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Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine - Commentaire

Le poème du 24

samedi 24 mai 2008, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Vous est proposée une analyse non exhaustive de ce célèbre poème de Ronsard.
Vous pouvez télécharger ci-dessous le texte du poème en format pdf, proposant les vers numérotés de 5 en 5 pour un repérage plus facile.


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Ronsard - Contre les bucherons de la forêt de Gastine

Présentation

Dans ce poème, Ronsard oscille entre ton accusatoire et mélancolique lorsqu’il évoque la destruction de la forêt de Gastine, une forêt qu’il connaît bien, habitant juste à côté. Cependant, il apparaît d’emblée que cette élégie a portée plus générale. Elle est un plaidoyer en faveur du respect des forêts.
Il s’agira alors de voir comment l’écriture poétique elle-même permet le développement d’une argumentation efficace.

L’analyse proposée sera une anlyse linéaire selon les mouvements dessinés par la spécificité de l’énonciation et de la thématique.

- Premier mouvement : les trois premières strophes.
Le poète s’adresse à la forêt pour lui promettre que le mauvais sort sera jeté sur toute personne qui lui ferait violence.

- Deuxième mouvement : strophe 4
Le poète s’adresse au bûcheron

- Troisième mouvement : strophe 5
Le poète s’adresse de nouveau à la forêt pour évoquer les conséquences de sa destruction.

- Quatrième mouvement : strophes 6, 7, 8
Le poète continue de s’adresser à la forêt pour lui faire ses adieux.

- Cinquième mouvement : strophe 9
Réflexion plus générale du poète qui semble chercher un sens à cette expérience de destruction.

Premier mouvement

Adresse de Ronsard à la forêt.

- Utilisation de la deuxième personne du singulier ("te couper") : création de l’idée d’un lien de proximité, de connaissance voire d’intimité entre la forêt et le poète.

- Développement sur trois strophes de trois malédictions différentes :

  • l’appel à la destruction physique
  • l’appel à l’anéantissement financier
  • l’appel à la destruction morale

- l’appel à la destruction physique.

  • le poème commence sur une tonalité très violente. Isotopie de la violence : "couper"(v2), "dure congnée"(v2), "s’enferrer"(v3), "coupa" v.5, ...
  • à noter que la malédiction lancée par le poète se développe selon le parallélisme biblique, c’est à dire le mécanisme de la vengeance, échange de violence : "oeil pour oeil, dent pour dent". L’idée de la réciprocité est notamment évoquée dans "s’enferrer de son propre baston", l’instrument ayant servi à couper l’arbre. C’est également dans le retournement de situation entre celui qui a subi et celui qui subira que se lit la réciprocité.
  • le fonctionnement de la référence mythologique à Erisichton.

Erisichton était le fils d’un roi thessalien. Il coupa un jour des arbres dans le bois sacré de Déméter, déesse de la nature (qui se confond avec Céres), acte sacrilège donc qui fut puni d’une faim insatiable. selon une des versions, Erisichton finit par se dévorer lui-même.

La référence mythologique fonctionne à la fois comme une comparaison et comme une métaphore et ce de plusieurs manières.

1. Le poète semble souhaiter au bûcheron le même tourment que celui d’Erisichton (v4)
2. Le poète compare ensuite ce que subira en vérité le bûcheron et les tourments d’Erisichton.

"Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre."

Le "ainsi" reprenant alors l’ensemble de l’histoire d’erisichton énoncé aux vers précédents.
La comparaison se fait également métaphore filée puisque Ronsard garde l’image de la bouche, de la nutrition : "engloutir", "se dévore", "dent de la guerre".

Ce qui est mis en fait en avant à travers la référence mythologique, c’est le souhait d’une auto-destruction de celui qui coupera la forêt. Mais cette auto-destruction n’est enfait pas réellement celle consistant à se manger soi-même mais à subir les conflits meutriers engendrés notamment par la possession de la terre ainsi dénudée.

3. Par cette référence, Ronsard associe à la forêt des éléments mélioratifs (le caractère sacré du chêne "vénérable" se reporte sur le forêt de gastine" et associe des valeurs péjoratives au bûcheron, celle d’Erisichton).

La proximité syntaxique de "sa mère" et "esgorgea" au vers 7 permet de créer un instant une ambiguité : il semble alors au lecteur qu’Erisichton a même égorgé sa mère. Bien entendu ce n’est pas le sens du vers, ce sont "les bœufs et les moutons" qui ont été égorgés. Toujours est-il que le bûcheron est présenté comme un tueur, un massacreur.

- l’appel à la destruction financière

  • aspect anaphorique de la structure du souhait "que..."
  • premiers vers de cette deuxième strophe qui poursuit l’isotopie de la violence "vengeance", "sang"
  • déploiement de la forêt comme entité vivante. Jeu de la personnification "sang", déjà commencé par le dispositif énonciatif lui-même. S’adresser à la forêt s’est supposer sa capacité d’écoute et de compréhension du langage du poète.
  • utilisation du pronom "nos" pour impliquer le lecteur dans le discours tenu par le poète.
    Jeu rythmique avec répétition de "nouveaux" pour mimer la faillite inévitable et sans fin subie par le bûcheron.

- l’appel à la destruction morale

  • prolongation du caractère anaphorique de la malédiction, caractère incantatoire, efficacité symbolique du langage.
  • le bûcheron continue de se dessiner comme un personnage négatif : "fureur", "impatience", "mauvais conseil"

- l’ensemble de cette malédiction/incantation fait résonner la croyance en la puissance de la parole poétique et l’idée d’un poète en communication avec les Dieux, messager des Dieux. Si Cérès la déesse a puni Erisichton et si c’est le poète qui profère la punition, alors le poète est aux côtés des Dieux.

Deuxième mouvement

L’adresse au bûcheron.

- le tutoiement semble cette fois d’emblée poser le peu de respect du poète envers le bûcheron.
- le poète construit une scène fictive dans laquelle le poète ferait face au bûcheron. Il place ainsi sous les yeux du lecteur le moment-même du sacrilège.

- deux questions semblant correspondre à deux démarches différentes

  • la première ressemble à un espoir de faire prendre conscience au bûcheron de la gravité de son geste : "ne vois-tu pas".
    Mais déjà elle peut se lire comme un reproche.
  • la seconde question est plus explicitement une accusation. Le bûcheron est définitivement criminel.

- se développe en effet une isotopie du crime et de la justice : "sang"(v.21), "Sacrilege meurdrier" (v.23), "tuer des Déesses " (v.26) ; "méchant"

- développement de deux isotopies formant antithèse : la vie et la mort. Partant, la forêt continue d’être personnifiée.

- effet hyperbolique de la référence aux déesses.

- effet d’insistance également car sur cette strophe le poète semble formuler de trois manières un peu différentes mais proches la même idée : le meurtre d’une entité sacrée :
1. "le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce"
2."Sacrilege meurdrier"
3. "tuer des Déesses "

- Mise en scène du châtiment divin : évocation de l’Enfer (v.25)
puisque la prise de conscience n’a pas eu lieu, le poète passe à la menace directe. Il s’agit de faire peur. Cette menace se veut d’autant plus efficace qu’elle se fait dans une tournure d’interpellation et de suggestion. A l’imagination de venir remplir cet espace de châtiment par les peurs qui lui sont propres.

Troisième mouvement

Le poète s’adresse de nouveau à la forêt.
- C’est alors l’évocation de la perte. A noter le caractère anaphorique de la négation "plus...ne" v.28-29 , V.30, v.31. Répétition de la négation également au dernier vers de la strophe "ni" "ni".

- Cette perte ne désigne pas seulement la destruction de la forêt. Le poète décrit des conséquences plus amples, tout d’abord en présentant la forêt à la fois comme lieu-refuge, lieu idéal, et hôte des plus appréciables.

  • l’idée de lieu-refuge et d’hôte précieux se développe à travers l’isotopie suivante : "haute maison", "sous ton ombre", "chez toi", "verte crinière". Déjà sont mises en avant des notions mélioratives.
  • ce lieu-refuge abritait divers entités, dont la disparition est tour à tour mise en scène.
    Vont disparaître les animaux, va disparaître l’humain, mais disparaîtront aussi les dieux.

- A travers cette fuite des êtres, c’est la disparition d’un lieu idéal, le lieu possible de l’amour et du bonheur qui disparaît.

  • Pour évoquer cette disparition de la possibilité-même de l’amour et du bonheur, Ronsard met en scène un topos (lieu commun, motif) littéraire et pictural : le locus amoenus (lieu idéal, parfait) ainsi que l’image pastorale (de pasteur, le berger) ou aussi nommée buccolique.
    Les Buccoliques du poète latin Virgile mettent en effet en scène les amours de Bergers et de Begères dans une atmosphère naturelle et joyeuse. En associant le "plus ...ne", la négation à cet imaginaire buccolique, le poète signifie bien la destruction de tout cet univers.
  • Le motif buccolique se laisse lire dans la figure du "Pasteur" qui possède bien tous les attributs traditionnels : la flûte, "Flageolet à quatre trous persé" v.32, le bâton, "la houlette", berger qui évoque ses amours avec sa bergère, la " belle Janette".
  • L’évocation finale des dieux Pans et Satyres, dieux associés à l’ivresse, la fête en pleine nature, la joie, les amours, vient confirmer l’élargissement de la perte. On ne coupe pas seulement un matériau, on se coupe soi-même de la source de la vie heureuse.

- Alors que toutes les valeurs associées à ce qui étaient sont mélioratives, bonheur, beauté, douceur, joie, le maintenant, dans un jeu d’antithèses va être associé au négatif.

  • V.38 évocation de la douleur et de la dureté. La forêt continue d’être personnifiée, étant présentée comme un être sensible "tu sentiras". Il y a bien élargissement du poète de l’évocation de l’arbre d’une forêt à toute la nature, puisque c’est maintenant le sol qui est montré comme victime.
  • v39 "haletant d’effroy"

- La forêt était un microcosme, celui de l’existance heureuse, la destruction de cet endroit conduit à la désolation et à la douleur.

C’est bien alors dans un mouvement hautement mélancolique que le poète adresse ses dernières paroles à cet être tant aimé.

Quatrième mouvement

- Première strophe du mouvement.

Cette strophe apparaît comme un écho sur un mode plus lyrique de la strophe précédente. Les mêmes idées de perte de l’amour, du bonhuer, de la beauté et de la vie sont cette fois mises en scène à travers l’expérience personnelle du poète.

- voir l’inscription du "je" dans la strophe.

- Ouverture de la strophe sur le terme "adieu", répété ensuite de manière anaphorique dans les deux strophes suivantes.
A noter que la figure de l’anaphore est souvent associée à l’expression de la mélancolie. J. Kristeva, Starobinsky, Bachelard notamment ont montré comment la structure même de la mélancolie était celle du ressassement, de l’obsession, de la chose qui revient et qui ne peut sortir d’elle-même. La figure de style de l’anaphore devient l’expression textuelle de cette douleur lancinante et centrée sur soi.

- la forêt se présente comme l’initiatrice, l’espace de la découverte : anaphore de "où premier" v.42, 43 et 45.

- se construit un jeu d’opposition enttre passé et présent. Le passé c’est donc celui de la créativité, de la création, de la beauté et de l’amour.

  • termes renvoyant à cette idée de création : la référence aux muses Calliope, muse de la poésie épique et Euterpe, muse des arts musicaux. La référence à la lyre, v. 42.
    La lyre est associée au personnage mythologique d’Orphée, lui-même étant la représentation symbolique de la poésie, du pouvoir du chant poétique. Pour rejoindre son Eurydice emmenée aux Enfers, il arrive à charmer Cerbère de son chant ainsi que Hadès, le dieu des Enfers, jusqu’à obtenir de ce dernier qu’il autorise sa femme à revivre sur terre.
  • termes renvoyant à l’idée de l’amour : "flesches", "Apollon", "tout le coeur estonner", "amoureux", "la belle Calliope", "cent roses".

La forêt était le lieu de l’éveil artistique. Et si les vers concernant Euterpe peuvent se lire comme l’allusion à cette forêt qui fournit l’inspiration, on peut aller plus loin en interprétant l’image du lait nourricier comme l’image de la vie même qui a été donnée au poète. Le poète est né dans cette forêt, perdre la forêt, c’est perdre la vie.

Cette strophe est donc bien un écho de la strophe sur le berger, mais sur un mode plus personnel.

- Deuxième strophe du mouvement.

Cette strophe se construit à nouveau autour d’un jeu d’oppositions : entre l’aujourd’hui et l’autrefois, entre les valeurs mélioratives et les valeurs négatives.

Auttrefois-mélioratif Aujourd’hui - péjoratif
vieille forêt , testes sacrées, tableaux fleurs, honorés, frais, douces verdures dédain, alterez, brulez, sans plus, accusent, meurtriers, injures

Encore une fois les bûcherons sont mis en accusation, et cette fois non plus seulement par une personne unique, le poète, mais par une multitude : "les passants". Ronsard, dans son poème ne ferait alors que reprendre ces injures, être le porte-parole, le messager de l’accusation.

Cette hypothèse se vérifie d’autant plus que la troisième strophe du mouvement met bien en jeu des insultes. Mais on avait déjà vu apparaître le terme "meurdrier" dans la bouche même du poète à la strophe 3 du poème.

- Troisième strophe du mouvement.

nouveau mouvement mélancolique se basant sur la même structure d’opposition, cette fois entre le comportement de la forêt et celui des ommes, tout particulièrement des hommes abattant les forêts.

la forêt-mélioratif les hommes - péjoratif
couronne aux vaillants citoyens, arbres de Jupiter , donnastes à repaistre, les biens receus de vous, pères nourriciers, germes dodonéens, douces verdures vraiment ingrats, n’ont su recognoitre, vraiment grossiers, massacrer

La générosité première de la forêt, son association au courage et à la vie s’opposent à l’ignorance, à la violence et à la mort apportée par ces "peuples". Encore une fois, la forêt est intimement liée à la vie.

Cinquième mouvement

La dernière strophe se présente comme une sorte de bilan, de morale au regard de cette évolution négative du monde. Le poète s’adressant à la fois aux dieux, à tout lecteur et à lui-même semble rechercher le sens de tout cela. Il invoque alors quelques philosophies antiques concevant l’univers comme toujours fait de la même matière mais d’une matière qui change de forme.

Mais cette dernière interpellation se fait encore sur le mode mélancolique, notamment de par sa tournure exclamative et de par la répétition de la même idée sous cinq formes différentes (v.63-64, v.65, v.66, v.67).
C’est finalement le malheur qui domine (le terme "malheureux" s’inscrit dans le premier vers de la strophe), et c’est sur le terme "perte" que le poème se finit.
Le poète a tenté de se résigner mais le poème est la trace-même de cette incapacité à accepter le sort, la fatalité des changements du monde.

Synthèse

C’est pour une grande part par des procédés proprement poétiques (comparaison, métaphores, appel à la mythologie, lyrisme, motif mélancolique) que Ronsard parvient à développer une critique véhémente de la déforestation.

En jouant sur les postures d’énonciation, notamment en se plaçant dans une relation d’interpellation directe, Ronsard oblige le lecteur à écouter sa parole comme une parole toujours présente : formulée au présent et qui se doit de résonner. Ronsard, à travers l’image du poète investi d’une mission divine, entreprend de prolonger malgré tout la voix d’Echo qui s’est tue, de la flûte du berger et de la lyre menacée.

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- Ode à Cassandre de Ronsard

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