Accueil > Art et culture > Spleen « J’ai plus de souvenirs que si j’avais (...)

Spleen « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans », de Charles Baudelaire, commentaire

Le poème du 24

mercredi 24 octobre 2012, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Littérature :: Poésie ::


[sommaire]

LXXVI — Spleen « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans »

Les Fleurs du mal - Baudelaire

Introduction

Poème de la section Spleen des Fleurs du Mal, « J’ai plus de souvenirs » de Baudelaire, nous entraîne, dès son titre, vers la mémoire de poésie, avec, comme destination, la possibilité, ou non, de se constituer en poésie de mouvement. Lorsque le poète s’enlise dans le spleen, que reste-t-il de l’Idéal ? Pour tenter de corréler les deux contraires, nous étudierons ce poème par une analyse linéaire qui tentera aussi de déstructurer la présentation initiale pour en proposer une lecture plus sémantique.

Première période (vers 1)

Le premier vers, isolé, constate la lenteur du jour, des « souvenirs », et s’allonge par la mesure, par l’hyperbole : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. ». Notons le redoublement de l’hyperbole par le comparatif de supériorité « plus de » et le double temps employé, le présent qui constate, l’imparfait qui renvoie au passé et s’étend sur la durée, rallongeant d’autant le temps du sens.

Deuxième période (vers 2 à 18)

- Premier mouvement, vers 2 à 7

Dans cette première période, le poète se singularise en souvenirs. Il rappelle ainsi, dans le premier mouvement, « un gros meuble à tiroirs », semblable à ces meubles d’apothicaire dont les nombreux tiroirs offrent l’image d’une boite à multiples secrets. Le contenu de ce meuble est ici imaginé, mais composé d’un curieux assortiment à double entente puisque « bilans », « procès » voisinent avec les « vers », « billets doux », les « romances », mélangeant vie juridique et vie amoureuse. Il semble bien résumer, même sous l’évocation d’un meuble sans détermination défini, « un gros meuble », la vie même du poète en question, entre jugement et poésie. Autre possible allusion au poète, de « lourds cheveux roulés dans des quittances » qui nous évoquent "La Chevelure" des Fleurs du Mal, la femme aimée, ainsi que les difficultés matérielles rencontrées par le poète et narrées dans les Fleurs du Mal ou Le Spleen de Paris. Le meuble semble ainsi retenir la biographie de l’homme, du poète, de l’artiste et au-delà de lui, la vie de tous les autres.

Rapidement pourtant, le cadre massif du bois laisse place au poète qui s’implique au premier plan par le choix du possessif « mon cerveau ». Et ce meuble, si massif et si pourvu en cachettes soit-il, ne résiste pas à la comparaison d’avec le poète. Celle-ci, construite sur trois vers en gradation descendante, « triste cerveau. / C’est une pyramide, un immense caveau/ Qui contient plus de morts que la fosse commune » nous dépeint l’état d’esprit du poète, le spleen, la douleur d’être au monde retenue par le « triste cerveau », la possibilité et le malheur, pour le poète, d’être celui qui juge et celui qui ressent. Le poème offre alors ses variations sur l’écrasement, l’anéantissement, avec la « pyramide », joyau érigé en mémoire des morts, « l’immense caveau », hommage plus personnel d’une génération au-delà de la pierre, puis, enfin, la « fosse commune », dans l’absence de commémoration commune par défaut de nomination. Resserrement autour de la mort ainsi, pour le poème qui l’associe aux souvenirs, sorte de trouble mnésique qui empêche plus qu’il ne porte, à la manière d’un homme duel, encombré par son passé, celui des autres, celui de l’humanité, charge au poète de trier le contingent du nécessaire et nourri de l’inspiration, ce qui puise à l’humanité, dans ses plus petites personnes et vies minuscules. « Contenir plus de morts que la fosse commune » nous éclaire en effet sur la condition même de l’écriture du poète Baudelaire, son « cerveau » torturé par la plainte des autres et la sienne propre, le spleen donc, pour également nous proposer une réflexion plus générale sur une inspiration idéale, une écriture de la condition dans son aspiration à la beauté, contredite ici par ce qu’elle se représente : la mort. Une certaine tristesse émane de ce premier mouvement, présentant le poète comme accablé par des souvenirs qu’il ne peut, peut-être, pas complètement ordonner.

- Second mouvement, vers 8 à 18

Réaction et continuation à cette tristesse, l’identification du poète à la mort puis à l’ennui. La mort devient ainsi l’allégorie sous laquelle se singularise le poète qui, dans ce second mouvement, se compare à plusieurs successifs dans le champ sémantique de la désolation. Poésie, mort, écriture, les trois se conjuguent avec, déjà, un premier vers, affirmé, posant le « je » du poète, « Je suis », en accompagnement de la mort et, peut-être, en au-delà d’elle. Être « abhorré » de la lune revient en effet à dépasser le cadre du sujet et de l’écriture pour se poser en entité qui rivalise avec l’élément naturel et symbolique. Lune de l’écriture dans ces moments d’inspiration décrits dans les Fleurs du mal, le « cimetière » mis ici en exergue, représente pourtant un accablement de l’imaginaire, un poids de l’écriture écrasant le poète, -nous retrouvons ici le mouvement de la section Spleen-. L’écriture est maintenant envisagée du point de vue du poète qui la considère en la poétisant, usant de la comparaison par les « longs vers », rallongés par l’utilisation de la labiale « l » et du son « on », le choix du verbe « [trainent] » qui évoque la trace d’une suie ou bien celle de la pluie sur une fenêtre, le « remords » enfin, qui surgit du passé et s’incruste dans le présent pour en pervertir le déroulement. Avoir des remords revient en effet à convoquer des évènements passés, à se les remémorer encore et encore dans un présent qui se construit autour d’eux, ignorant le reste, amputant une vision de l’autre, du monde et d’une partie de l’avenir. Placer le mot à forte connotation mélancolique dans un vers qui utilise donc le rallongement phonétique et le champ sémantique de la désolation revient à insister, en un seul vers, sur toute une existence et, plus encore, sur toute une existence construite en dehors et avec la poésie. En dehors de la poésie lorsqu’elle s’inspire de la vie du poète et de son cercle intime, de ses « morts » les « plus chers », redondance de la perte et de l’attachement. Avec la poésie lorsque le chant du deuil et de l’ennui se raccroche à la perte, celle des « morts » redoublant par mimétisme oral le « remord », la rime autour du « vers » et des « plus chers », donc une poétique de la perte et de la mort. Dans ce dernier vers évoqué, le vers 10, se construit ainsi une progression de la poésie qui entraîne et le souvenir, et le deuil, mais une perte qu’elle permet aussi d’évoquer et donc de construire en mémorial. Notons de fait le choix du verbe « [s’acharner] » qui dénote la volonté du poète de revenir sans cesse sur les disparus, hommes ou époques, poésie ou poétique, le verbe étant suivi de l’adverbe « toujours », nouvelle redondance. L’utilisation du possessif « mes morts », avec la connotation affective que nous avons évoquée, renforce l’image d’un lien entre mélancolie et poésie, d’une démarche qui s’inspire autant de la psyché que de la poésie, de l’inspiration comme du désespoir.

S’inspirer du passé, ce serait, aussi, le dépeindre, et une métaphore liant le poème à la peinture naît aussitôt de la strophe. Une peinture du passé, en quelque sorte, dans les deux sens du terme, avec des allusions « les pastels plaintifs », les « pâles Boucher » renvoyant à l’univers de la peinture. La poésie transparaît elle dans le jeu de renvoi entre « [pastel] » et « [pâleur] », avec une allitération en p autour des « pastels plaintifs » qui pourrait imiter le tracé du pinceau ou rappeler la maîtrise de l’art, de poésie ou de peinture. Cette strophe reste en effet très travaillée, par l’anaphore autour du « où » qui ajoute et surajoute du passé comme des touches de peinture, par l’usage du mot « suranné » en rappel des « roses fanées », topos poétique, adjectif de circonstance qui redouble le premier du vers, « vieux », le choix du terme « boudoir », et qui donne un charme ancien au poème, par le renvoi enfin, en fin de strophe, au « flacon débouché » qui semble renvoyer, au-delà de la métaphore filée construite patiemment, à la figure du poète « [seul] ». Notons le jeu phonique autour des « pâles Boucher » et du « flacon débouché » en rime intérieure également.

Solitude, éloignement de l’autre, par l’usage du déterminant indéfini, « un flacon », dans le « fouillis » des influences et des nuances, la figure du poète apparaît, finalement, comme celle de la solitude à l’image de la répétition de la première personne, « Je suis », qui revient comme leitmotiv régulier dans le poème.

La condition du poète autorise alors une coupure du poème que nous ne suivrons pas puisqu’il nous semble que cette coupure, typographique, n’est pas celle du sens. Le poème se construit en effet dans la continuité jusqu’à la fin de cette période. Si le poète revient vers le présent, il le dépeint à nouveau comme une répétition de l’ennui, un même et continu mouvement de dysharmonie où « les boiteuses journées » pourraient tout aussi bien référer à la poésie qu’au manque indistinct de l’inspiration, de l’envie. Dans la répétition consonantique des nasales, dans le rappel de l’allongement par les labiales, nous éprouvons la même sensation d’étirement du temps, de « l’ennui » allongé jusqu’à ne former qu’un mince fil de vers. Le suivant nous rapproche cependant d’un autre poème de la section Spleen, « Quand le ciel bas et lourd », où l’intensité de la nature et de ses explosions autorisent les mouvements plus inattendus. Mais demeure ici le prolongement du passé dans un présent en proie au même constat, au présent, le champ sémantique insistant sur la durée : les « années », frappées et enterrées « sous les lourds flocons », « l’immortalité » dont le poète parvient à délimiter les « proportions », donc à référer à sa propre condition et à son observation. La « morne incuriosité », en effet, nous permet de retrouver la figure du poète et son combat contre l’abattement. La fin de cette strophe apparaît cependant à nouveau ciselée par le travail poétique, un peu comme s’il s’agissait ici de rappeler que même abattue par la tristesse, la poésie reste un travail d’orfèvre, un poiein, une création. La lecture du vers nous oblige en effet à marquer les diérèses, « incuriosité », « proportions », pour en préserver le rythme alors même que le poème se dit incapable d’insuffler le mouvement autrement que par le regret du passé. « L’immortalité », alors, serait peut-être à prendre comme la symbolique d’un terreau d’humanité où les poètes viennent tour à tour prélever de la fertilité pour construire le poème de demain. Entre écrasement raconté et maîtrise de la langue, le poème nous démontre ici la force de puissance de l’utilisation du spleen, la poussée vers l’avant de ce qui se constitue sémantiquement comme un regard vers le passé.

Troisième période (vers 18 à fin)

Le regret en effet étreint la dernière strophe mais joue, aussi, sur l’intensité. Elle débute en effet par une apostrophe peut-être par trop lyrique, tournée de plus vers la poésie et, derrière elle, vers le poète, possible moquerie de Baudelaire envers une poésie trop romantique, trop attachée à s’écouter elle-même. Un même jeu s’observe dans l’opposition des deux syntagmes « tu n’es plus », « matière vivante », où l’un exclut l’autre sauf à considérer que l’art naît de sa destruction. Le poète entreprend cependant de nous livrer une métaphore de ce qu’il ressent, avec un champ sémantique à forte connotation déplorative s’appuyant sur la pierre et la mémoire. Nous retrouvons ainsi le « granit », le « sphinx » mais également, par rapport à l’humanité, le « Sahara », ce qui ne connaît donc pas de bornes, ici ajointé de l’adjectif « brumeux » qui donne à ce paysage une tonalité étrange poétisée. Le « granit », déjà, « entouré d’une vague épouvante », participait de cette atmosphère lentement distillée qui amène le poète et le poème vers une sensation d’étrangeté au monde, un malaise né de son immobilité dans le flou pourrions-nous dire. Le « sphinx » enfin, où l’adjectif « vieux » apparaît comme redondant, se présente comme un monument oublié, « ignoré du monde insoucieux », possible figure du poète antique dont la renommée ne dépasse pas la vie. Le poète, en effet, se signifie par cette succession d’ancien qui se perpétue, « granit » « assoupi », donc pas tout à fait mort, dans un paysage encore un peu vivant, « Sahara brumeux », et dont la présence au monde, si elle est « [oubliée] » n’en demeure pas vivace, « d’humeur farouche », c’est-à-dire susceptible de s’émouvoir et s’ébranler.

À l’image d’un poète dont l’art oublié pourrait ressurgir, le symbolique et le paysage continuent de se concevoir, dans la mélancolie, « aux rayons du soleil qui se couche », et dans la solitude. Nous retrouvons là l’univers du poète, soumis au crépuscule comme à l’isolement, dont les affres ne se contentent pas des affaires courantes, du « monde insoucieux ». L’adjectif est ici à entendre comme renvoyant aux deux univers, celui du poète, celui de l’environnement, comme une barrière, de sable peut-être, dont le franchissement demeure assez délicat et qui ne se conçoit, peut-être, que par la poésie. Le dernier mot du poème, « couche », suggère enfin l’abattement du poète, en opposition avec les premiers mots d’affirmation de soi, « Je suis », mais nous retrouvons dans cette dernière strophe un mouvement de l’ancien prêt à se soulever, une force de poésie aussi dans l’affirmation du contraire.

Conclusion

Le regret, ainsi, patiemment évoqué par des jeux de métaphore, s’enroule autour d’un poème appuyé sur le passé, la mélancolie, l’abattement né de la condition du poète. Mais parce que ce spleen est aussi partie intégrante du poète, l’impossibilité d’être au monde se constitue comme force mouvante, comme possible renouveau, renouvellement, positionnement et futur. Et ainsi comme poème, dans l’affirmation de la maîtrise poétique.


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Interview de Minh-Triêt Pham - Le haïku
puce Lecture poétique à la Comédie Française
puce L’art s’empare de l’absinthe, ou l’inverse peut-être ...
puce Lecture et performance des Haïkus du livre Au Fil des pas
puce Eclairement à l’heure du Printemps des Poètes
puce Pages Ouvertes - 18ème Edition du Printemps des Poètes
puce La lecture au-delà du handicap : une solution apportée par le livre audio
puce Le passager de Paris - Galerie Vivienne
puce Le passager de Paris - Passage Verdeau
puce Le passager de Paris - Passage Jouffroy
puce Le passager de Paris - Passage des Panoramas
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, troisième partie
puce Soirée Casino Royal au cinéma les Fauvettes
puce Voyager le temps d’un concert grâce à l’Université Populaire de la Musique
puce Peinture du chaos : trois questions à Maurice Cohen
puce Maurice Cohen et le chaos : la peinture comme énergie
puce Curiosité littéraire : L’Histoire de la littérature française de René Doumic
puce Le Rouge et le Noir : un enchantement pour les oreilles
puce La nuit européenne des Musées 2014 : une aventure d’un jour
puce Trois questions à Alain Blondel, peintre des mots et poète des couleurs
puce Alain Blondel peintre des mots, poète des couleurs
puce La promenade féerique de Pierre
puce La promenade féerique de Floriane
puce La culture pour tous dans le spectacle vivant
puce Lien de Mê Linh : rencontre avec Jean Marc Turine au Centre Wallonie Bruxelles
puce Archéologie et intrigue policière
puce Une autre vision du procès de Galilée
puce Phèdre de Racine, Acte I, scène 3, commentaire
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
BD   Culture générale   Bases de données   Linux   HTML   Littérature   Société   Poésie   Pages Ouvertes   Installation   Vie privée   Education   Windows Mobile   Edito   Anime   Théâtre   Windows Vista   Séries TV   Windows   Spectacle   Métier   Fable   Histoire   Tutoriels pour débutant   Microsoft Office   Windows 7   Manga   Peinture   Firefox   Musique   Android   Cours   Cinéma   sport   Tutoriels   Roman   Urbanisme   Droit   arts visuels   Techniques   Europe   Recherche d’information bibliographique   Photographie  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires