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Soleils couchants de Paul Verlaine, le poème du 24

vendredi 24 février 2012, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::


Paul VERLAINE, "Soleils couchants", Poèmes saturniens (1866)

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants sur les grèves.


« Soleils couchants », pluralisé, en déclinaison de personnalisation, ce poème de Verlaine prend, dès son titre, une couleur particulière qui l’éloigne de la lumière. Crépuscule de la vie, création du poète, ou inversement, le chant désigne, souligne, questionne. Dans quel monde nous entraîne alors ce poème ? Poésie et musique, ou création artistique d’une musicalité, monde onirique également, où le rêve transparaît, disparaît, se transforme. Monde inconnu enfin, où l’angoisse rejoint son corollaire, la disparition.

I) Le monde poétique

Monde issu de sa propre conception, le poétique, qui reste celui du poète, de la lecture, et de sa perception.

- Création poétique

La création est ainsi celle d’un monde de musique et de couleurs. Musique, par les assonances en / an / ève / eil et allitérations, comme ici en « b », « aube affaiblie », la structure en répétitions « Couchants sur les grèves », « soleils couchants » et anaphores « la Mélancolie », les rimes enfin. Le vers impair ne diffuse pas une sensation de boiterie mais imprime un rythme régulier au poème.
Musicalité, donc, sons mais également couleur « vermeils » et la recréation d’un univers à partir des modalités sensorielles et auditives.

- La mort du je ?

Le monde du poète, absent par le pronom personnel, présent par une seule occurrence, celle du possessif « mon » renvoyant au siège de l’émotion, « cœur ». Pourtant, le poète reste perceptible dans cette émotion associée aux larmes, « verse », par sa sensibilité et sa recherche d’un monde perdu, recherché dans toute entité « les champs », « les grèves ».

- Mélancolie

Le monde poétique serait ainsi celui de la « mélancolie », répétée par deux fois. Elle se présente cependant aussi par la double thématique de son titre, déjà, entre Saturne, astre de la mélancolie, et les « Soleils couchants », au pluriel, en thématique de la déclinaison. Mélancolie de ce qui a été, ou de ce qui pourrait être, elle s’imprègne puis déteint sur le paysage, baigné de tristesse aux « soleils couchants ». Et de s’incliner avec lui, dans le poème.
Recréer un passé ou recréer le monde, ce serait aussi, pour le poème, provoquer la magie du rêve.

II) Le monde onirique

Le rêve serait en effet à reconnaître dans cet effet diffus du poème qui se murmure dans un souffle de chant.

- Chants de berceuse

Assonances, allitérations, répétitions et rythme régulier impriment ainsi au poème un mouvement de balancement évoquant une berceuse. S’il en est besoin, le poème murmure également ses paroles « Berce de doux chants » pour porter dans sa musicalité et son verbe le lecteur. Les modifications dans l’ordre des mots donnent aussi au poème l’allure d’une comptine. Les répétitions à caractère mécanique, enfin, rappellent également le refrain attendu d’une chanson.

- Songe éveillé

Mais le songe reste aussi celui de la mélancolie, déjà mentionnée, qui vient s’ajuster au rêve. Lorsque le poète remarque qu’« Une aube affaiblie /Verse par les champs », il dévoile un univers assombri, où le lever du soleil, le commencement du jour, se recouvre d’un voile de tristesse, rejoignant le crépuscule en fin de vers « aux soleils couchants ». Ce chant si doux en mélodie de berceuse est en effet celui, par la personnalisation de la mélancolie, d’un chant de regrets « La mélancolie /Berce de doux chants » qui semble entonner les moments passés pour les recréer mais les regretter également.
Dans cet univers onirique où la réactualisation se noue dans la peine, le mouvement émotif du poète, seule marque tangible de son énonciation par l’emploi du possessif et le retour vers soi du verbe pronominal, « Mon cœur qui s’oublie », relève d’un songe éveillé qui ressemble, aussi, à un mauvais rêve.

- Songe prophétique

Éveil au cauchemar, le songe devient en effet angoissant. Si la mélancolie donnait déjà une tonalité particulière au poème, celui-ci s’inquiète maintenant « d’étranges rêves », ce qu’il est donc difficile d’expliquer ou d’appréhender, et retrouve les « soleils », déclinés toujours au pluriel, mais détournés dans leur forme sur deux vers en enjambement « Comme des soleils/ Couchants sur les grèves ». Le déplacement entraîne cependant ici un changement grammatical majeur puisque les « soleils » sont maintenant personnalisés et acteurs de leur déclinaison. La répétition en fin de poème de ces deux vers, cette fois à peine modifiés, accentue doublement l’idée de chute, celle du poème, celle du soleil, celle du rêve et de sa propension à l’émerveillement.

III) Le monde de l’ailleurs

Ce monde onirique semble ainsi osciller entre le regret, la recréation et le songe éveillé qui bascule en cauchemar. Mais pas uniquement.

- Passé, là-bas / inconnu

Tangible est en effet l’angoisse qui surgit par la répétition de quelques syntagmes à double interprétation. L’« aube affaiblie », ainsi, se comprend, en première lecture, par l’image de la femme, de son image rappelée dans le regret, deuxième lecture, le souvenir, mais également, en une troisième lecture, à la mélancolie et au-delà, à l’inconnu, à ce qui pose une incompréhension de ce qu’il y a derrière cette « aube » ou ces « soleils couchants ».
Autre occurrence ainsi déviée, les « soleils couchants », acteurs évoluant en une représentation plus inquiétante encore, ces « grands soleils » qui figurent aussi bien l’horizon, la vie, et ce qu’il est possible de voir, que l’impossible, la multiplication des sources de vie que leur nombre annule, la mort.

- Mort

Angoisse, incompréhension, donc, du poème mais également des indices d’une réponse intuitive du poète : cauchemar, ou prémonition, la mention des « Fantômes vermeils » cependant étonne. Entité effacée, transparence qui se colorise, la seule mention de couleur s’applique ici à ce qui n’en possède pas et n’apparaît qu’en immatériel. Peut-être faut-il voir dans cette teinte le reflet du sang et de l’or du soleil, ou des « soleils », qui impriment en reflet leur présence de mort. Présents, ces « fantômes » le sont cependant dans le poème puisqu’ils apparaissent par deux fois, sous le même verbe, à connotation cauchemardesque « Défilent sans trêves, /Défilent, pareils ». « [Défilant] », à l’image des âmes errantes, ils soulignent leur nombre mais, aussi, leur impersonnalisation. Tous semblables, tous errants, sans « trêves » et sans repos, ils représentent la trace immatérielle de l’au-delà.

- Chants de l’au-delà ?

Repos éternel qui s’avère « sans trêves », où par homophonie nous retrouvons le mot « rêves », le songe rappelle aussi cet état de semi-veille où quelques mouvements du monde réel sont perceptibles mais où l’activité psychique, à l’image du poème, se concentre en sensations, émotions et création. Les chants de berceuse, s’ils sont avant tout associés à l’enfance, peuvent aussi être prières pour un mort, accompagnement vers l’au-delà, autre monde décelé, rappelé et soutenu dans le poème. Celui-ci, dès lors, n’aurait comme offrande et comme consolation qu’une musique funèbre qu’un poète utilise pour déjouer l’angoisse. Ou pour la prévenir.
Manifestation temporelle des trois modes en présence, passé, présent, futur dans l’inconnu, le monde de l’ailleurs, grâce et par le rêve, maintient la présence de l’angoisse dans la prémonition du dernier chant.

Conclusion

« De la musique avant toute chose », certes, mais également un univers de poésie dédié à la recréation où le refrain entêtant reste peut-être le seul moyen de se distinguer des fantômes. Et de s’inscrire en nom. D’imprimer également une autre composante singulière du rêve. Poésie, musique, rêve, sans doute une même modalité de la confrontation à l’angoisse du vivre.


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