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Paul Verlaine, « L’enterrement », le Poème du 24

mercredi 24 avril 2013, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: Poésie ::


1 Trille : note musicale, sonorité qui se prolonge.
2 Surplis : vêtement à manches larges que les prêtres portent sur la soutane.
3 Drille : homme jovial.
4 Frac : habit noir de cérémonie.

Introduction

Poèmes saturniens, recueil de Paul Verlaine paru en 1866, pose dès son titre sa double postulation : faire acte de poésie dans le monde de Saturne, celui de la mélancolie. Mélancolie, tristesse, le poème « L’enterrement » dans son titre relève de l’émotion, de la condition humaine dans son inexorable fin. Pourtant, il détourne le présupposé du lecteur et lui offre une nouvelle description du rapport à la mort. Il serait dès lors intéressant de nous interroger sur la mise en place d’un cynisme de l’observation, en étudiant, dans un premier temps le cynisme grinçant, puis, dans un second temps, la communion d’indifférence autour de l’évènement, pour, enfin, retourner à notre tour le poème et réfléchir à son ambiguïté.

I) Un cynisme grinçant

Le titre nous indique une cérémonie funéraire mais le poème pose sur cet évènement douloureux un regard qui contraste, voire choque. Ce contraste intéresse le poème tout entier, entre l’enterrement, ce qui devrait être une cérémonie funèbre, et la description qui en est faite, pleine d’humour.

• Le premier vers, déjà, nous confronte ainsi à une antithèse, « un enterrement » dans une qualification presque oxymorique, la « gaieté » de l’évènement. L’humour parcourt ainsi tout le poème mais reste cependant trop insistant, débordant les limites de la simple moquerie. Remettre en cause la gravité de la cérémonie est une chose, insister et entourer personnes, objets et situation de « trilles » et de joie relève du cynisme. Inapproprié, l’humour n’est ainsi pas utilisé en tant que tel mais appuyé sur un thème de douleur, entraînant non le rire mais le malaise du lecteur. Il ne s’agira pas ici de nous détourner d’une cérémonie que nous jugerions trop triste, de relever ou de signifier des traces humour dans un moment de deuil mais bien de se constituer poème comme une remise en cause de nos valeurs et de notre rapport à ses valeurs.

• L’utilisation de la musicalité, de même, n’est pas celle d’un chant funèbre -associant mort et musique d’hommage-, elle est celle de la joie. Réunissant les humains dont le rôle est attendu « L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille », le poème ne peut s’empêcher de marquer ici une petite moquerie avec la qualification de la voix. Humains parfois associés donc mais dont le chant ne joue pas du bon ton : « fossoyeur qui chante ». Un homme au travail reste libre de chanter. Le faire au milieu d’une cérémonie l’est un peu moins, sauf à imaginer ou à substituer l’image du deuil et de la joie. Humains, mais pas seulement, puisque les objets associés au culte, les « cloches », participent aussi à la musicalité, « svelte trille », devenant les complices malicieux d’une joie contagieuse. Il s’agira ici de noter la pointe portée sur le symbole du culte mais également de prendre en compte la musicalité même du poème : « La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille » nous délivre ainsi une succession d’allitérations en labiales, d’assonances en « on » et « an », comme une comptine joyeuse chantée à demi-mots.
En vers, rimé, le poète reprend et amplifie ainsi une musicalité de poésie mais non de circonstances. Et s’en amuse.

• Il pose enfin le retournement des valeurs et de la perception, comme la manifestation la plus tangible du cynisme. Ce qui est posé devient ainsi confort : « Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement, /S’installe le cercueil ». La disposition du corps, de la vie, de la personne est perçue de l’extérieur avec projection de nos valeurs de vivants. Le cynisme tient ici à l’accumulation d’adjectifs relevant du confort « bien chaud, douillettement » qui n’intéresse guère le mort et cette accumulation d’adjectifs qui croise la réalité « au fond du trou ». Notons que cette dernière expression renvoie aussi à un sentiment humain d’impuissance.

En humanisant le rituel puis en le détournant, le poème pose ainsi un regard cynique sur l’évènement mais il cible aussi et surtout la personne devant le cercueil, l’humain devant la disparition.

II) Une communion d’indifférence

Le public du poème reste en effet détaché de la cérémonie, indifférent à ce qui se déroule devant lui.

• Le personnel non concerné par l’enterrement en lui-même effectue la tâche qui lui incombe et semble, dans un premier temps, donner de l’impulsion à l’ouvrage et au poème. Mais lorsque apparaît l’image d’un « fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille », ce n’est plus l’acte qui ressort, cette attention portée au travail, mais bien l’indifférence à la cérémonie. Le choix des deux verbes, « [chanter] », « [briller] » nous renvoient en effet autant à l’ardeur du mouvement qu’à la cérémonie religieuse, alors même que le choix des sujets, « fossoyeurs », « pioche », nous détourne vers le travail de la terre et de la mort. Il s’agirait ainsi comme d’un condensé de deux postulations, mort, élévation, une petite touche de Spleen et d’Idéal en deux temps du poème. Nous recevons cependant l’image de l’indifférence puisqu’il ne s’agira plus ici que d’effectuer un travail dans la joie en ignorant la valeur de ce travail pour l’autre, en rejetant la douleur de l’autre, en ignorant la cérémonie pour l’autre.

De même, lorsque le poème énonce, « Le prêtre en blanc surplis, qui prie allègrement », il nous signifie bien un représentant du culte rendant les derniers hommages mais l’insistance sur le vêtement, censé symboliser la profession « en blanc surplis », suivie d’une modalisation sur l’adverbe « allègrement », marque trop la présence du poète, la moquerie à l’égard de cette dévotion. Ici encore, l’indifférence est de mise, elle englobe les acteurs extérieurs à la cérémonie dont les actes permettent cependant cette cérémonie.

• À l’inverse de cette indifférence, nous retrouvons des personnes quelque peu touchées. Mais, une nouvelle fois, il ne s’agit ici que d’un intérêt relatif. Les gens touchés sont ceux intéressés, dans le sens qui attendent quelque chose de. Nous croisons ainsi les « croque-morts » dont la mention s’accompagne aussitôt d’une description physique à connotation péjorative et allusive « au nez rougi par les pourboires ». Dans cette présentation se jouent à la fois l’attente de ce qui suit, les « pourboires », -et peut-être l’idée d’une ardeur au travail proportionnée à cette attente-, mais également une certaine représentation de la science et des considérations de l’époque. Il serait en effet possible de relever ici les prémices d’un déterminisme développé par Zola avec, en sous-bassement, l’atavisme : être croque-mort au XIXème siècle suggère une condition sociale peu élevée, l’alcoolisme, sous-entendu par « le nez rougi », une condition de l’homme, la voie héréditaire peut-être et le rapprochement, par association, avec les activités criminelles.

• Mais les « héritiers » bénéficieront d’un traitement plus cynique encore puisque le tercet, jouant sur l’anaphore « Et puis » prolonge l’attente d’une description finalement peu favorable. Le champ lexical relève tantôt de la chevalerie (vers 13), tantôt de l’art oratoire (vers 12), nous situant dans un monde de haute noblesse, du « cœur », comme de l’esprit et de la parole. De cet univers l’ironie brise cependant le mythe, jouant sur l’accumulation, déplaçant le geste et la fonction, la représentation sociale, dans un moment qui ne lui correspond pas. Le tercet, en se terminant par le groupe nominal « les héritiers resplendissants », les place dans une pointe qui pourrait être celle attendue, le sujet de l’attention du poète et du poème, mais il s’agit plutôt ici de désigner avec force admiration un groupe finalement aussi intéressé que les autres. La pointe du poème serait ainsi une formulation de cynisme et de moquerie, désignant celui qui doit être jugé.

Le déterminisme, là encore, fonctionne mais déclasse une position sociale plus privilégiée. Derrière les « beaux discours », les héritiers, sont, finalement, jugés aussi sur leur comportement et ramenés au même niveau que les croque-morts, leur attitude relevant cette fois de l’inexcusable parce que poussés par un intérêt plus motivé.

Héritiers, croque-morts, voire religieux, le cercle des personnes entourant la cérémonie reste bien peu concerné par la disparition, continuant ses habitudes de vie devant la mort, les poussant aussi jusqu’au cynisme. Reste que ce poème possède aussi sa part d’ambiguïté.

III) Une position ambigüe du poème

Entre positionnement cynique et relevé de l’absurde, le poème autorise en effet d’autres possibilités de lecture.

• Le choc de la première proposition, nous l’avons dit, donne le ton au poème. Il se déplace dans un univers décalé, où la position d’observateur du poète se mêle à son implication. Lorsque le premier vers énonce « Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! », il conjugue le pronom personnel de la première personne et la modalisation, -par l’adverbe « rien », l’adjectif « gai » à valeur méliorative détournée en péjorative-, modalisation rendue aussi possible par l’emploi du verbe « savoir » qui suppose une connaissance intuitive, et réelle, des choses. Ce premier vers nous indique d’emblée que le poète restera présent dans son poème, attentif aux débordements des autres. Si son attitude donne le ton à celle des autres, il est surtout celui qui relate, donne ses impressions, pose des adjectifs et des modalisations, s’implique dans le poème et par le poème. Il est, en quelque sorte, le public présent qui juge les autres.

• Le « défunt », c’est-à-dire celui qui n’est plus, désigne en effet un être qui a été, qui a vécu, le mot utilisé se constituant rappel de la vie. Ici se creuse une différence entre l’attention accordée donc au « défunt » et l’ironie désignant les autres personnes présentes. Au-delà de sa description joyeuse, « mol éboulement / De la terre, édredon du défunt, heureux drille », ce moment pose les conditions de la mort, le bien-être du corps, en opposition, pourrions-nous dire, avec le malaise des vivants. En se référant à des éléments de la vie courante, « édredon », ce moment de vie accolé à la mort perpétue pendant ce qui existait avant. Ce serait ainsi manière de prolonger la vie dans la mort en attribuant à la mort des qualités du vivant. Cette continuité de deux moments accentue celui de l’enterrement, et, par là-même, la disparition en elle-même, la mort comme arrêt de la vie. Le poème permet ainsi à la mort, comme disparition d’un être et comme rappel d’une cérémonie, d’être doublement présente.

• Et, finalement, dans une cérémonie particulière, « un enterrement », « L’enterrement » avec pronom défini, le seul hommage rendu aux défunts est celui du poème. Dans sa description et dans son thème même, dans l’attention portée au défunt, même cynique. La personnalisation et l’humanisation de la mort ainsi, perceptibles dans « S’installe le cercueil » donnent l’impression que la mort est le sujet de sa propre disparition. Et au regard de l’indifférence du public, cette impression donne l’intuition d’une prise en main par la mort de ce qui aurait dû se constituer dans la vie : le respect de l’autre. Cette personnalisation de la mort qui agit reste celle du poème qui, ainsi, nous conte l’élémentaire du savoir-mourir à défaut du savoir-vivre.
Cynique, ironique, le poème s’engage ainsi par le truchement du « je », de l’implication du poète et suggère une prise à partie du lecteur. De la société en elle-même peut-être.

Conclusion

Le repos du mort s’envisage certes sous l’angle de l’ironie et de l’étrangeté, brocarde les uns et les autres, public peu concerné par la cérémonie. Le lecteur se heurte au cynisme de la description mais s’interroge aussi sur l’attitude de l’homme face à la mort. Cependant, le poème pose aussi une autre critique implicite. Public, lecteur, il nous interroge, nous, sur notre rapport à la mort et à l’autre. Sa mélancolie implicite tiendrait peut-être alors dans la réponse obtenue.


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