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Moran, l’histoire de trois musiciens en harmonie

lundi 24 mars 2014, par Laëtitia T. impression

Mots-clefs :: Musique ::

Après deux albums prenants Tabac (2006) et Mammifères (2010) Moran et ses musiciens se sont produits en concert au studio campus à Paris pour célébrer la sortie de leur nouvel opus Sans abri. L’opportunité pour Éclairement d’avoir une entrevue avec ces trois amis passionnés par la musique.



Sylvain Coulombe, Jeff Moran & Thomas Carbou

Éclairement : Votre dernier album Sans abri est sorti en France le 10 mars, quelles sont les tonalités nouvelles par rapport aux deux précédents ?

Moran : L’énorme différence se trouve dans le travail du trio. Les compositions ont été faites cette fois-ci à trois. Cela change énormément le son, l’approche. On s’est obligé à se donner rendez-vous une fois par semaine. On a des familles, on a des choses à faire donc il a fallu se
trouver une journée dans la semaine où l’on pouvait vraiment se dire « on se garde ce temps pour nous, pour travailler ». Il y a un petit peu de son qui est sorti de ça, qu’on a respecté, qu’on a laissé suivre son cours. Et puis je rentrais chez moi avec des enregistrements de musique, j’écrivais des bouts de texte, des fois j’avais des idées de mélodies aussi en répétition. Ensuite on poussait plus loin, ça s’est fait vraiment de cette façon là.

Éclairement : Le morceau Sans abri éponyme évoque la condition des sans domicile, qu’est-ce qui vous a conduit à rédiger un texte à propos de cette thématique ?

« Je suis un sans abri, j’habite dans mon cœur »

Moran : Oui ça parle des gens sans domicile entre autre mais c’est plus large que ça. Il y a des gens qui ont tout dans la vie et qui finalement n’ont pas vraiment de lieu auquel ils peuvent se rattacher. Moi-même avec le métier que je fais et la vie que j’ai eu, j’ai toujours été un peu sur la ligne, on l’est tous. Il faut y penser, la chance qu’on a ne tient jamais à grand chose. Ça pourrait s’arrêter. Je suis très touché par cette condition, quand j’ai des sous sur moi, il m’est impossible de ne pas donner. Ça me touche justement parce que je sais que ça pourrait être moi. Tout le monde devrait avoir cet état d’esprit, cette conscience-là. Qu’importe le milieu d’où l’on vient ou la somme sur le compte en banque, tout ça peut changer très rapidement.

Éclairement : On y trouve aussi des titres sensibilisants dans lesquels des idées sont véhiculées ( Darfour, Crazy ), quelles ont été vos inspirations ?

Moran : La chanson Crazy a vraiment été inspirée d’un documentaire que j’ai vu à la télévision où il y avait un schizophrène qui expliquait dans un moment de lucidité sa maladie. C’était bouleversant. J’ai écrit un texte qui est un peu dans les deux langues (anglais/français) justement pour illustrer les deux voix. Après on a travaillé l’arrangement vraiment en conséquence en essayant de traduire certaines émotions que j’avais eu en voyant cet homme. C’est une chanson où l’arrangement a autant d’importance que le texte.

Pour Darfour j’ai vu le film, il m’a bouleversé, j’ai été obligé de me forcer à le finir parce que c’est insupportable. J’avais jamais entendu parlé de ce qui se passait au Darfour chez moi au Québec, c’était inacceptable. On ne nous dit jamais en fait qu il se passe des trucs comme ça. J’ai rédigé un poème, sur une musique qu’on avait déjà faite, elle avait le poids nécessaire pour parler d’un sujet comme celui-là. Mais c’est jamais revendicateur. Je ne pense pas que cette chanson
ait un but de revendication parce qu’il faut que ce soit plus éternel après ça. Même si éventuellement on réglait les problèmes au Darfour, on pourrait encore la chanter en souvenir de ces événements.
Elle apporte des images, des émotions qui rappellent ce qu’il s’est passé.

Éclairement : Vous affectionnez particulièrement Bob Dylan et Léo Ferré, quelles influences ont-il sur vos compositions ?

Moran : C’est surtout au niveau des textes en fait. Quand on nous compare à des chanteurs, ces noms reviennent souvent. C’est clair que Bob Dylan n’est pas le plus grand musicien du monde (rire). On a tous à l’esprit des figures fortes qui traversent les époques. Léo Ferré c’est pour moi l’un des plus grands écrivains de chansons, sinon le plus grand écrivain. Il correspond à mes goûts personnels, il a écrit des textes qui sont éternels comme ceux d’Aragon d’ailleurs. Il n’y jamais personne qui va réussir à écrire des textes aussi intemporels. À chaque fois qu’on les entend, qu’on les lit, on peut réinventer le sens selon l’émotion du jour. C’est dans cette veine là que j’écris. C’est très difficile parce qu’il faut avoir la petite note, la petite phrase qui ramène au quotidien qui fait que les gens ne perdent pas trop le fil, sont concernés. C’est ce qui fait que le plaisir est renouvelé à chaque fois.

Éclairement : Ces musiques sont le fruit d’une collaboration avec deux musiciens qui sont vos amis Thomas Carbou et Sylvain Coulombe, quelle synergie vous relie ?

Thomas : On s’est imposé des sessions qui sont des moments purement de création, ce ne sont pas forcément des répétitions parce que l’idée n’est pas de monter un spectacle. On se voit même s’il n’y a pas de show à faire. Il y a beaucoup de choses qui sont inventées sur places qu’on pourrait appeler des « jams ». Jeff va poser des mélodies ou des textes par dessus après. La majeure partie de cette album là a été créée comme ça, par petites idées musicales. Il y a d’abord des sons, des ambiances, on voulait ça en fait. Moi je sais que dans mon univers, ce que j’aime c’est le principe d’ambiance musicale, quelque chose qui va envelopper, quelque chose d’un peu répétitif qui va amener dans une transe donc c’est la musique en fait qui a cet aspect là.

Jeff : On vient d’univers musicaux très différents.

Thomas : Je fais du jazz un peu improvisé.

Sylvain : Moi plutôt du rock blues.

Jeff : Et puis évidemment je suis issu de la chanson. Que l’on vienne de milieux si différents c’est particulier, ça pourrait être un problème. Mais en fait il y a une fraternité naturelle entre nous qui existe depuis plusieurs années. On se connaissait bien avant de faire de la musique donc on parvient à mêler tous nos univers sans s’en rendre compte parce qu’il y a tellement d’envie et de bonheur d’être ensemble qu’on ne s’aperçoit pas vraiment des compromis qu’on fait.

Éclairement : Comment qualifieriez-vous votre univers musical ?

Thomas : Le réalisateur de l’album disait qu’il avait l’impression de faire un disque de Bashung qui aurait engagé Pink Floyd pour l’accompagner. (rire)

Jeff : En toute humilité. Ça donne une idée des influences. Au Québec on nous compare aussi à Léonard Cohen.

Thomas : Il y a un côté unique. C’est rare que la chanson ait ce son là, il y a un son assez rock un peu aussi à la Noir Désir. Même si on est proche du rock ça reste de la chanson française.
Il y a des groupes comme Sigur Rós qui s’approchent un peu de notre style avec une espèce de montée un peu dramatique et des ambiances. En tous cas en français il n’y a pas beaucoup de musiques de ce genre.

Jeff : Pour nous il y a un réel désir de donner autant d’importance à la musique qu’au texte, nous avons eu des moments de réflexions sur le sujet. Nous cherchions comment permettre de planer sur les paroles sans négliger la musique. On a trouvé une espèce de recette qui permet les deux, ça fait des chansons un peu plus longues. En live elles durent sept à huit minutes. Sur l’album il a fallu couper des morceaux.

Éclairement : Lorsque vous aviez 18 ans, votre mère vous a déconseillé de devenir chanteur, qu’est-ce qui vous a poussé à faire carrière malgré tout ?

Moran : Qui écoute sa mère ? (rire) Je dirais même qu’il suffit que vos parents vous interdisent un truc pour que vous le fassiez.
C’est toujours anecdotique cette histoire, mais je ne savais pas chanter avant, je ne chantais pas. À force d’écrire pour d’autres ou pour moi-même, j’ai développé cet espèce de langage que l’on retrouve dans mes textes et ça m’a conduit au métier.
Chanter en fait, en dehors de l’aspect technique, c’est avoir quelque chose à dire, c’est avoir envie de laisser passer une vibration,
de partager des concepts. Au fond c’est très difficile de se mettre debout devant les gens et puis de hurler, c’est très impudique.
Une fois que la pudeur a disparu, le son se met à vibrer.

Éclairement : L’album est déjà sorti fin 2012 au Québec, quel est votre rapport avec le public français pour lequel vous réalisez actuellement des concerts ?

Jeff : On a fait une tournée ici un peu l’année dernière déjà avec ces chansons et là on a fait trois concerts avant aujourd’hui. Les gens nous disent toujours exactement ce qu’on veut entendre.

Thomas : On sait pas vraiment ce qui se fait en musique ici en France, mais à écouter le public on a l’impression qu’il n’a pas l’habitude d’entendre ça. Je pense, du moins c’est ce que l’on ressent, que les gens en ont marre des chansons qui ne servent à rien. On veut qu’ils réfléchissent un peu, on remarque qu’ils ont besoin de cela, ils sont contents d’avoir de la matière, d’avoir à penser avec le côté planant, envoûtant, de la musique.

Jeff : Oui, il y en a même qui ferment les yeux pendant les concerts parce qu’ils se laissent emporter. Ce que l’on fait c’est un travail très réfléchi, on a essayé beaucoup de formules, on en parle beaucoup, on cherche à réveiller des sensations chez les gens. Il y en a qui nous disent qu’ils n’ont jamais vécu ce genre d’expérience musicale et ça fait plaisir, c’est rassurant. Tout le monde ne peut pas aimer évidemment.

Thomas : Les gens aiment aussi beaucoup la proximité que l’on a avec eux, l’accessibilité, le côté vrai : peut-être que certains chanteurs sur la scène française sont plutôt des personnages, leur spectacle ressemble plus à du théâtre.

Jeff : C’est vrai, en live je discute avec le public. Sur une heure de musique, il y a quasiment vingt à trente minutes de blabla. J’aime faire de la scène de cette façon là. On ne peut pas changer notre répertoire mais par contre on peut aider les gens à apprécier en sortant du concept de mise en scène et en s’adressant directement à eux. Il y a toujours un truc qui se passe, un petit détail, ne serait-ce qu’une dame avec des lunettes roses, ça peut faire la soirée ! On cherche à éliminer le mur qui existe au théâtre.

Thomas : On pourrait faire un festival, ce serait le même discours qu’avec une salle de vingt personnes. Les spécialistes de mise en scène ne peuvent pas crier " Bonsoir Paris ! " dans une petite salle, ça marcherait pas ! (rire)

Éclairement : Vous avez reçu deux fois le prix coup de cœur de l’Académie Charles Cros, quel effet cela produit de susciter l’engouement à deux reprises sur la scène française ?

Moran : Je stresse pour le troisième ! Je ne savais même pas que ça existait avant de l’avoir la première fois et j’étais très étonné de l’avoir une deuxième fois. C’est clair que ça fait plaisir. J’ai gagné beaucoup de prix au Québec et même ici. Franchement mes préférés sont ceux pour lesquels il y a un montant d’argent à la clef (rire).
On a des bouches à nourrir. On dirait que plus on gagne de prix plus on devient un groupe underground reconnu mais qui n’atteindra jamais le grand public. Nous notre ambition, c’est surtout d’être heureux dans ce qu’on fait, de nous nourrir de notre amitié et de musique et on aimerait rejoindre effectivement le grand public mais sans rien faire de différent.

Éclairement : Quels sont vos projets pour la suite ?

Jeff : Notre prochain défi serait de faire un album avec la qualité du studio qui va s’approcher du live.

Thomas : Il y a toujours un réalisateur, des paramètres qui entrent en compte, il faut une rentrée d’argent pour lui, ce qui est normal, donc on ne peut pas se permettre de faire tout ce qu’on veut. On va essayer de cristalliser quelque chose qui pourra correspondre aux attentes et à nos envies. Après il y aura aussi une autre considération, il faut se dire que les gens écoutent dans leur salon donc ils ne nous voient pas. L’image joue beaucoup. En live on peut se permettre de faire des chansons de sept à huit minutes parce que la personne elle est là complètement à nous regarder, c’est sûr que quand tu écoutes une musique dans ton salon en préparant à manger c’est pas pareil. On va essayer de se dire qu’on va faire ce qu’on a envie, comme on aime.

Jeff : C’est dur aussi en studio de retrouver l’énergie qu’on peut avoir en live. Je me demande aussi si on ne pourrait pas aussi faire un album avec uniquement des textes de Christian Mistral, une sorte de best-of. Pour chaque album il a écrit une chanson sur mesure. Probablement que je n’arriverais pas à parler de moi de façon aussi directe qu’il en est capable. En tout cas, on continue de travailler pour faire de nouvelles chansons.

En savoir plus :http://moranmusique.com/


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