Accueil > Savoir et Société > Mon enfant - Benim çocuğum de Can Candan, un (...)

Mon enfant - Benim çocuğum de Can Candan, un documentaire pugnace plein de grâce

« J’ai dû choisir entre la société et mon enfant. J’ai choisi mon enfant ».

jeudi 17 avril 2014, par Laëtitia T. impression

Mots-clefs :: Cinéma :: Société ::

Dans le cadre du festival du cinéma de Turquie, une projection du documentaire Mon enfant - Benim çocuğum de Can Candan avait lieu le 11 avril au cinéma Les 3 Luxembourg. Le réalisateur a eu l’occasion de présenter son projet au public lors de cette première diffusion en France. Retour sur son œuvre poignante.

A lire également les réponses du réalisateur aux questions du public


Un documentaire judicieux

Mon enfant, c’est une série de témoignages authentiques et bouleversants de parents qui évoquent la découverte de l’homosexualité ou transsexualité de leur enfant. Nous intégrons cinq foyers différents, à la rencontre de sept personnes : Sule et Ömer Ceylan, Günseli Dum, Pinar Özer, H. Metehan Ozkan, Mehmet Tarhan,
Sema Yakar, Nilgül et Zeki Yalcinoglu. Dans la société turque, ne pas être hétérosexuel est souvent considéré comme une maladie et les agressions et meurtres envers les LGBT (Lesbiennes, Gays, bisexuels, Transsexuels) sont fréquents. Par conséquent, l’idée de donner la parole aux familles était avisée.

Le regard se focalise sur les sensations des parents comme rarement vu à l’écran, une excellente manière de prôner l’ouverture d’esprit. Les individus qui racontent le cheminement de leur pensée, montrent pour certains, que l’acceptation n’a d’emblée pas été aisée. Cela permet aux spectateurs de cerner comment l’on peut s’orienter vers la compréhension, qu’il suffit de laisser une chance à la prétendue différence pour réaliser qu’elle n’est pas illégitime. Ils expliquent leurs impressions, de la naissance de leur bébé à la découverte qui a radicalement métamorphosé leur manière d’envisager l’orientation sexuelle ou le genre. Ils ont tous compris que leur bambin aurait de la peine à être accepté par la société. Pour quelques-uns, ils se sont d’abord voilés la face, puis, au fur et à mesure, a émergé une volonté de protéger leur enfant tel qu’ils est et de militer pour ses droits. Les familles sont si impliquées qu’elles ont conçu l’association LISTAG et vont jusqu’à défendre la cause LGBT auprès des parlementaires.

« J’ai dû choisir entre la société et mon enfant. J’ai choisi mon enfant. »

Des discours touchants

Les parents osent se confronter à la caméra et parler sans langue de bois. Ils deviennent très vite attachants par leur rhétorique emplie de sincérité. Leur évolution sur la thématique est intéressante. D’abord, ils avaient souvent des préjugés, connaissaient mal ce dont il s’agissait vraiment. Certains refusaient d’en parler tandis que d’autres étaient moins récalcitrants et soutenaient leur progéniture. Quoi qu’il advienne, l’issue a été similaire pour chacun : ils ont tous amplement accepté ce qui n’est ni un choix, ni une déviance, et se démènent désormais pour qu’un maximum de personnes le comprennent à leur tour, expulsent les stéréotypes et respectent les LGBT.

Dans les propos, on remarque la récurrence d’une certaine culpabilité. Nombreux parents ont eu, à un moment donné, l’impression d’avoir
fait une erreur dans l’éducation de leur enfant. Ils sont aussi plusieurs à s’être réfugiés dans la prière en espérant que cela changerait ces faits. Quelques-uns ont même consulté des médecins, convaincus qu’il s’agissait d’une maladie.

Pınar Özer, l’une des mères, frappante par sa force de caractère,
explique qu’elle en est venue à payer maints docteurs dans l’espoir de soigner son enfant. Puis, elle raconte qu’elle a eu de la chance de rencontrer une excellente psychothérapeute qui lui a dit que tout ce qu’elle avait à faire c’était d’accepter que son fils voulait être une fille. C’était difficile à endosser. Elle narre ensuite une étape cruciale. Elle est allée dans les magasins et son enfant a essayé des soutiens-gorges. Elle explique que le moment où elle a dû lui apprendre à en mettre a été très douloureux pour elle, mais qu’au final voir sa fille lui dire « C’est joli, maman n’est-ce pas ? », déceler sa joie lui a fait rétorquer « Oui ma chérie ».

Outre la crainte première des parents, on découvre également
que l’acceptation à l’école s’est avérée très complexe pour plusieurs cas. L’école veut garder une bonne image et va jusqu’à évincer les personnes qu’elle considère en marge. Pınar Özer explique avoir été contrainte de passer par des enseignements à distance pour que son enfant puisse continuer d’étudier. Elle raconte une autre anecdote marquante : pour intégrer le bâtiment où avaient lieu les examens, sa fille devait choisir une file, soit celle des garçons, soit celle des filles. Elle ne savait que faire, née avec des attributs masculins. Sa mère l’a poussée vers la file des femmes. Un soutien vertueux et exemplaire.

Le thème de la monstruosité intervient également. Certains s’interrogent à ce sujet et parfois c’est l’enfant qui est répugné par lui-même. La fille de Nilgül et Zeki Yalçınoğlu, qui se sentait être un homme, avait la sensation d’être un monstre et se demandait « Pourquoi moi ? ». Elle est devenue anorexique, a perdu 30 kilos.
Elle voulait ne pas avoir de poitrine et s’émanciper de ce corps qu’elle ne considérait pas sien. Nous sommes alors absorbés par le récit touchant du père confronté à la perte de poids et la dépression accablante de son enfant.

La question de la foi en la science surgit aussi. Nombreux d’entre eux croient au corps médical et s’y réfèrent. Zeki, gynécologue explique que quand il avait évoqué la transsexualité de son enfant à sa mère, elle était désemparée mais avait fini par dire que si, lui, un médecin, l’acceptait, elle pouvait aussi.

Tous ces parents parlent sans complexes, leurs intonations jouent un rôle crucial et participent à montrer leur implication ou souligner leurs troubles premiers. Cela peut même donner lieu à des moments cocasses, la salle riait à plusieurs reprises. Ce fut le cas par exemple lorsque Pınar Özer dans son tempérament investi révèle « Des gens nous ont dit "Vous êtes des activistes !" J’ai répondu : "Non, nous sommes des mères qui faisons la confiture, les cornichons" ». Tout cela participe à passer des larmes au rire. De l’émotion face aux propos de parents qui furent désarmés quand leur enfant était peiné, à l’esclaffement grâce aux pointes d’humour déversées. Cette alliance est brillante dans ce documentaire, ce qui provoque une empathie certaine. Les parents basculent de l’affliction à une véritable fougue de compassion. Leur trajectoire est des plus impressionnantes.

Un fil narratif élaboré

Le début du film se concentre sur les confessions parentales,
face caméra, pour se familiariser avec les membres de l’association.
Nous les retrouvons dans une deuxième temps, tous ensemble,
à discuter lors d’une réunion de LISTAG. Ensuite, ils sont encore en comité mais cette fois avec des psychiatres qui expliquent très simplement qu’il existe diverses orientations sexuelles et des troubles de l’identité qui mènent à la transsexualité mais que ce sont des phénomènes incontrôlables par l’individu et non des déviances.
Puis, nous les voyons participer à une célébration, il y a une ambiance conviviale. Nous apercevons quelques enfants qui expliquent comment ils ont découvert leur orientation sexuelle. Enfin, la caméra se plonge au cœur d’une manifestation en faveur de l’égalité, une gay pride où ils défilent tous. Au préalable nous étaient montrés les préparatifs avec l’élaboration de pancartes, banderoles, etc.

Cette construction documentaire est captivante. Nous comprenons nettement la progression de cette manière qui paraît plus probante que d’entremêler les scènes. Ici, l’évolution se veut plutôt chronologique. De plus, ce n’est pas figé dans un seul cadre, nous sommes alors facilement soucieux de découvrir la suite sans être frappés par l’ennui. Au résultat, ces parents impliqués nous apparaissent comme admirables, tant ils font preuve de bravoure face à une société sclérosée.

Le questionnement majeur qui découle de ces cas singuliers est finalement une réflexion parentale universelle : ne peut-il pas y avoir une place pour mon enfant dans ce monde ?
Ils s’unissent pour démontrer qu’on ne peut blâmer quiconque pour des sensations non maîtrisables. Ils ont des réflexions tout à fait pertinentes : Zeki Yalçınoğlu « À travers tout cela j’ai réalisé qu’on a pas un garçon ou une fille, on a un enfant ».

Une démarche noble du réalisateur Can Candan

Le réalisateur Can Candan a mené à bien ce projet.
Lors de la discussion avec le public, il raconte comment lui est venue l’envie de créer ce documentaire. Cela a pris deux ans à lui et à toute l’équipe pour le réaliser. Deux ans à partir du moment où est survenue l’idée, puis en considérant la durée du tournage jusqu’au montage, ce qui est un temps record d’après lui. Son aspiration à mettre en valeur ces discours de parents est sans conteste digne d’éloges. Il prouve qu’il existe une ouverture d’esprit au sein du peuple turc et que la lutte pour l’égalité est primordiale. Son intention visant à offrir un moyen d’expression à ces militants, et par extension l’opportunité de faire entendre leurs voix à travers l’art cinématographique, est tout simplement majestueuse.

Pour continuer votre lecture : les réponses de Can Candan aux questions du public lors de la projection.

Le site officiel


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Egypte ancienne et constructions identitaires : Sheshonq, les Berbères et l’Algérie
puce Awen Nature, la distillerie d’absinthe
puce La culture pour tous dans le spectacle vivant
puce La lecture au-delà du handicap : une solution apportée par le livre audio
puce Excuse my French !, à la rencontre de Mark Darcy et Mister Big.
puce Secret Défense : la vie cachée des soldats inconnus
puce Le festival bouquinistes, bien moins qu’un festival
puce Soirée Casino Royal au cinéma les Fauvettes
puce L’art s’empare de l’absinthe, ou l’inverse peut-être ...
puce La promenade féerique de Pierre
puce La promenade féerique de Floriane
puce Zero Motivation : une satire de la place de la femme dans l’armée Israëlienne
puce Lien de Mê Linh : rencontre avec Jean Marc Turine au Centre Wallonie Bruxelles
puce Le Cinéma turc : un paradoxe moderne
puce Attention aux intentions (de vote)
puce Mélanie, éducatrice spécialisée dans un foyer pour autistes
puce Persona, étrangement humain
puce Nos voeux 2016
puce Hip hop : des rues du Bronx aux rues arabes
puce Eclairement et la liberté
puce Une autre vision du procès de Galilée
puce Le passager de Paris - Galerie Vivienne
puce Le passager de Paris - Passage Verdeau
puce Le passager de Paris - Passage Jouffroy
puce Le passager de Paris - Passage des Panoramas
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, troisième partie
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, première partie
puce Interview de Minh-Triêt Pham - Le haïku
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Culture générale   Séries TV   Edito   Cinéma   Spectacle   Microsoft Office   Droit   Manga   Histoire   Poésie   Peinture   Windows   Installation   Tutoriels   Techniques   Théâtre   Musique   Tutoriels pour débutant   Pages Ouvertes   Android   arts visuels   Métier   Windows 7   Linux   sport   Education   Littérature   Vie privée   Photographie   HTML   Windows Vista   Cours   Recherche d’information bibliographique   Bases de données   Europe   BD   Firefox   Fable   Roman   Anime   Urbanisme   Société   Windows Mobile  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires