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Phèdre de Racine, Acte I, scène 3, commentaire

mercredi 17 septembre 2014, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: Littérature :: Théâtre ::


Phèdre, Racine
Acte I, scène 3, L’aveu de Phèdre « Mon mal (…) innocence ».

Phèdre
269 Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
275 Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus je crus les détourner :
280 Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
285 Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J’adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer.
J’offrais tout à ce dieu, que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
290 Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
295 Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein, et des bras paternels.
Je respirais, Œnone. Et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence ;
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
300 De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’Ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
305 Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.

Qui parle

Double énonciation au théâtre : Phèdre s’adresse à Oenone et en même temps aux spectateurs.

À qui

Quasi monologue qui explicite des sentiments amoureux, leur cheminement. Se libère. Confession, aveu.

De quoi

Phèdre explique enfin les raisons du mal secret qui la ronge : son amour pour son beau-fils. Va à contre-courant de ce qui était pensé (sa haine). Son aveu intervient après une longue suite d’échanges amenant Oenone à lui faire avouer cette vérité (que Phèdre tenait à dire).

Comment

Registre lyrique : nous émouvoir. Sentiments, émotions, amplifications. Nombreuses figures de style.
Éléments du corps par métonymie
Anaphore « j’aime… » et hyperboles
Emploi récurrent des imparfaits de l’indicatif (à valeur durative) : impression d’actions répétées / emploi des passés simples « vis », « rougis », « pâlis », « j’affectai », « pressai » pour donner de la vigueur à cette tirade → ressemble plus à un monologue. À la fin de l’extrait, le présent de l’indicatif permet d’identifier le coupable : « c’est Vénus toute entière… ».

Construction : asyndète et parataxe
Rythme régulier et bref 3/3//3/3
Assonances en "i"
Analogie : figure consistant à remplacer un nom par l’énoncé d’une qualité propre : C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.
Périphrase : « sous les lois de l’hymen »
superbe : orgueilleux

Pourquoi ?

Naissance de l’amour, ses tentatives pour y échapper, pourquoi elles sont destinées à échouer – but de la tragédie
Comment la nature tragique de la pièce est-elle révélée ?

Introduction

Présentation : Racine, Phèdre, une œuvre revisitée, un théâtre classique, à dominante tragique :

un mélange qui amorce déjà le registre de la pièce, le renforce dès son thème, son énoncé : Phèdre, épouse de Thésée, avoue, en son absence, son amour pour son beau-fils, Hippolyte. Thésée revient. Interdit, bienséances, passion annoncent une évolution implacable et une fin funeste. En cette scène 3 de l’Acte I, Phèdre, rongée par un mal secret, se meurt. Sa confidence, Oenone, inquiète, parvient à lui arracher les raisons de sa douleur. Phèdre se déclare. Problématique Mais, dans la progression de cet aveu et par lui, comment la nature tragique de la pièce est-elle révélée ? Plan Nous pourrions, pour répondre à cet étonnement, revenir sur les manifestations de l’amour, pour nous intéresser à la force de l’hérédité comme témoin d’infortune comme de moralité.

I) Les manifestations de l’amour

1) Manifestations physiques

Phèdre, en avouant son amour, commence par en décrire les caractéristiques physiques : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue » (v 273) où le rythme ternaire 3/3/3 et l’assonance en « i », triple également, donne un puissant effet de répétition et de distanciation en même temps. Répétition par le rythme, l’assonance, et distanciation par le champ lexical qui, s’il ressort du même domaine, celui de la manifestation physique donc et de la modification de l’apparence, en modifie néanmoins les signes. Notons ici le léger changement dans le lien entre la vision, « vis », et la rougeur puis la pâleur qui distinguent donc la perception de la manifestation. L’emploi du pronom personnel « le » associé au verbe « voir » nous permet également de lier l’objet de l’amour, sa seule vision, aux troubles qui en découlent. Enfin, la vue, sous deux formes, est rappelée en début et en fin de vers avec un effet de dédoublement, d’insistance.

Autre manifestation physique de cet amour, une évolution en cercle touchant différents organes ou se rapportant à plusieurs sensations : « Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; / Je sentis tout mon corps, et transir et brûler. » (275-276). Ce sont ainsi les « yeux », en répétition par le choix du verbe associé « voyaient », la privation de sens se notant par la négation « plus ». Puis la parole est touchée, l’aphonie se marquant par la modalisation du verbe « [pouvoir] » à nouveau assorti d’une négation suggérée par l’ellipse « je ne pouvais parler », suggérant une aphasie (mutisme) mais également une économie syntaxique et langagière : ne plus pouvoir parler, ne plus pouvoir énoncer complètement la négation de la parole. Au vers 276, le malaise s’amplifie par l’énumération, l’adverbe d’intensité, « tout », et la gradation ascendante, tandis que « transir », « brûler » se positionnent aussi en oxymores. Dans le second hémistiche, une allitération en « r » « transir », « brûler » suggère le crissement de flammes entourant sa victime.

Ces manifestations physiques de l’amour, énoncées en premier, représentent ce qui est apparent, ce qui semble visible de prime abord, en même temps qu’elles signent une incidence d’un tourment amoureux sur le corps, le soma. Mais se signale aussi l’existence d’un malaise autre que Phèdre s’emploie à dévoiler.

2) Souffrance amoureuse

Cette souffrance s’annonce comme une torture physique sous le signe de la temporalité. Elle est d’abord atténuée par le choix lexical « Un trouble » (v 274), une identification hésitante par le choix du pronom indéfini, une définition vague également mais dont la portée, les effets semblent grandir par le choix des verbes à mesure qu’ils prennent force dans les pensées de l’héroïne « Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ». Une progression se marque en effet parce qu’est suggérée aussi une « [élévation de l’âme] » c’est-à-dire une transcendance de l’esprit, voire une spiritualité qui dépasse le sentiment amoureux. Si le dépassement vers un état supérieur, moral, n’est qu’implicite, il se marque cependant en creux par le double choix sémantique, « élévation », « âme ». La fin du vers, par l’apport de l’adjectif « éperdue », renforce l’idée d’un esprit en perdition, même champ sémantique, de ce qui déborde la simple émotion, le simple sentiment, pour atteindre au plus haut degré de la spiritualité, à ce qui, également, ne relève peut-être déjà plus de l’humain.

Autre occurrence de la douleur, sa présence, sous forme de métaphore, au vers 304 « Ma blessure trop vive aussitôt a saigné ». La « blessure » est en effet ici celle de l’âme à nouveau, la déchirure du sentiment amoureux ramené au corps, au soma, renforcée par l’emploi de l’adverbe dans le syntagme « trop vive », une insistance donc sur ce qui est ressenti par l’héroïne et qu’il s’agit, aussi, de signifier. La temporalité est ici perceptible dans la réaction immédiate, « aussitôt », réaction marquée par la métaphore qui touche aussi au verbe : ce n’est, littéralement, pas la « blessure » qui « [saigne] », ni même le cœur, mais bien une atteinte de l’émotion qui prend forme et force dans sa représentation imagée et s’exprime dans l’instantané, preuve de sa violence.

Il s’agira ainsi pour Phèdre de donner à entendre ses sentiments et d’amener, par métaphores et hyperboles, son interlocuteur à entrer dans ses tourments, à les ressentir.

3) Expression des sentiments

L’expression des sentiments s’avère cependant précise jusque dans ses détournements imagés. Notons déjà le regard posé sur Hippolyte qui révèle une émotion inhabituelle. La répétition du mot « ennemi » ainsi, aux vers 272 et 293, « mon superbe ennemi », « Pour bannir l’ennemi » apporte un balancement qui marque la reconnaissance et de la force, et de la présence. Au vers 272, l’oxymore nous permet de prendre conscience de l’ambivalence des sentiments de Phèdre, en même temps qu’il souligne l’interdit qui plane aussi sur cet amour. Au vers 293, ce serait plutôt les tentatives, du moins l’une des tentatives de Phèdre d’échapper à ce désir, qui seraient mises en avant, le verbe « bannir » dans le syntagme « bannir l’ennemi » en balancement avec son antithèse « idolâtre », du champ sémantique du divin et marque d’adoration. Le mot « ennemi » reviendra sous forme majuscule au vers 304, semblant suggérer l’abdication de Phèdre « J’ai revu l’Ennemi que j’avais éloigné » par l’emploi de cette révérence, la vision au retour « [revu] » formant une antithèse avec l’éloignement, mais également un lien, tissé par le vers, éprouvé par l’héroïne et symbolisant aussi une force à laquelle Phèdre ne pouvait que succomber.

Les sentiments de Phèdre s’expriment cependant aussi par le champ lexical du feu, en métaphore de l’amour, le mot ou ses équivalents revenant de façon régulière « brûler » (v 276), « feux » (v 277), « brûlait » (v 284), « fumer » (v 287). Les termes sont distribués de façon harmonieuse, rapprochés par deux vers, formant ainsi un couple indissociable de celui souhaité par Phèdre, de celui formé aussi par la nature brûlante du mal qui la ronge.

Même lien de contradiction dans la violence sous registre lyrique, deux manifestations peut-être contradictoires, liées dans le même temps, pour une héroïne déchirée par ses sentiments. Cette violence, nous la ressentons avec l’emploi de termes comme « persécuter » (292), « injuste marâtre » (294) « L’arrachèrent » (296) qui témoignent de la cruauté et de la force également, exercées sur, ressenties comme. Enfin le vers final de notre extrait, « Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée : / C’est Vénus toute entière à sa proie attachée » (v 305 306) joue de l’analogie pour désigner celle qui est maintenant captive, la « proie » d’une entité symbolisant l’amour, « Vénus », une « victime » (v 281), des sentiments rapportés par l’image pour signifier visuellement par le pouvoir de l’imaginaire une force, mais aussi l’abandon, le plaisir de l’abandon peut-être et l’abdication, une fois encore. Notons ici le mot « ardeur » du vers 305 qui nous renvoie aussi à la « fureur » évoquée lors des aveux de Phèdre à Hippolyte, c’est-à-dire, littéralement, la folie, furor en latin.

Les tourments de l’amour ainsi, parce qu’ils se manifestent physiquement, dans la violence des mots ou la souffrance de l’âme posent une dominante tragique qui suggère également la part d’hérédité.

II) La puissance de l’hérédité

1) Omniprésence des Dieux

Cette hérédité est celle de l’histoire même de Phèdre, inscrite dans sa propre filiation. La puissance de l’amour apparaît en effet liée à l’omniprésence de Dieux : « Je reconnus Vénus et ses feux redoutables » (v 277), « des vœux assidus » (v 279), « Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner » (v 280), « En vain sur les autels ma main brûlait l’encens » (v 284), « Quand ma bouche implorait le nom de la déesse » (v 285), « Même au pied des autels que je faisais fumer » (v 287), « ce dieu » (v 288). Les rituels sont ainsi évoqués, l’invocation aux Dieux, leur nomination n’apparaissant qu’en fin d’extrait, au vers 306. Parfois désigné par périphrase, « le nom de la déesse », « ce dieu » (v 288) qui nous fait hésiter entre une représentation d’Hippolyte et celle de Venus. Et lorsque Phèdre sacralise l’homme « J’adorais Hippolyte » (v 286) sous un lexique marqué par la présence des Dieux, du religieux, il est aussi possible de demander en remplacement de qui ou si l’amour vient de. Mais, si l’instance divine est constamment présente, elle se reconnaît aussi dans le destin posé.

2) Le fatum

Par l’impossibilité d’échapper au fatum ainsi, ce destin qui lie une héroïne tragique aux Dieux comme à l’avenir. Les tentatives de Phèdre d’échapper à cet amour sont en effet mentionnées, dans ses espoirs « Par des vœux assidus je crus les détourner » (v 279), « J’offrais tout » (v 288), par son courage « Contre moi-même enfin j’osai me révolter » (v 290), dans leur obstination, leur répétition « D’un incurable amour remèdes impuissants » (v 283), « En vain » (v 284), « Même au pied des autels » (v 287) où le lexique nous fait entrevoir cet acharnement à tenter d’échapper au destin. Ce destin, il sera admis par Phèdre au vers 301, « Vaines précautions ! Cruelle destinée », par l’exclamation qui semble faire retour ironique sur les évènements pour se moquer de cette obstination déjà vouée à l’échec. La « destinée » est en effet liée aux Dieux, à leur décision de punir Phèdre pour les liens de son sang, son hérédité. Parce que Phèdre est la petite-fille du Soleil, coupable d’avoir dénoncé aux Dieux les amours de Vénus et de Mars, la déesse de l’amour la poursuit de sa haine et œuvre à la perte de sa famille. Mais la pièce s’inscrit aussi sous le signe de l’affrontement entre les dieux : Vénus, qui s’agace à la fois de Phèdre et d’Hippolyte, et Diane, qui cherche à protéger Hippolyte. Les sentiments de Phèdre sont donc à la fois ceux d’une femme amoureuse, passionnée et jalouse, mais ils relèvent aussi d’une décision divine, qui l’empêche et d’échapper à son avenir, et d’échapper à ses sentiments. Puisqu’elle est « victime », puisque les Dieux ont décidé de, Phèdre sera inexorablement conduite à sa perte. Dépossédée de son avenir comme de ses sentiments, ses actions sont à l’image de cette fureur évoquée plus haut : une marque de folie qui emprunte aux Furies, où la violence est aussi celle des Dieux.

Signe de la tragédie ainsi, une héroïne poursuivie par son hérédité, dont la perte est inscrite dans son évolution. Une hérédité dont les marques sont cependant au cœur d’une dominante morale.

3) L’interdit moral

Les sentiments de Phèdre sont déjà affectés d’un interdit. Tomber amoureuse de son beau-fils revient, pour l’époque, à pratiquer l’inceste, un tabou interprété pour Freud comme l’interdit cimentant déjà les civilisations primitives et permettant d’échapper à l’attraction sexuelle pour un parent . Or dans Phèdre, si l’héroïne ne franchit pas la transgression, elle l’exprime par son amour et le rappel des « lois de l’hymen » (270) en périphrase. La répétition des liens du mariage se décline en effet avec la mention, par deux fois, de « l’hymen », aux vers 270 et 300, de l’« époux » (vers 299 et 302). En regard, l’inceste est reconnu au vers 290 « Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père » par la compréhension du tabou, d’un interdit aussi rappelé dans les liens familiaux, ceux du père « bras paternels » (v 296), ceux de Phèdre « marâtre » (v 294). L’hérédité, ici, serait ainsi celle de l’autre, de l’époux, et l’interdit, autre que moral, posé aussi par la filiation de l’autre.

Puissance de l’hérédité donc, pour ce Phèdre qui s’efforce de poser le destin, la présence des dieux, l’interdit comme traces inhérentes de son énonciation tragique.

Conclusion

Manifestations de l’amour, dans son rapport au corps et à l’âme, expression des sentiments puis force de l’hérédité comme cause et conséquence, entre fatum et tabou, il s’agira pour Phèdre de marquer l’horreur que se doit de provoquer la pièce, et pour des sentiments pourtant énoncés (et parce qu’ils le sont justement) et pour une héroïne qui manifestera aussi son dégoût d’elle-même. Parce qu’elle est tragédie, la pièce de Racine s’efforce en effet de susciter la pitié, pour les tourments de Phèdre qui lutte contre un destin qu’elle sait inévitable, d’émouvoir le spectateur également, par les tourments de l’héroïne, sa douleur, avec, peut-être, une identification au sentiment amoureux. Mais la fonction de catharsis, la « purgation » des passions, demeure première : grâce à elle, l’âme du spectateur est purifiée de ses passions excessives. Rappelons que pour Aristote, la tragédie a une vocation didactique, qu’elle vise à enseigner une vérité morale ou métaphysique au public.


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