moi » + verbe à l’infinitif + adverbe « longtemps » + « souvenirs », boucle qui permet d’entourer le poème dans un effet à la fois d’évocation (le souvenir), d’invocation (« laisse-moi ») et de rimes. Cette boucle est redoublée par l’anaphore du « dans » aux 3e, 4e et 5e paragraphes, anaphore qui permet d’introduire un effet rythmé de répétition, à défaut de rimes.

L’image de la boucle se construit cependant sur des oppositions entre les verbes : « respirer » / « mordre » et les souvenirs : « secouer » / « manger », permettant d’opposer l’action, ce que fait le verbe, à la rêverie, à ce que constituent les souvenirs. Il s’agit dès lors de noter par le verbe, donc l’écriture poétique, ce que l’imagination reconstitue.

Un même rapport s’observe avec la répétition de « tout ce que », qui renvoie à un « tout », une quantité, contenue dans un peu, un « ce » indéterminé. Cette répétition nous renvoie au thème principal du poème, la chevelure, rappelée au début de chaque paragraphe, comme un leitmotiv ou un thème musical.
La chevelure, enfin, apparaît aussi sous le jeu des métaphores, chevelure-océan du quatrième paragraphe.

Ainsi, même en prose, le poème apparaît comme tel par l’utilisation des figures de styles autour d’un thème lui aussi poétique.

 II- Une évocation poétique

1- sens et sensualité

Tous les sens sont en effet évoqués, chacun d’entre eux renvoyant à un univers particulier très marqué par la sensualité.

- L’odorat, « respirer », « odorant », « parfum », « parfumée », « odeur », se rapporte tout d’abord à la chevelure, puis touche à la sensualité « peau humaine ». Elle renvoie également aux paradis artificiels, à ce qui est du domaine de l’extase.

- La vue permet également de distinguer les « grandes mers », « espace » + « bleu et plus profonds ». En fin de poème, elle permet à « l’infini de l’azur tropical » de « resplendir ». Le poème évolue d’un élément distinct « tout ce que je vois (…) dans tes cheveux » vers un périmètre de plus en plus grand.

- L’ouïe est peu représentée et se concentre sur l’activité poétique, « entend », « chants mélancolique ». Elle permet également le voyage intérieur.

- Le toucher : fraîcheur et chaleur s’opposent, entre eau de source et foyer ardent. Les contacts de même oscillent entre dureté, caresses et mouvements du roulis. De ce qui constitue le rapprochement, on passe ainsi à un mouvement plus ample qui intègre le voyage.

- les goûts enfin, qui nous renvoient aux « fruits », puis à l’action de « mordre », « mordiller » ou « manger », avec une allitération en « m » qui figure le mâchouillement.

Le poème, par son évocation des cinq sens et la forte présence de la sensualité permet ainsi à sa forme d’épouser son contenu, comme un redoublement de la sensualité à l’évocation des sens.

2- La chevelure

Cette sensualité est maintenue autour de la chevelure, déployée en quelque sorte sur le poème comme pourraient l’être des cheveux. C’est en effet elle qui permet le déclenchement du rêve (second paragraphe) comme du voyage (second paragraphe, troisième) ou du souvenir (5e).

À la fois présence sensuelle, elle est également celle qui ouvre l’infini des possibles, le voyage notamment, que ce soit dans l’imagination ou le rêve.

3- Un voyage immobile

Le poète est en effet passif, récepteur en quelque sorte des souvenirs amenés par la chevelure elle-même (« pour secouer des souvenirs dans l’air »). Ses actions sont limitées, et seule la chevelure semble posséder le pouvoir d’activer le souvenir, le rêve ou la mémoire.

Ces rêves, cette mémoire, passent ainsi de la chevelure, élément déclenchant, à l’écriture, poétique par l’accumulation des métaphores, sans que le poète y participe activement. Il semble dès lors plus témoin qu’acteur, la chevelure occupant la place centrale du poème et de l’action. C’est celle qui déclenche et en même temps remplit le poème.

Elle permet alors au poète de laisser libre-cours à son imagination dans l’évocation d’un univers poétique.

 III- Un univers poétique

1- Le rêve

- De la passivité naît en effet le rêve, évoqué explicitement (« Tes cheveux contiennent tout un rêve ») ou suggéré par le champ lexical du repos (chambre, nuit de la chevelure).

- les perceptions ainsi oscillent, comme dans un rêve, entre l’extrêmement précis (la vie sur un port par exemple) et l’imprécision du « tout ce que » qui renvoie à un ensemble, à une succession de petites choses sans détermination claire. Le choix du verbe « entrevoir » participe de cet élan poétique du rêve, un peu à la manière d’une vision en brouillard mais attentive à tenter de percevoir.

- Mais le pouvoir du rêve permet surtout de créer un univers propre, c’est-à-dire d’offrir l’immensité du voyage ou du rêve. Ce que permet la chevelure, c’est la rencontre d’un « hémisphère », un continent d’hommes et de bruits accessible par les rêves qu’elle suscite.

2- Un voyage double

Ce voyage est cependant double.

- Il renvoie en effet à un lieu par le champ lexical de l’exotique, autour de « charmants climats », la « chaleur » ou l’« azur tropical » et des éléments plus inattendus comme « l’opium », la « coco ». Ce lieu n’est pas pourtant pas localisé précisément même si le lecteur devine qu’il s’agit d’un « hémisphère » au sud, sans précision autre que cet indéfini. Il semble s’agir alors d’un pays rêvé, fantasmé, où tous les éléments propices au bien-être et à la sensualité se retrouvent.

- Ce voyage est également celui que permet la mémoire. Le jeu autour des temps verbaux, entre le présent d’énonciation [1] et le présent du rêve, à valeur de futur ou de passé, proches, se double de mouvements temporels : « retrouve », « je vois resplendir ».

3- Le chant harmonieux

- les choix sémantiques (les sens, le voyage, la mémoire) comme la sensualité assurent une unité au poème qui semble rendre compte d’une certaine sérénité. La forme globale du poème, harmonieuse dans sa distribution, participe à cette impression d’apaisement.

- l’unité est aussi celle de l’écho phonique permis par la boucle, que nous avons évoquée, par la richesse des répétitions (comme celle qui permet la convocation en début et fin de poème de l’adverbe « longtemps ») et par le sème de la chevelure présent à chaque début de paragraphe. Il se crée alors un chant harmonieux sous le signe de la déclaration.

Poursuivez votre lecture :

- Gérard de Nerval, Avril

- Ronsard, Ode à Cassandre

- Arthur Rimbaud, Aube

- Verlaine, Le bruit des cabarets, la fange du trottoir

Notes

[1] Présent d’énonciation : ancré dans la situation d’énonciation, c’est le présent du moment où l’on parle.


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