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Maupassant, "Une vie", incipit, pistes d’étude

Du début à « lorsqu’elle serait mariée »

lundi 6 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.

Vous trouverez ci-dessous des pistes d’étude pour l’incipit du roman Une vie de Guy de Maupassant.


"Chapitre I

Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas.

L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel bas et chargé d’eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient pleines d’une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier. Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s’éclaircissait pas : et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l’horizon.

Puis, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre son calendrier dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par mois, et portant au milieu d’un dessin la date de l’année courante 1819 en chiffres d’or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu’au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.

Une voix, derrière la porte, appela : « Jeannette ! »

Jeanne répondit : « Entre, papa. » Et son père parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme de l’autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J. Rousseau, il avait des tendresses d’amant pour la nature, les champs, les bois, les bêtes.

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize ; mais philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait la tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté, une bonté qui n’avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme l’engourdissement d’un nerf de la volonté, une lacune dans l’énergie, presque un vice. Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur.

Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet, d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu’ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l’aile gauche de la narine, un petit grain de beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si semblables à sa peau qu’on les distinguait à peine. Elle était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait parfois trop aiguë ; mais son rire franc jetait de la joie autour d’elle. Souvent, d’un geste familier, elle portait ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.

Elle courut à son père et l’embrassa, en l’étreignant : « Eh bien, partons-nous ? » dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu’il portait assez longs, et, tendant la main vers la fenêtre :

— Comment veux-tu voyager par un temps pareil ?

Mais elle le priait, câline et tendre : « Oh, papa, partons, je t’en supplie. Il fera beau dans l’après-midi.

— Mais ta mère n’y consentira jamais.

— Si, je te le promets, je m’en charge.

— Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi. »

Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.

Depuis son entrée au Sacré-Cœur elle n’avait pas quitté Rouen, son père ne permettant aucune distraction avant l’âge qu’il avait fixé. Deux fois seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris, mais c’était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l’été dans leur propriété des Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près d’Yport ; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots. Puis il était entendu qu’on lui faisait don de ce manoir, qu’elle habiterait toujours lorsqu’elle serait mariée".

I) Le regard de Jeanne

- dès le début du roman, sa situation actuelle est donnée, elle sort du couvent. Cela nous indique son milieu social, les principes éducatifs de la famille, son ignorance de la vie et sa probable naïveté.

- ses attentes sont présentées par son impatience de vivre hors du couvent « libre enfin pour toujours » qui indique un sentiment de délivrance. Se note l’idée d’élan, de mouvement « prête à saisir (…) longtemps », de l’impatience. La mention du calendrier est un rappel du temps passé, qui arrête et définit le temps par rapport à celui du couvent.

- À la fin de l’extrait, elle évoque le mariage comme une évidence, une progression logique dans sa vie de jeune fille. Le mot « chaste » renvoie aux sentiments mais également à l’attitude, à une certaine fermeté morale. Cette pureté est en effet redoublée par la présentation physique insistant sur la clarté, qui n’est pas très loin du blanc, symbole de la virginité. Son portrait physique se double d’une comparaison à l’art que l’on peut imaginer aussi comme une référence à la pureté artistique, la perfection de l’art.

- le rapport à ses parents se devine par le surnom donné « Jeannette » qui laisse entrevoir un contexte familial aimant. Se marque une certaine tendresse. Dans le dialogue entre Jeanne et son père apparaît l’image d’une enfant choyée. Si elle a connu un épisode peut-être douloureux, le couvent, ce sont les pleurs de sa mère qui sont évoqués, non les siens, avec une sorte de non implication du personnage dans le récit.

Le portrait du père offre une sorte de contrepoint à l’éducation du couvent, en même temps qu’il permet une présentation de la famille et de l’univers de Jeanne.
Progressivement, l’incipit nous emmène donc dans l’univers intime. Il nous permet de saisir Jeanne dans son intimité, par son éducation, son environnement familial, dans ses rêves et ses attentes. Mais si le récit utilise le regard du personnage pour décrire cet environnement que le lecteur découvre progressivement, l’énonciation est double et laisse entrevoir un portrait satirique de la jeune fille.

II) Regard sur Jeanne

- cette satire apparaît dans le portrait tracé de la jeune femme. Les comparaisons artistiques sont en effet exagérées, laissant deviner une pointe de sarcasme. Son portrait moral est également soumis à une certaine emphase, dans les longues propositions qui la désignent, le choix des termes trop nombreux, trop prompts à la louange.

- Son éducation surtout prend acte de la satire. Le poids de l’éducation renvoie en effet à l’idée du déterminisme : l’éducation au couvent a préparé Jeanne à une vie déjà tracée. Elle y a passé de nombreuses années puisque ne sont mentionnés que deux courts passages vers Paris. Le reste de son éducation s’est déroulée en vase clos dans un environnement qui l’a éduquée à cette vie de jeune fille de bonne famille. Cette éducation reçue au couvent explique ses attentes à venir. Ses rêves se comprennent également par rapport à cela, ils sont à la fois la suite logique et une réaction, la liberté contre l’enfermement, la rêverie romanesque contre la dureté du couvent « prête à toutes les joies (…) son esprit avait déjà parcourus ».

- Son père souhaite prendre en charge la suite de son éducation, mais ses intentions sont également empreintes de naïveté : « la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable » où les mots « poésie » et « raisonnable » semblent se contredire. Si la poésie est l’expression des sentiments, elle obéit aux pulsions, aux élans du cœur, non à la raison. Les expressions employées pour traduire les pensées du père tournent autour d’une éducation imparfaite « ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect de l’amour naïf ». Se note ici l’idée d’un projet engagé à long terme mais qui peut, s’il rencontre un écueil, se briser. Ce sera le cas avec un mariage rapide qui n’aurait guère laisse de temps à cet projet éducatif.
En utilisant un registre satirique dans la présentation du personnage, Maupassant semble prévenir le lecteur des évènements douloureux à venir, qu’il explique en quelque sorte avant même qu’ils ne surviennent.


Conclusion

En présentant une satire de cette jeune fille trop naïve élevée dans un milieu protecteur et replié sur ses valeurs, l’incipit engage déjà l’idée d’une rupture. Ce ne sont pas seulement les attentes de Jeanne qui sont mentionnées, mais également celles de sa famille et de son milieu. Face à cela, un personnage désarmé, aux attentes empreintes de sentimentalité.


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