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Le poème du 24 - Je me sens l’âme carnassière d’Antoine Bariseel

vendredi 24 juin 2011, par Corinne Godmer, Eclairement impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour le mois de juin, le comité de lecture Poésie a retenu pour vous un poème d’Antoine Bariseel. L’auteur a eu la courtoisie de nous le faire parvenir à l’adresse courriel de l’association, ainsi que de répondre à l’entretien préparé par Corinne Godmer.
Si vous aussi souhaitez soumettre vos créations à Eclairement, n’hésitez pas à nous contacter par ce formulaire.


Le poème

Je me sens l’âme carnassière

Je me sens définitivement un destin de louve carnassière mes dents
s’enfoncent à reculons du trou formé par la chaloupe de mon amour
mon seul et sourd amour ma seule et unique proie de volonté laissée libre
par l’entremise du sentiment petit plein inégalable qui naît là sous
l’oeil affaibli venant comme la lueur du jour et là parfois encore je
mords davantage je serre les deux mâchoires l’une contre l’autre
laissant rien libre aux abords pas de peau d’amour laissée vacante
béate si pourvu qu’elle soit belle en ce temps là je n’ai rien
d’autre à me défendre de vouloir toujours sous moi elle s’incline me
laisse faire se laisse croquer ma proie plus forte c’est la nuit qui
parcourt le chemin à qui elle rend ses heures davantage je mords encore

Au petit matin elle est là morte bien sûr que la fatigue a appelée sur
l’autre rive de l’autre bord sans passeur elle est passée reviendra
reviendra pas gardons quelques forces mon amour gardons ce qu’il faudra
pour recommencer à te manger ma gueule de louve très masculine au yeux
des corbeaux t’embrasse maintenant c’est un conte de fée tu te
réveilles morte et fatiguée

Nul vampire en moi s’il faut que je dédouane moi-même de ces
accusations qui vous portent à lire plus loin de moi la tare susdite rien
de bien laid pourtant à la charge du cannibale ordinaire ni du calliphage
quotidien

Osso buco de toi qui es aimé toi le même encore toi qui prends le goût
de mes cisailles hachures toi antique et nommé ainsi syllabement tu ici
car faudrait pas qu’ils te mangent

Chacune jalouse abondamment l’autre qui croquera mieux et plus laquelle
et où ton corps et ta peau qui me sépare de toi que je ne mange pas la
nuit viendra où je te mangerai tout entier où et quand tu le sais pas
moi tu me diras le moment venu de prendre le lit ou la couche comme la
table du festin pour lequel tu sculptes ton âme avec un piano ce soir un
autre soir vivre te voir mourir par moi inlassable et toi inlassable aussi
c’est d’accord pour moi aussi je veux bien que tu mordes et embrasse
mon destin un temps et louve la mère de nous deux comme de deux autres
nourrira bien nos deux bouches festin de l’un dans l’autre encore
festin deux fois parfaitement dégusté c’est commode et c’est convenu
comme dire manger l’être aimé

Je ne fais que poser un temps mes dents elles repartiront jamais si tu les
y laisses traîner bain de sang c’est rouge est ce toi qui saignes ou le
jour qui point mais si faut il mourir si seulement le faut il meurs moi
alors qui es tu encore l’homme préhystérique l’amoureux transi
courageux maquisard social le tout je préférerais

Bien sot est celui qui ne sait pas dans quoi il mange mais lignes qui
vaillent on ne peut effacer et parfois si tôt qu’on est bête on est
pris pour littérateur félon à son amour dors amour ici je couche ce que
j’y ai vu qui n’y est pas mais que j’y verrai encore si tu laisses ma
salive croupir devenant crue mais belle dans l’attente de toi et mourir
un peu comme jamais dans toi

Antoine Bariseel

Tous droits réservés

L’entretien

Corinne Godmer

Nous ressentons à la lecture la présence forte de l’autre, par le désir d’entrer en lui, « Je me sens définitivement un destin de louve carnassière mes dents s’enfoncent à reculons du trou formé par la chaloupe de mon amour », mais également par son absence, « je serre les deux mâchoires l’une contre l’autre. L’autre, au-delà du passage d’un corps à l’autre, du sang de l’un à la nourriture de l’autre, passe aussi dans l’identification féminine. Difficile en effet de poser une sexualité au poème, « gueule de louve très masculine », qui pourtant en déborde. Le jeu sur les paradoxes du dedans dehors « s’enfoncent à reculons du trou formé par la chaloupe de mon amour », en mimant à demi-mot les mouvements-même de l’amour semble pourtant hésitant. Cette « bouche carnassière » prête à dévorer l’amour, la vie, la mort, voire la poésie, renvoie-t-elle à un sentiment de survie ou au don ?

Antoine Bariseel

J’essaye de répondre dans l’ordre à vos remarques.

Le poème se construit comme la représentation d’une communication directe entre le poète (le "je") et son "amour" (définissant alternativement l’acte amoureux et l’autre, l’être aimé). Les mouvements d"hésitation du texte, l’absence de ponctuation, la construction en paragraphes miment certes un peu la respiration qui anime le flux sanguin tout comme organisent la fiction d’une communication sans intermédiaire, immédiate ; l’acte sexuel se présente en rupture de cette respiration, en acte de domination érotique (même si plus loin le poète accepte d’inverser ou de partager la domination) et de "dévoration". A ce titre, la volontaire "indéfinition" des genres (masculin/masculin, masculin/féminin, féminin/masculin) présente donc une sexualité affranchie des normes sociales et renvoie le lecteur à sa propre autonomie dans la définition de ces normes.

L’acte sexuel est érotisé par la morsure transformé au fil du texte en cannibalisme ordinaire et dont le texte reproduit les mouvements physiques qui font monter l’excitation jusqu’à l’attente de la jouissance finale.

La morsure devient métonymie de la pénétration, permettant le festin.

La "bouche carnassière" du poète ne dévore l’amour et ne se joue de la mort (petite mort) de l’autre que pour permettre de recommencer ad lib. cette communication charnelle. C’est un don qui permet, anime la survie me semble-t-il.

Corinne Godmer

La répétition du mot amour dans un poème qui ronge les os et boit le sang est curieuse. S’agit-il d’un amour pour l’autre ou d’une haine de soi ?

Antoine Bariseel

Il me semble que la plupart des romans de vampires joue déjà sur l’ambiguïté sexuelle de la morsure ("c’est commode et c’est convenu comme dire manger l’être aimé"), mais il fallait déplacer le problème pour en faire la déclaration textuelle d’un amour placé sous des auspices particuliers ("louve la mère de nous deux", même si on sait bien que l’un trahit l’autre dans l’histoire au bout du compte). Mais ici, aussi, les deux être en présence sont unis dans un même destin de festin réciproque, celui qui mange aujourd’hui, qui mord, fera don à son tour, quand le temps sera venu, de sa salive. En vérité, l’amour décrit par le poème est un amour débutant (petit, plein, inégalable) ; l’amour, la sensation d’aimer j’entends, est un plaisir égotiste (au sens, centré sur sa propre jouissance) qui se transforme par une opération que j’ignore en don de soi.

Corinne Godmer

Curieuse aussi cette substitution de l’âme et du corps comme si le corps agissait, tandis que l’âme espérait. Si l’amour s’envisage dans la mort et le déchirement, déchirement de la chair, de l’autre, mais aussi de soi, la nourriture serait-elle de chair, d’espérance ou d’écriture « mais lignes qui vaillent » ? Ou, pour reformuler, la nourriture de poésie est-elle plus substantielle que celle de l’autre ?

Antoine Bariseel

Je ne fais pas de séparation entre la nourriture poétique et la nourriture de l’autre, puisqu’ici l’une permet l’autre, et l’autre a permis l’une. Mais il est vrai que le poème édifie un amour, lui donne forme d’être. Quand de son côté, la question qui touche l’autre est celle de l’existence, du présent, de l’être-là, qui se plaît à convoquer à souhait l’image du poème.

Corinne Godmer

Les références historiques, « louve la mère de nous deux », voire « préhystériques » et littéraires témoignent d’une écriture et d’une histoire maîtrisées. Pourtant la thématique du poème est étrange, provocante, appelant à lire entre les lignes. S’agit-il alors de le marquer de son sang ou de faire rejaillir celui de l’autre en soi pour le porter au-delà du poème ?

Antoine Bariseel

Vous avez raison de dire que le poème est étrange, c’est ce qui me plaît quand j’écris, arriver à un texte étrange, et d’abord étrange pour moi, étrange par rapport à chacun des mes autres textes. L’étrange garantit une distance, impose la réflexion parfois sans fin. Le mélange des genres, des références contribue à cela. Si on essayait de construire un puzzle concret, on s’y perdrait, en particulier pour ce poème. Pour rester dans une vérité, le tableau est difforme et déformant, il peut ainsi se recomposer à chaque lecture.

Corinne Godmer

Quelle est la question que j’aurais dû poser ?

Antoine Bariseel

Je n’en ai aucune idée.


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+ Répondre à cet article (3 commentaires)
  • que le sieur bariseel ait écrit ce qu’il a écrit... bof ! que l’une des tenantes du site l’ait commenté ?? rebof ! dans les siens termes... beurk ! surtout quand on s’ouvre au monde avec du Ronsard ici, du Nelligan par-là... un piège quoi !... adieu de claude gauthier dans le gard

    repondre message

    • « bof », « rebof », « beurk », joli choix de registre de langue, particulièrement argumenté. Tenante de ce site, non, ni tenancière de quoi que ce soit. Mais merci d’être passé.

      repondre message

    • Cher Monsieur,

      merci de votre commentaire, merci que vous ne verrez certainement pas puisque vous nous dites adieu pour une publication qui semble-t-il vous déplaît particulièrement. Eclairement propose des auteurs connus, classés dans les classiques, comme des expérimentations et des auteurs d’aujourd’hui. Apparemment, rien que du dégoût pour vous, tant pis, pourquoi rester si ces choix vous rendent malade ? On eût pu espérer cependant plus de retenue de la part de quelqu’un qui semble se dire amateur de beaux textes.

      Bien à vous.

      repondre message

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