Accueil > Art et culture > Le poème du 24, José Maria de Heredia, La (...)

Le poème du 24, José Maria de Heredia, La Nature et le Rêve

lundi 24 octobre 2011, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::


José Maria de HEREDIA, Midi, « La Nature et le Rêve », Les Trophées (1893).

1 Pas un seul bruit d’insecte ou d’abeille en maraude [1],
2 Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
3 Où le feuillage épais tamise [2] un jour pareil
4 Au velours sombre et doux des mousses d’émeraude [3].

5 Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde
6 Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
7 De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil [4]
8 Qui s’allonge et se croise à travers l’ombre chaude.

9 Vers la gaze [5] de feu que trament les rayons
10 Vole le frêle essaim des riches papillons
11 Qu’enivrent la lumière et le parfum des sèves ;

12 Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
13 Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
14 Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.

 

Commentaire José Maria de HEREDIA, Midi, « La Nature et le Rêve », Les Trophées (1893).

Vous commenterez le texte de José Maria de Heredia à partir du parcours de lecture suivant :
- En quoi le monde sensible est-il omniprésent dans le poème ?
- Comment l’écriture poétique transfigure-t-elle la vision du monde ?
(Annales 2008)

Questions préparatoires

Qui parle ? Poète de langue française [6] qui utilise la première personne du singulier, il s’agit donc d’un narrateur interne.

À qui ? Mouvement du Parnasse à laquelle a participé l’auteur. Pour mémoire, le mot d’ordre, de Théophile Gautier, est « l’art pour l’art », le poème relevant de la beauté et non de l’utilité. Le mouvement s’est engagé contre les épanchements romantiques.

De quoi ? De la nature, du bien-être, de son « enveloppement » dans la nature

Comment ? Le texte est descriptif (voir les registres spatio-temporels, les temps employés), le registre laudatif. Versification et utilisation d’un sonnet en alexandrins. Deux quatrains, deux tercets avec progression jusqu’au dernier tercet.

Pourquoi ? La première question concernant le « monde sensible » pose une piste de lecture autre, celle du Monde des Idées opposé au Monde sensible (Platon). Le Monde sensible est celui des apparences : il est insaisissable, changeant, en devenir. Le monde des Idées, intelligible, est le monde du Vrai, du Bien, de l’Être en soi. De ce monde des Idées procèdent toutes choses. Le monde sensible, amené à changer, donc à mourir, ne représente qu’une copie, une imitation du Monde intelligible, celui des Idées.
Platon distingue ainsi ce qui nous apparaît et ce qui est. Tout ce qui existe sur le mode du paraître reste une imitation de l’Être en soi.
Il faudra aussi utiliser le mot « sensible » dans les deux sens du terme, son sens philosophique, son sens actuel. L’appartenance de l’auteur au mouvement parnassien nous donnera également l’occasion de vérifier la mise en œuvre des théories.

Problématique : la beauté est-elle dans la nature ou dans le poème ? Voire dans la philosophie ?

Plan

I) Une beauté à découvrir

a) Une théorie en mouvement

Le poète s’attache à décrire la beauté, mais pas seulement. Il semble vouloir la débusquer dans ses moindres recoins. Nous retrouvons ici la théorie des Parnassiens, pour qui seule la beauté reste d’importance. Dans le poème, c’est une isotopie lexicale riche qui s’efforce d’accoler à chaque mot son adjectif afin d’en magnifier l’apparition (« grands bois », v. 2, ou « feuillage épais », v. 3). Cette volonté de décrire au plus juste se trouve parfois doublée au sein du même vers (« frêle essaim des riches papillons », v. 10). L’impression donnée par le poème est alors celle d’un monde riche en couleurs, sensations. Le regard posé sur chaque élément semble s’attarder, prendre le temps d’observer et d’admirer.
La beauté n’est ainsi pas seulement la caractérisation de toutes choses, elle est aussi et surtout le reflet du regard poétique.

b) Une sensibilité à fleur de peau

Ce regard poétique traduit en effet une certaine sensibilité, s’inclinant même vers la sensualité. Les couleurs, « mousses d’émeraude » (v. 4), « réseau vermeil » (v. 6), s’entrecroisent ainsi dans une étoffe métaphorique ou un entrelacement d’images. Le poème représente dans un même temps la sensibilité du poète qui reçoit la beauté puis la restitue avec sa propre sensibilité, jouant de la beauté extérieure et de l’émotion intérieure, de beauté poétique et psychique. La personnification des arbres du vers 2 « Tout dort sous les grands bois accablés de soleil » qui « [ressentent] » la chaleur du soleil, tout comme l’usage du pronom personnel sujet, imprègne le poème d’une subjectivité propre à la poésie lyrique, une poésie qui tente également d’inscrire le poète au cœur de son texte et de dépasser la disparition. La métaphore est ainsi utilisée pour parfaire cette description du beau « Vers la gaze de feu que trament les rayons » (v. 9), l’esprit se représentant la fragilité du tissu solaire et la transpercée de sa lumière. Or, cette fragilité, nous la retrouvons également comme sens philosophique attaché au poème.

c) Le paraître comme synonyme de disparition

Le monde sensible, voué à la disparition, suggère en effet une attention plus soutenue à l’éphémère, que ce soient les éléments mentionnés, tel le « bruit d’insecte ou d’abeille » au vers 1, redoublés par la négation qui les efface en les nommant, ou le « frêle essaim des riches papillons » (v. 10) qui joue sur la vie éphémère des papillons mais la renforce par l’emploi de l’adjectif « frêle ». Autre adjectif associé à la disparition, « De mille éclairs furtifs » (v. 7), le « furtif », dont la rapidité d’apparition concerne aussi celle de la disparition, s’applique également à un élément naturel rare et d’une rapidité foudroyante, en métaphore de la vie.

Le poème s’efforcera ainsi de décrire ce qui change, ce qui meurt. Il s’attarde en effet sur des éléments qui représentent certes la beauté, mais figée dans un instant. Sur le mouvant, le poète pose son regard propre, mais ce regard est amené lui-même à disparaître.
Le monde sensible, au sens platonicien du terme, ne représente également qu’une copie, une imitation du Monde intelligible, celui des Idées. Il rappelle le travail du poète dans un art qui décrit, le beau (nous sommes toujours dans le mouvement parnassien) et l’éphémère (nous revenons à Platon), tout en utilisant les ressources de l’écriture. Mais en comparaison de l’original et dans la double disparition annoncée, que peut alors la poésie ?

II) Transfigurer le monde

a) Imitation mais recréation.

Le poète ne se contente pas d’imiter ou de décrire. Son regard s’accompagne d’un rythme, de l’association unique d’un son et d’un sens que l’on nomme poésie. Son attention guide alors la nôtre parce qu’elle sélectionne les éléments pour récréer un monde à partir de celui existant. Le « soleil », l’« abeille », sont des réalités dans le monde qui les a vus naître et mourir mais ces éléments évoluent dans un nouveau cadre, se joignent et se distancent dans une énonciation qui est celle de la subjectivité poétique, ils ne sont plus des parties isolées d’un monde observé. Notons également que la référence à « l’abeille » est aussi une discrète référence à la poésie puisqu’elle nous renvoie à l’abeille de Platon, qui, dans son dialogue d’Ion, représente les poètes en abeilles dans le jardin des Muses. En revenant à Platon, nous retrouvons aussi une autre idée du sensible.

b) L’imaginaire du dépassement

Le monde sensible pourrait en effet être aussi celui du rêve. L’esprit aussi semble en « maraude ». Est-il déjà endormi ? Lorsque nous observons la structure d’un sonnet, nous savons que la progression se joue dans le dernier tercet. Or celui-ci énonce une délicatesse, une fragilité oscillant entre le merveilleux (« les mailles d’or de ce filet subtil », v. 13) et l’onirique, le mot « rêves » intervenant en dernier, en position finale d’importance dans le poème :

12 Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
13 Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
14 Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.

À l’image d’un attrape-rêves, avec, aussi, en substance, l’idée d’une toile d’araignée de poésie, ce poème n’« emprisonne » pas seulement les « rêves », il les inscrit dans le rythme et jusque dans la coupure du vers 14 qui détache la symbolique du poème : inscrire les rêves, les maintenir.

c) Recréation et dépassement

Dans cette récréation et cet imaginaire s’inscrit en effet l’idée d’une fixation : en poétisant le monde, un poème marque un instant sur le papier et l’y maintient. La beauté, les émotions, seraient ainsi photographiées en écriture poétique. Lorsque nous lisons ce poème plus de cent ans après, nous retrouvons les sensations imaginées du soleil, nous entendons les bruits et pourrions percevoir les odeurs. Ces sensations s’inscrivent au-delà de la disparition voire au-delà du texte même parce qu’elles découlent d’une émotion propre, celle du poète, mais dérivent aussi vers un univers tout à la fois singulier et pluriel : ce sont les émotions du poète qui, passant par le jeu poétique, recréent un nouveau monde qui ne sera plus soumis à la disparition. Sa seule contrainte temporelle dépendrait plus en fait de sa réception et de la réaction du lecteur. Une beauté magnifiée puis inscrite dans l’univers poétique évolue dans son propre univers en parallèle du nôtre, sans être soumise à la même finitude.

Conclusion

Finalement, en s’appuyant sur le monde sensible, le poème utilise le monde des Idées, celui de la poésie. Il observe, crée et récrée un nouveau monde qui s’appuie sur l’ancien mais le fait renaître autre. L’imaginaire viendrait alors en dépassement de la description pour la figer, un instant, dans un monde nouveau, fait de sens et de sens et qui suivrait son évolution propre.

Notes

[1en maraude : en quête de butin

[2tamiser : laisser passer en adoucissant

[3émeraude : pierre précieuse de couleur verte

[4vermeil : rouge foncé

[5gaze : étoffe légère et transparente.

[6Un poème en langue étrangère imposerait, dans l’idéal, d’être étudié dans sa langue d’origine. Il ne serait ainsi pas possible d’étudier concordance des sons et des idées sauf à passer par le truchement du traducteur, qui est passeur plutôt que poète.


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Et savoir attendre
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, première partie
puce Interview de Minh-Triêt Pham - Le haïku
puce Lecture poétique à la Comédie Française
puce L’art s’empare de l’absinthe, ou l’inverse peut-être ...
puce Lecture et performance des Haïkus du livre Au Fil des pas
puce Eclairement à l’heure du Printemps des Poètes
puce Contribuez à l’écriture de l’histoire du bateau l’Aventure
puce Féérie de guimauve
puce Mme Bovary c’est peut-être toi c’est pas moi
puce Parcours entre les éléments - l’expo L’Eau et le Feu à l’Eglise des Jacobins, Agen
puce Le passager de Paris - Galerie Vivienne
puce Le passager de Paris - Passage Verdeau
puce Le passager de Paris - Passage Jouffroy
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, troisième partie
puce Peinture du chaos : trois questions à Maurice Cohen
puce Maurice Cohen et le chaos : la peinture comme énergie
puce Curiosité littéraire : L’Histoire de la littérature française de René Doumic
puce Le Rouge et le Noir : un enchantement pour les oreilles
puce La nuit européenne des Musées 2014 : une aventure d’un jour
puce Trois questions à Alain Blondel, peintre des mots et poète des couleurs
carre_trans

Mise en place d’un comité de lecture Poésie

Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Windows   BD   Peinture   Littérature   Cours   Fable   Windows Mobile   Techniques   Edito   Tutoriels   Société   Pages Ouvertes   Urbanisme   Manga   Spectacle   Windows 7   Droit   arts visuels   Linux   Séries TV   Histoire   Bases de données   Photographie   Anime   Windows Vista   Poésie   Culture générale   Métier   Cinéma   Europe   Musique   Microsoft Office   Tutoriels pour débutant   Roman   Vie privée   Théâtre   sport   Education   Installation   Firefox   Android   Recherche d’information bibliographique   HTML  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires