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Tourments sans passions passions sans pointure, poème anonyme - commentaire

vendredi 24 octobre 2008, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: Poésie ::

Pour le mois d’octobre, nous continuons la découverte de la poésie baroque avec un poème d’un auteur anonyme, "Tourments sans passions passions sans pointure", extrait de l’anthologie "L’Amour Noir, poèmes baroques" par Albert-Marie Schmidt.


Tourments sans passions passions sans pointure
Pointure sans douleurs douleurs sans sentiment
Sentiment sans vigueur vigueur sans mouvement
Mouvement sans espace espace sans mesure

Mesure sans objet objet sans pourtraiture
Portrait sans aucun trait trait sans commencement
Commencement sans être être sans élément
Elément sans humeur humeur sans nourriture

Nourriture sans vie et vie sans plaisir
Plaisir sans action action sans désir
Désir brûlant sans feu feu sans aucune flamme

Flamme sans son esprit esprit sans la raison
Raison qui n’est en rien qu’étant hors de saison
C’est ce qu’on dit qu’amour imprime dedans l’âme

Anonyme

Présentation

Il s’agit ici d’un sonnet, poème composé de deux quatrains et de deux tercets.

Il présente une facture originale, à travers un enchaînement des termes.
Une approche un peu surplombante permet déjà de voir comme se dresse ici un tableau des manifestations de l’amour.
En effet, le poème semble se construire sur ce qu’on appellera une forme-sens [1]

Comment se dessine ici l’image d’un amour noir ?

Le poème se construit en effet sur une série de paradoxes

- jeux de l’antithèse et de l’oxymore

  • un paradoxe au sens étymologique, énumérant ce qui va contre l’opinion commune
  • un paradoxe au sens plus récent de ce qui met en jeu une tension, une opposition, quelle que soit sa nature.

- dissociation de ce qui est communément associé :

  • une figure de la déchirure ?
  • une figure de la négativité
  • une figure de l’absurde, absence de sens, non-sens, hors raison ?

Le poème se construit sur une série d’anaphores(reprises, répétitions)

- le "sans" :

  • figure de la négativité
  • lie tous les éléments dans le même temps où pose leur dissociation

- un creux, un vide mais exprimé dans tous les vers

- le chiasme comme figure de la répétition et du miroir : les mots semblent se contempler

- la profusion et l’hétéroclite : un jeu d’association

  • entêtement, leitmotiv
  • figure de l’obsession

=> La mélancolie comme une déclinaison obsédante du motif du vide et de l’absence ?

L’amour comme un labyrinthe confus de notions inqualifiables et contradictoires d’où la nécessité de multiplier les expressions ?

ou/et

un jeu d’association donc malgré l’absurde, garde un lien donc un sens ?

- une certaine jouissance dans ce travail sur le mot ? au-delà de ce qui est exprimé (cf les jeux sonores - paronomases, assonances, allitérations qui accentuent le lien)
=> un délice de la mélancolie ?

++++1er quatrain

1. Pose l’absence du ressenti :

  • celui de la douleur
  • celui de la passion
  • celui des tourments
  • celui des sentiments

Déclinaison des différentes affections humaines

2. Ce creusement du ressenti est lié à l’absence d’une perception de l’extérieur et d’un inscription dans le monde extérieur :

  • "vigueur sans mouvement"
  • "mouvement sans espace"
  • "espace sans mesure"

1.

- Absence du ressenti comme d’abord absence des passions : le texte dessine l’absence des causes
construction en forme d’asyndète (absence de liaison grammaticale)
le pluriel mis au négatif par le "sans" creuse encore plus le côté absurde, sans raison

- Absence de manifestations concrètes dans le corps : "sans pointure"
pointure : ce qui est lié à la pointe, ce qui peut faire mal, trou que fait une pointe

- Absence de conséquences, de manifestations aussi dans le "sans douleur"

A noter : ce qui est d’abord posé comme absent est ensuite repris de manière positive mais lié à une autre dissociation
=> ambiguïté, tension fondamentale
=> une expression du trouble

Ces premiers éléments renvoient à une intériorité

2. Puis "vigueur" : ce qui s’exprime, la force.

Le texte exprime alors plutôt l’annihilation de l’être

Le poème donne envie de se lire à l’envers : s’il n’y a pas de mesure, il ne peut y avoir d’espace, sans espace, c’est à dire un lieu où peut s’exprimer, s’imprimer la force, la vie, il n’y a pas de mouvement, mouvement qui par définition est situé dans l’espace.

=> sentiment d’un néant qui se creuse dans le même temps où les jeux sur les sonorités semblent construire un sens, une matérialité.

  • les "ou" : tourments, mouvement eux-même mis en relation avec sentiment
  • les "ace" : "espace" qui fait écho à "passions"

++++2nd quatrain

Un peu différent du premier dans la mesure où il donne davantage l’image d’un jeu sur l’hétéroclite.

- quel est le rapport entre la "mesure" et la "nourriture" ?
=> une autre façon de développer l’absurde en tissant une chaîne dont le dernier maillon, après déploiement, sera très éloigné du premier ?

Pourtant les sonorités se resserrent :

- des rimes internes et des chiasmes phoniques

  • "ai de "objet" -> "pourtraiture" -> "trait" -> "être"
  • "ur" -> "humeur" (éclatement du "u" et du "r") -> nourriture

=> renforcement de la tension et de l’idée d’un trouble

Mène peu à peu à la négation de l’idée d’existence : en supprimant l’essence d’une chose ( ses caractéristiques spécifiques), on supprime l’existence de la chose elle-même.

Par exemple : "portrait sans trait" : suppression du monde visible et représentable, en tension avec la forme en miroir (visuel et sonore) que prend l’écriture.

Pose des impossibilités : le commencement est normalement toujours commencement de quelque chose. De même, un être est forcément constitué d’éléments.

=> L’être en devient vidé de toute substance, de toute corporéité.

Ce qu’exprime cette référence à l’humeur : l’intériorité après l’extériorité disparue.

- "humor" : liquide, dans l’ancienne médecine, on associait la mélancolie à une trop grande sécrétion de bile.
- "humeur" :

  • partie liquide de l’organisme (sang, lymphe), sécrétion ou excrétion
  • disposition, le plus souvent momentanée, du tempérament ou de l’esprit

- "mélancolie" de mélankholia, lui-même de melas, anos : noir et de kholê : la bile

  • état morbide de dépression physique et morale
  • état de langueur, de tristesse vague
  • se manifeste par une exagération douloureuse de l’humeur.

++++ 1er tercet

Double négation de la vie : explicitement "sans vie" et implicitement avec le "vie sans plaisir"

Par rapport au premier quatrain ; un cycle se referme : le texte retourne à un tableau des affections humaines.

Un jeu de parallélisme et d’opposition : à "pointure" répond "plaisir", à vigueur répond "action", mais "action" vient s’opposer à "passion".

Petit à petit se dessinent des éléments qui acheminent au dernier vers, à savoir "l’amour".

Les vers précédents y préparent notamment à travers la métaphore du feu, métaphore tout à fait baroque. Le baroque, ce n’est pas la fixité, l’horizontalité et la verticalité mais le mouvement, la courbe. L’antithèse participe à cette mouvance.

sens de "flamme" : vive ardeur, chaleur, passion

++++2nd tercet

"Flamme" : sens figuratif, clarté qui illumine l’intelligence (ex : flamme du génie).

=> ambivalence du terme qui renvoie à la fois à l’affectivité, au coeur et à l’esprit, ce que le second tercet travaille.

Le poème semble chercher à dessiner un tableau complet en prenant en compte tous les aspects humains.

Ce tercet s’apparente à une explicitation de ce qui était implicitement contenu dans la parataxe (la juxtaposition des termes, sans coordinations) :

un être dans l’abnégation, à qui rien ne semble rester, hormis l’âme qui se crée sa mélancolie et/donc son amour noir.

Phrase énigmatique du second vers : double négation, creuse l’absence de raison.
on observe presque une rupture de la construction mais elle reste conservée grâce aux sonorités : "n’est en" / "étant"

La raison se diffracte (se brise) dans le vers en deux mots : "hors" et "saison". Le poème traduit sur un plan sonore la réalité de cet être au-delà de la raison.

Dans le dernier vers, la tournure déictique [2] "c’est ce qu’on dit" vient désigner le poème comme réalité. Le poète montre le poème comme une illustration, faisant appel aux sens.

C’est une manière de relier l’amour à l’esprit : l’amour comme une réalité qui n’existe que dans l’esprit, hors de toute autre réalité ?
Cet amour aime à se contempler lui-même.

Mais l’amour est une force indépendante qui conduit à une sorte d’annihilation : c’est l’amour qui "imprime".

Le "on dit" relaye le caractère impersonnel du discours, sans verbe donc sans sujet ( hormis l’avant dernier vers mais même là, la phrase semble syntaxiquement incomplète). Le poète a-t-il lui-même vécu cette expérience ? Ou est-ce justement un pur jeu d’écriture sans ancrage dans une réalité vécue et transformée par l’écriture ?

Le poème s’apparente à une volonté de livrer une sorte de constatation mais aussi de présenter la mélancolie comme une sorte de délice.

=> Un délice ambigu : plaisir d’une noirceur qui se complet dans la perte d’un/de/du sens.
La dépersonnalisation du poème comme liée à l’expérience de la perte de soi dans cet amour ?
Mais la chute peut paraître un peu décevante : qui est ce "on" ? Le poète adhère-t-il à la parole qu’il vient de développer ou s’en détache-t-il ?

++++Conclusion

Le poème est parcouru par l’onde de l’ambiguïté et de la tension. Il semble cultiver le mystère, l’attente, le trouble.

Il dessine également la forme-sens du cercle, puisque les derniers vers renvoient aux premiers et le dernier vers à l’ensemble des autres vers. C’est la figure de l’obsession.

L’amour noir, c’est donc l’être plongé dans une passion, un tourment des sentiments qui sont perte de la normalité, perte du lien. L’amour noir c’est le feu noir, la flamme qui brûle, signe ambivalent de vie et de mort et la noirceur des cendres, du coeur consumé et qui se lamente, dans une mélancolie-plaisir car elle est due à l’amour.

Poursuivez votre lecture :

- Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine - Commentaire

- La Belle Matineuse, Vincent Voiture - commentaire

- Avril de Gérard de Nerval

- Amers, Saint-John Perse, extrait et éléments de commentaire

Notes

[1on appelle une forme sens un agencement, une construction du texte, sur une phrase ou sur tout un livre qui révèle ou fait écho au sens du texte lui-même. Par exemple, dans un livre qui évoquerait la mélancolie d’un personnage, les jeux de répétitions de mots ou de phrases pourraient s’apparenter à une forme-sens. La répétition, l’obsession, le leitmotiv étant associé à l’état d’esprit mélancolique.

[2un déictique est un terme qui vient désigner dans un contexte, celui de la phrase ou celui de la réalité. Par exemple, si je dis à une autre personne présente dans la même pièce que moi "ferme cette fenêtre", "cette" est un déictique, un terme qui s’accompagne d’un ancrage dans un contexte et qui vient donc désigner une réalité relative à ce contexte. Dans l’exemple, ce peut être la troisième fenêtre en partant de la gauche et que je désigne d’un geste en même temps que je parle.
Dans le poème de Verlaine, "le bruit des cabarets, la fange du trottoir""voilà" du dernier vers est un déictique et vient désigner tous les vers qui précèdent. Le contexte désigné est donc ici textuel.


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  • L’égarement

    15 juin 2015 19:43, par Yannis amallah

    Je me perds quelquefois, souvent dans mes pensées
    Pensées pleine de désarroi, de solitude,
    Mais d’amour. Ô ce sentiment de plénitude,
    Qui intrigue mais ravi de part ça beauté.

    Chose invisible, inhaudore, impalpable
    Que l’on ressent pourtant de manière poignante
    Mais qui s’envole en hirondelle chantante,
    Virvoltante, magnifique, inébranlable.

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