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Les fenêtres de Charles Baudelaire, le poème du 24

mardi 24 janvier 2012, par Corinne Godmer impression

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Le texte

Charles Baudelaire, « Les fenêtres », Petits Poèmes en prose, édition posthume 1869.

Les fenêtres

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

Commentaire linéaire

Titre du recueil et titre du poème nous l’indiquent, nous entrons ici dans un genre nouveau, le poème en prose, avec un sujet, un thème, peu commun ou peut-être trop : « les fenêtres » objet trivial, support de tous les jours ; or, choisir un objet d’étude aussi singulier pour le poétiser revient à appliquer la poésie sur le mode mineur pour en donner une vision majeure. Nous nous demanderons donc, en suivant l’articulation logique du poème par une analyse linéaire, ce que ce poème comporte de singulier dans sa démarche. Il conviendra ainsi de nous attarder sur cette propension au paradoxe pour nous interroger sur l’art poétique de Baudelaire.

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée.
Cette « fenêtre » représente dans notre quotidien le support sur lequel la vue glisse mais ne s’arrête pas. Pourtant, ici, elle est celle que le regard transperce. Le poète est en effet posté à l’extérieur, sa vision s’énonce « du dehors » et sa vision traverse l’élément opaque. Notons ici le balancement en opposition de la « fenêtre ouverte », avant la coupure marquée par la virgule, avec cette « fenêtre fermée », qui clôt la phrase. La répétition du verbe « regarde », en symétrie de part et d’autre de la virgule, la répétition du démonstratif « celui », appuient sur les deux occurrences du mot « fenêtre », mises en opposition par le jeu de leur fonctionnement, « ouvertes » ou bien « fermées ».
Que nous apprend cependant le poète quant à ces fenêtres ? Il énonce de fait un paradoxe, -nous sommes à la première phrase-, en affirmant un point de vue singulier puisqu’un regard externe –et nous pensons ici à une focalisation également-, une vue extérieure ou un focus, permet de traverser l’opacité d’une fenêtre et d’offrir une vision plus sûrement que ne le permettrait une fenêtre ouverte. Si l’imagination du regard extérieur, regard à prendre dans les deux sens du terme, est ici mise en question, elle s’accentue également par la structure d’intensité en gradation « ne voit jamais autant de choses ». Double énonciation négative pour aboutir à un final, marqué par son indétermination : des « choses », ce sont des éléments disparates, sans réelle structure, qu’il appartient à la réflexion de nommer et à l’imagination d’entrevoir. Dans cette première phrase, le poème pose ainsi un postulat poétique d’imagination. Il se positionne également, puisque cet anonyme, ce « celui » qui pose un regard différent, ce serait aussi le poète, celui qui permet de transpercer le réel « pour trouver du nouveau », en reprenant ce même Baudelaire . Dès le début du poème, le poète affirme ainsi sa position, en tant que témoin extérieur, en tant qu’observateur doué d’imagination, et en tant que poète.

Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle.
Le statut d’ « objet » de la fenêtre est cependant rappelé, par une affirmation sans concession « Il n’est pas », pour aussitôt lui dédier un rôle majeur, noté par la gradation ascendante « plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant », tandis que se note une contradiction qui donne toute valeur au matériau consacré. Si la fenêtre se constitue en simple objet, elle est cependant parée de multiples possibilités de réflexion, - nous pensons ici à un jeu sur le sens du mot-, marquées donc par la gradation, mais également le choix des termes. Ces adjectifs réfèrent en effet à des qualités humaines plus qu’à la solidité ou l’utilité d’un matériau. La fenêtre semble ici comme investie d’une personnalité. La contradiction notée, entre « ténébreux » et « éblouissant », renforce cette impression puisqu’il s’agirait ici d’établir une nuance entre deux attitudes possibles, deux attitudes humaines, donc, qui élargissent le champ des comportements. Un « objet », une vitre en l’occurrence, soit ce qui permet de voir au-travers de, se pare d’autres intentions plus proches de la psyché. Ce qui constitue un élément banal et matériel s’approche, en jouant sur la possibilité de transpercer, de regarder au-travers, de l’âme humaine et de son étude. Notons également que toutes ces caractéristiques dévolues à la « fenêtre » ne s’appuient que sur la simple mention de cette dernière, en fin de phrase, suivie d’un resserrement du propos qui restreint et rapproche « éclairée d’une chandelle ». Nous revenons là au décor, à l’accessoire, à ce qui est utilisé par et pour les hommes.
La phrase débute ainsi par une envolée pour doucement s’achever sur un rapprochement syntaxique et humain : la « chandelle », c’est aussi ce qui regroupe les hommes autour de la lumière. Cette « chandelle » est également qualifiée par un déterminant quantitatif, qui la singularise. Unique, elle permet le regard, le rapprochement, le poème.

Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre.
Elle est également, dans la phrase suivante, mise en comparaison avec la lumière naturelle, celle du « soleil ». L’amorce et la structure syntaxique de la phrase soutiennent cette comparaison puisque le « on » général est utilisé, le déterminant « ce » semblant contenir moins de valeur lorsqu’il est accolé à un déterminant plus englobant, si nous le jugeons à la faveur de l’autre déterminant de même nature, « ce qui se passe ». Dans le premier cas, la position de l’observateur est passive, il se contente de « voir », sans étudier, sans participer. Dans le second cas, c’est la vie même qui se met en mouvement, sans observateur ou avec, qu’importe, en toute indépendance donc. Le choix des verbes joue de la continuité : « voir » revient à apercevoir quelque chose sans y prêter attention, à contempler parfois ; mais observer ce qui « se passe », suppose une agitation, un microcosme de vie derrière la vitre.
Le regard dérive ce positionnement de l’intérieur vers l’extérieur puisque ce qui est observé « au soleil », sans délimitation stricte, sous un soleil quelconque et dans sa globalité éclairante, s’affine par le prisme du verre, « une vitre », avec déterminant défini, qui recentre l’attention en même temps qu’elle la dirige. Et ce qui se joue derrière cette vitre unique s’avère en effet, une nouvelle fois, le centre de l’attention : « toujours moins intéressant » est ce qui se déroule à l’extérieur, dans la facilité d’angle de vue et dans la position confortable de l’observateur. Le mouvement derrière la vitre, est, lui, ce sur quoi doit se focaliser le regard, voire la narration. Plus difficile mais plus riche, le regard posé derrière s’apparente aussi à une recherche plus profonde plus féconde. Notons ici que la vitre, par le jeu de ses prismes, multiplie aussi les points de vue.

Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Que permettra cette observation alors ? Par le jeu d’une construction en antithèses « trou noir ou lumineux », le mouvement intérieur, en métaphore, peut-être, de l’inconscient, s’apparente à un vide, un « trou », avec un choix lexical construit également en antithèse. Contre le néant, le « trou », s’improvise en effet la « vie », donc le plein, le rempli. Le mot « trou », malgré son apparente banalité et son rendu peu joli, offre une multiplicité d’associations, négatives. Néant, nous l’avons dit, mais également gouffre, aspiration et mort. Mais en lui, « dans lui », l’autre mouvement, celui de la « vie », s’étale sur trois propositions, par gradation descendante, une première proposition jouant sur la redondance « vit la vie ». Cette tautologie permet de poser une première évidence, en la nuançant cependant par la suite de la phrase qui, en rythme ternaire, ouvre d’autres possibilités à une vie maintenant personnifiée : la vie « [rêve] », la vie « [souffre] », elle éprouve et ressent comme un être humain. À l’intérieur du gouffre, du néant, comme à l’intérieur du foyer protégé par la vitre, se jouent donc des traversées, des mouvements, du bruit et de l’action. Le regard du poète, posé sur cette vitre, s’en échappe pour investir le lieu et le temps alentours en les liant à l’objet de son attention.

Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais.
Son regard se tourne alors vers l’extérieur, embrassant non l’immédiat, mais le lointain reflet dans la vitre, « par-delà des vagues de toits », où le mot « vagues » suggère par métaphore une houle de dispositions disparates, de petits toits aux proportions variables, perceptibles à l’infini, à l’horizon pour reprendre la métaphore. Le choix du verbe « apercevoir » suggère le flou porté par la vitre, l’attention plus soutenue que demande l’observation de ce qu’il y a derrière. Et ce que le poète aperçoit alors, c’est « une femme », avec déterminant indéfini, donc une personne sans identité ni histoire, pour le moment. Car le poète va aussitôt, et dans la même phrase, entreprendre de nous la décrire, physiquement d’abord, par l’ajout de deux adjectifs successifs, « mûre », qui se précise encore « ridée déjà », comme si le premier adjectif ne suffisait pas à rendre compte tout à fait de l’âge de la personne, puis socialement, « pauvre », où il dérive vers une interprétation de la situation, de l’observation et de ce dont il rend compte. En ajoutant simplement l’adjectif « pauvre », le poète nous donne en effet le statut social de la femme, sans qu’il soit mention d’autres éléments dans la pièce pour confirmer ou infirmer cette affirmation. Pourtant, celle-ci semble distillée dans le poème. Nous retrouvons en effet une accroche posée, ce « trou », qui peut également figurer l’abîme de la pauvreté, mais ce serait surtout, par interprétation du lecteur comme du narrateur, bien l’attitude de la femme, son langage corporel « toujours penchée », que nous imaginons courbée sur un ouvrage ou usée par les travaux pénibles, même au crépuscule de sa vie. Ce vague « quelque chose », tout et rien, reflète l’importance du non-important : peu importe quel objet est ici pris en main, il sera « toujours » lui-aussi dans la concentration du moment et du travail, il est le reflet de la femme en mouvement de la tâche, de l’activité qui ne peut ou ne veut s’arrêter et, par métaphore, de la vie. Autre indication du statut de cette femme, à mi-chemin entre sa condition physique et sa condition sociale, son isolement, son enfermement, où l’adverbe « jamais » croise par antithèse l’adverbe « toujours » déjà cité. Les verbes, de même, opposent les directions puisque « pencher » indique un geste interne, en mouvement de soi vers soi, tandis que « sortir » relève du geste externe, du mouvement de soi vers l’extérieur. Le regard du poète suit le chemin inverse, de l’extérieur, de l’observation, il pénètre au cœur des hommes à l’image d’un observateur omniscient, et plus encore : il observe et interprète l’histoire d’une vieille femme simplement entraperçue au travers d’une vitre. Il ne se contente ainsi pas de décrire un tableau mais le redessine à partir d’une simple esquisse.

Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
La phrase suivante nous confirme cette recréation poétique du tout à partir du « rien », par la répétition en rythme quaternaire de la conjonction et du déterminant, « avec son ». Notons ici un nouveau mouvement extérieur /intérieur qui part du déterminant possessif « son », pour aboutir au pronom personnel sujet « je ». Les structures nominales contenues dans la répétition suivent la progression d’un autre mouvement décentré puis recentré puisque d’un « visage », qui identifie une personne et la singularise, nous touchons au « vêtement », à ce qui se choisit parfois, distingue sans toutefois induire de particularités. Puis le « geste », commun et singulier, « geste » qui accomplit et s’avère indispensable à l’humain, geste qui constitue aussi la personne dans ce qu’elle est, une gestuelle donc qui révèle, apprend, dévoile la personne qui la déploie. Le « presque rien », englobant et recentrant sur l’ouvrage, part du même procédé : il rappelle la base, le matériau de départ dans sa nudité mais envisage également la multiplicité des combinaisons et démontre les possibilités poétiques, comme s’il s’agissait d’un peintre seul maître du choix de ses peintures (nous entendons ici aussi bien les tubes de peinture que les variations chromatiques) face à l’esquisse sur la toile. Cette diversité à partir du « rien », devient celle qui permet le tout. Le peu engendre ainsi l’infini des variations, des interprétations et des réécritures. Interprétation mais également inspiration, puisque le poète énonce : j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
En utilisant le verbe « [refaire] » pour parler de l’écriture, il introduit l’image d’un travail sur le matériau verbal . Le préfixe [re] nous indique également qu’il s’agit de produire une nouvelle fois, de reproduire donc, ou de réinventer. Le choix des termes, « l’histoire », « légende », et la précision marquée par la rectification « ou plutôt » nous orientent en effet vers une subjectivité poétique dont le poète semble se moquer. En expliquant qu’il tient ici une « légende », il énonce clairement ce que son récit potentiel peut avoir de poétique, d’inspiré, mais également d’irréel. Il dépasse alors la licence poétique pour appuyer ce que la poésie peut avoir aussi de plaisant comme de faux. La « légende » est ce qui s’inspire du vrai en empruntant le chemin de l’oralité puis des réinterprétations successives. Elle est donc à la fois vraie et fausse, souvent à charge émotive ou morale et ne rentre dans les normes littéraires que pour s’en affranchir : du fond commun de l’humanité, elle se transmet par les hommes et pour eux. La position du poète est cependant plus nettement moquée en fin de phrase lorsqu’il se renvoie à « [lui-même] » son récit avec une insistance autour des marques possessives, « me », « moi-même », qui scandent trop nettement l’attention à soi. Nous entendons ici le reflet d’une critique contre une poésie par trop sentimentale où le poète semble à tel point vivre son poème qu’il ne marque plus la différence entre être de papier et personne réelle. La fin de la phrase, « en pleurant », par le choix du verbe, conforte ce malaise d’une certaine poésie, la positionnant en genre littéraire d’émotions volontairement marquées, une poésie non inspirée par l’empathie du poète mais fabriquée par lui dans le but de se mettre, lui, en avant.

Le sujet, dans les deux sens du terme, importe alors peu, il ne s’agit que de revenir vers soi, de s’instituer porteur du poème, de la poésie, de l’émotion : Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
L’art semble aisé mais suppose peut-être d’être adressé, porté par l’empathie et l’intérêt, « un pauvre vieux homme » nous indique là aussi qu’il s’agit bien d’une part d’humanité perçue dans le visage de l’autre et que le poète semble seul être à même d’apercevoir. Nous nous trouvons face à une critique d’une poésie qui utilise le pathos pour émouvoir, qui satisfait aux exigences du public mais ne parle, finalement, que du poète, de sa douleur, feinte ou réelle, et de sa position poétique visant à toucher le lecteur. Puis, face à cette poésie, l’écriture de l’autre, qui n’exclut pas une certaine ironie sur elle-même mais s’adresse, épouse l’humain. Lorsque le poète, sur le mode de la vantardise, annonce « j’aurais refait la sienne tout aussi aisément », il signale son indifférence aux canons, à ce qui peut toucher le lecteur plus particulièrement, -puisque seul l’humain compte-, il suggère son talent d’écriture, et lance également une pique vers le poète traditionnel empli d’une mission dont il s’acquitte sans véritable état d’âme. Le syntagme « tout aussi aisément », par sa tournure soutenue, détonne cependant par rapport au reste du poème, tandis que le choix du temps verbal étonne par sa complexité. Il semble s’agir là d’un effet de style marquant cette possibilité de choisir un effet plutôt qu’un autre, tout en affirmant la poéticité de l’objet étudié. L’adverbe « aisément » enfin, marque la facilité de l’écriture, facilité qui n’est que d’intention et réfère à un exercice sans doute plus ambigu que cela.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
L’adresse à l’autre se double en effet d’une empathie, d’un mouvement d’émotions passant du lecteur au poète et du poète au lecteur, nous l’avons mentionné, que nous retrouvons dans cette phrase qui précise par quelle charge affective ce mouvement se conçoit. « [vivre] » puis « [souffrir] » sont des verbes à forte connotation émotive, ce sont deux réalités de l’être humain également, des composants inhérents à la vie de l’homme. Que le poète les reprenne ici, cela peut signifier qu’il s’associe à la communauté des hommes mais que par son statut et son travail de poète, il puisse les incliner différemment : « fier », donc ayant accompli quelque chose de l’ordre de l’exploit ou de l’extraordinaire, il projette son savoir sur l’autre dont il a reçu l’enseignement : « avoir vécu et souffert », ce n’est pas tout à fait la même chose que de vivre et souffrir, cela implique une participation active, un participe passé du sentiment. Cette adresse à l’autre se retrouve en double énoncé par sa mention simple « dans d’autres », au pluriel, sans marque précise, puis, par inversion, par son pronom propre « moi-même », en fin de phrase et en finale d’intention. Autrui, ainsi, représente le support de la réception émotive poétique que le poète parvient à assimiler pour ensuite l’adresser à cet « autre ». Plus encore, il devient cet autre et se constitue en voix unique, chargée des émotions humaines dont il s’est inspiré. Le poète nous délivre ici une possible définition de la poésie, dans le mouvement empathique, l’inspiration par l’autre, et la naissance d’une voix qui poétise, reprend, anticipe et ressent.
L’attention portée au coucher enfin, suggère ce que nous imaginons être une journée de travail chargée, en miroir de celle de la vieille femme couchée sur son fardeau. Elle renvoie tout à la fois à la « [fierté] » mentionnée, mais également à ce que l’écriture poétique comporte de matériau verbal façonné, de travail sur le son et le sens.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?
Cette prise en compte du lecteur se retrouve sous une forme plus contrastée dans un dialogue imaginaire où une question rhétorique avec concession « 
Peut-être me direz-vous », amène une autre interrogation. Nous voyons en effet ici se mettre en place deux structures antithétiques, l’une opposant la « légende » à la « réalité », l’autre plaçant sur le même front d’opposition le « [vrai] » et l’imagination « Qu’importe ». Notons qu’il peut être curieux d’apposer dans la même phrase « la légende » à la « [vérité] », en une proximité presque oxymorique. La réponse, dans le poème même, nous offre une nouvelle vision de ce qu’est la poésie, la possibilité de poser un monde d’imagination à partir du réel, ou un réel à partir de l’imaginaire, un mouvement intérieur-extérieur presque semblable à celui qui le lie aux humains. Son balayement suggestif « Qu’importe », suivi d’une action possible mais déniée « peut être », replace ainsi le sujet au centre de sa poétique. Il ne s’agit plus seulement de la « réalité » de l’autre, de la « [vie] » et des « [sentiments] » de l’autre, mais de la sienne propre. Nous passons en effet d’une indétermination « ce », à une nomination, la « réalité » pour nous rapprocher du pronom personnel sujet redoublé, tandis que l’extérieur, le monde alentours, « hors de moi », n’est plus la position du narrateur mais un environnement dans lequel lui, « moi », s’installe pour en sortir. Ce que la position externe permet, ce serait ainsi, par retournement, le saisissement de l’interne, du « je » dans ce qu’il a de plus intime. Cette « réalité » et cette possibilité poétique, puisque la « réalité » permet la poésie, -nous l’avons vu en début de poème-, est personnalisée, elle agit et plus encore se révèle un soutien à la mesure de l’homme et comme lui, empruntant le chemin vers l’autre « elle m’a aidé à vivre ». Si nous devinons que derrière la « réalité » se cache la poésie, celle-ci prend la mesure de son importance, elle est ce qui permet à la fois d’adresser et de ressentir, l’autre et soi, de poser l’humain au cœur de sa poésie et de le garder comme tel, humain poète. Elle représente une assise mais également une énergie de vie, une force qui pousse vers la création plutôt que la mort, même si cette création, en s’inspirant du réel, rencontre la fin. Le groupe verbal « aider à vivre », par la juxtaposition de deux verbes dont le second dépend du premier, se renvoie vers le possessif « m’a », au passé, comme un accompagnement dérivé qui encourage et délivre, peut-être. La fin de la phrase et du poème, par le choix des verbes, « sentir », verbe de sensation, « [être] » par deux fois, permet de poser ce qu’est la poésie pour le poète : lui faire ressentir non seulement l’autre mais « je », comme si, étranger à lui-même, il ne retrouvait son unité psychique qu’à travers elle : « à sentir que je suis et ce que je suis ». La structure en deux temps, centrée sur l’apport du déterminant « ce », déroule une gradation : « sentir » qu’il est, donc éprouver la sensation d’être vivant, savoir qui il est. Des deux interrogations naît l’impression que la poésie le révèle à lui-même bien au-delà d’une aide mais plutôt comme un prolongement de sa psyché interne, une sensibilité intrinsèque au poète comme à l’écriture, que cette dernière parvient à extirper, à adresser, permettant ainsi au poète d’exister en conciliant les deux.

Conclusion

Nous évoluons ainsi d’une réalité extérieure à une structure interne, sans cesse renvoyé de l’un à l’autre, dans un mouvement qui emprunte la voix de l’autre, ou plutôt son observation, puis celle du poète pour enfin se nicher au cœur de l’intime. Et de revenir sur la poésie, sur ce qu’elle représente, au-delà du lecteur, pour le poète. Il nous délivre ici une définition qui dépasse largement le cadre des normes pour toucher à la présence du Je, de ce qu’il puise par ce qu’il nous donne.

Plan commentaire composé possible

I) La transmutation de la matière

- Paradoxe de la fenêtre fermée qui permet d’entrer plus aisément dans l’intimité. La transparence du verre figure le rideau entrouvert sur l’intimité. De toutes sortes d’intimités, qu’elles soient de vie ou de mort.
- La traversée du verre représente celle de l’ouverture vers l’autre. Il s’agit, comme dans un jeu poétique, d’imaginer les pensées de l’autre.

II) L’usage du matériau comme symbole

La fenêtre, la réflexion du verre, permet l’imagination et la recréation d’un monde.
Le reflet du miroir est aussi symbole de vie (les toits derrière, les autres vies, devant une vie).

III) Le poète

Réactions et incrédulité en face à face. Du dehors vers l’intérieur, solitude de l’homme et au-delà du poète
Possibilité de passer d’un monde à l’autre, celui du réel, celui de l’imaginaire.
Le reflet en miroir comme symbole du poète. Sensibilité traduit aussi la puissance poétique, peut-être l’ironie. Mais démontre l’usage poétique et la puissance de l’écriture : « légende ».

Conclusion

Le choix du poème en prose et celui de l’objet poétique concerné, la fenêtre, ne sont pas innocents. Ce sont deux façons de contourner l’admissible tout en affirmant sa poétique.


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