Accueil > Art et culture > Le poème du 24 - Sans repos de Marie Noël

Le poème du 24 - Sans repos de Marie Noël

jeudi 24 janvier 2013, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: Poésie ::

Découvrons - ou redécouvrons - le texte Sans repos de la poétesse Marie Noël, de son vrai nom Marie Rouget, née en 1883 et morte en 1967.
Nous ne vous en proposerons cependant qu’un extrait, droits d’auteur et période de 70 ans après la mort de l’auteur obligent.

Invitation donc à poursuivre la lecture, écriture dont la simplicité de la langue et du rythme ouvre cependant à une réelle puissance d’évocation et de réflexion.


Sans repos (extrait)

Mon corps las en dormant a réchauffé mon lit…
Ma fatigue d’hier est restée en mes membres
Et mon maître déjà, le matin de décembre
M’appelle dans la rue où la rumeur grandit.
 
Dresse tes os, debout. Lève-toi, debout femme !…
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Cours balayer la ville et les faubourgs avant
Que le riche en habit de gala n’y circule.
Abandonne à l’hiver, laisse en plein crépuscule,
Ta maison engourdie et tes petits rêvant.
 
Le temps court, cours aussi, cours après lui, cours femme
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Huit heures, cours laver à la rivière où l’eau
Attend sous un glaçon tes poignets pour les mordre,
Le linge qu’ont sali les autres, va le tordre,
Râpe afin qu’il soit blanc sa crasse avec ta peau.
 
Frotte, les jours sont courts, le pain cher, frotte femme !
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Les jours sont courts, ô femme et ton logis est loin.
Midi… cherche la croûte en ta poche cachée,
Vite, donne à ta chair de pauvre la bouchée
Dont pour s’user à gagner l’autre elle a besoin.
 
Mange ton pain, ton pain te mange, mange ô femme.
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Le temps s’amuse en ville, en fête, il s’est perdu…
Et te voilà toujours à genoux sur la berge.
Et l’eau cingle toujours tes doigts à coups de verge…
Quelle heure est-il ? Ô soir, ô soir béni, viens-tu ?
 
Encore une heure, une heure encore, encore femme…
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Le soir est là… va-t-en, grêle sous les draps lourds
Dans le brouillard avec ton fardeau de gelée,
Va-t-en pliée en deux, vite, et cache à l’onglée
Sous ton tablier roide en marchant tes poings gourds.
 
Marche vite, il fait froid, il fait noir, marche femme…
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Rentre vite, tes gars aux pierres du chemin
Ont déchiré leurs bas, et leur veste à la haie.
Prends du fil, une aiguille et sans étoffe essaye
De boucher tous les trous ou presque avant demain.
 
Il est tard, hâte-toi, travaille, hâte-toi femme…
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Veille… Avant chaque point, lutte, quand tout se tait,
Pour rouvrir tes yeux las, avec le poids du somme,
Lutte en silence au lieu de rejoindre ton homme
Jusqu’au jour dans le lit qui n’a pas été fait.
 
Encore un point, un point encore, encore femme…
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Ah ! le temps du repos quand viendra-t-il ? Le temps
Ô mon homme de nous aimer tout à notre aise ?
Le temps, ô mes petits, de m’asseoir sur ma chaise
Pour vous bercer sur mes genoux quelques instants ?…
 
Encore un point, un point encore, encore femme.
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Quand viendra-t-il le temps de m’arrêter ? Le temps
De regarder parfois dans mon cœur le visage
Des pauvres morts ? Le temps d’y re-suivre au passage
Mer chemins d’écolière à travers le printemps ?
 
Encore un point, un point encore… encore femme…
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Ah ! le temps de bercer un tout petit espoir
Dans mon âme comme un enfant qui vient de naître.
Quand viendra-t-il le temps d’attendre à la fenêtre
Quelque bonne nouvelle en marche dans le soir ?
 
Encore un point, un point encore… encore femme…
Mais est-ce bien la peine, ô Dieu, d’avoir une âme ?
 
Ah ! le temps du repos quand viendra-t-il enfin ?
Le jour me pousse vers la nuit de tâche en tâche.
Et la nuit vers le jour me pousse sans relâche.
Et le jour sans pitié me poussera demain.
 
[...]

Marie Noël
1913


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Et savoir attendre
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, première partie
puce Interview de Minh-Triêt Pham - Le haïku
puce Lecture poétique à la Comédie Française
puce L’art s’empare de l’absinthe, ou l’inverse peut-être ...
puce Lecture et performance des Haïkus du livre Au Fil des pas
puce Eclairement à l’heure du Printemps des Poètes
puce Contribuez à l’écriture de l’histoire du bateau l’Aventure
puce Féérie de guimauve
puce Mme Bovary c’est peut-être toi c’est pas moi
puce Parcours entre les éléments - l’expo L’Eau et le Feu à l’Eglise des Jacobins, Agen
puce Le passager de Paris - Galerie Vivienne
puce Le passager de Paris - Passage Verdeau
puce Le passager de Paris - Passage Jouffroy
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Cinéma   Roman   Vie privée   Pages Ouvertes   Education   sport   Techniques   Firefox   Windows Vista   Spectacle   Linux   BD   Société   Anime   Peinture   Cours   Europe   Microsoft Office   arts visuels   Musique   Tutoriels   Edito   Windows Mobile   Bases de données   Android   Windows   Windows 7   Littérature   Fable   Droit   Urbanisme   Métier   Séries TV   Manga   Théâtre   Tutoriels pour débutant   Installation   HTML   Culture générale   Recherche d’information bibliographique   Histoire   Poésie   Photographie  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires