Accueil > Art et culture > Le nouveau Tayfun Pirselimoğlu : Je ne suis (...)

Le nouveau Tayfun Pirselimoğlu : Je ne suis pas lui

dimanche 20 avril 2014, par Iymen B. impression

Mots-clefs :: Cinéma ::

Le 11e Festival de Cinéma de Turquie s’est tenu à Paris du 5 au 13 avril 2014 aux trois Luxembourg. Nous avons pu y découvrir le tout dernier chef-d’œuvre de Tayfun Pirselimoglu, Ben o Degilim, littéralement Je ne suis pas lui. Un film interrogeant l’identité d’un homme solitaire.


L’histoire est centrée sur Nihat, un homme âgé d’une cinquantaine d’années travaillant dans un restaurant à Istanbul. Il y rencontre Ayse, dont le mari est en prison. La jeune femme entame un jeu de regards capiteux et finit par l’inviter à dîner chez elle. Nihat remarque la ressemblance frappante entre lui et son mari emprisonné à travers une photo, ressemblance que ne cesse de répéter Ayse. Elle semble avoir trouvé en la personne de Nihat une version améliorée de son mari. Ainsi leur relation commence à se construire doucement… jusqu’à ce que Nihat emprunte définitivement l’identité du mari en cellule.
Le film s’ouvre avec une atmosphère morose qui se poursuit dans presque tous les plans, traduisant une histoire paraissant monotone mais qui se relève avec des moments culminants. Je ne suis pas lui est un film au caractère réflexif, aux plans parfois soporifiques mais au scénario captivant.

Un questionnement sur l’identité

Qui suis-je ? Qui êtes-vous ? Qui sommes-nous ? Des questionnements sur sa propre identité et la valeur qu’on lui accorde, sans oublier cette facilité à la laisser s’éteindre au profit d’une autre, doucement mais sûrement. Tayfun Pirselimoglu souligne ainsi l’importance du physique, à quel point nous sommes influencés par cette simple apparence charnelle. Il nous impose une vision simple mais pourtant souvent oubliée… de prime abord, la seule chose qui distingue les individus entre eux est l’apparence, ce que reflète le miroir. Cette image du miroir est reprise par le réalisateur dès les premiers plans… Nihat se regarde dans le miroir, et son image commence à s’effacer doucement pour s’éteindre complètement quelques secondes après. Ce sera-là le leitmotiv de tout le film. Son reflet qui s’efface, une métaphore pour indiquer son identité qui se supprime au profit du vide.
Ainsi, emprunter l’apparence d’un autre, et vous vous retrouvez avec une toute nouvelle identité, une nouvelle histoire, de nouvelles relations complètement différentes…

Un héros moderne ?

Statique, inexpressif, Ercan Kesal joue son rôle à la perfection. On l’avait déjà vu en médecin saignant de l’œil dans Tu illumines la nuit, un rôle qu’il a maîtrisé avec perfection, on le retrouve avec plaisir dans cet œuvre cinématographique au questionnement profond.

Nihat n’est pas un héros. C’est un personnage plat, une coquille vide. Il est de ceux qu’on ne veut pas prendre en affection, parce que taciturne, morne, presque sans vie, affichant toujours cette façade terne. Pourtant, cet antihéros est le sujet principal de l’histoire, tout gravite autour de lui. Le réalisateur nous raconte sa vie de telle façon qu’il aurait pu raconter la vie de n’importe quel autre individu, aussi insignifiant ce dernier puisse-t-il être. Une manière d’indiquer que chacun peut être le héros de sa propre histoire, sans qu’il ne soit nécessairement pourvu d’un caractère courageux ou d’intentions vaillantes. Nihat ne rêve pas de sauver le monde. Parce que le héros d’aujourd’hui n’a point besoin de se confronter à des monstres mystiques, la réalité de la vie lui suffit.

Le réalisateur arrive, avec une certaine subtilité, à nous amener à apprécier cette figure tout de même. Cet homme n’est pas un héros, il n’a rien du personnage extraordinaire implanté dans un décor ordinaire, ni ne se trouve face à des situations hors du commun. Non, il a simplement fait la rencontre d’une personne qui lui a changé la vie. On vient à en pâtir, à avoir presque un sentiment de pitié pour lui. Il arrive ainsi à nous évoquer des sentiments contradictoires, de l’indifférence, on se retrouve à frôler l’appréciation et la compassion.

Un rapport aux femmes omniprésent

Déjà dans Hair, le film qui a projeté Tayfun Pirselimoglu au devant de la scène cinématographique, c’est une présence féminine indispensable qui est mise en scène. Dans ce film, tout comme dans Je ne suis pas lui, c’est la rencontre avec une femme qui brise un homme que la monotonie de la vie rend irascible. Les femmes semblent donc donner un sens à l’existence de ces hommes en perdition ; leur histoire prend un nouveau tournant dès la rencontre fortuite avec elles.
Cette rencontre offre tout à Nihat : un corps, des repas, un appartement, une voiture et même un rôle de mari, une nouvelle identité en somme. Un nouveau tournant dans sa vie.

Mais elle, qu’attend-t-elle ? Un homme, semble-t-il. Quelqu’un qui puisse l’emmener nager, quelqu’un qui soit présent. Une simple compagnie qui puisse la rassurer. On retrouve ainsi un schéma patriarcal avec cette figure masculine qui protège, et la figure féminine qui la sert.
Le mari de Ayse semble être un bourreau des temps modernes : il bat sa femme, lui refuse le divorce. Ayse ressemble à cette victime prise du syndrome de Stockholm qui recherche son geôlier désespérément après avoir gagnée sa liberté, et elle le retrouve en la personne de Nihat. En cela est pointée du doigt la dominance des hommes sur les femmes, cette forme de violence psychologique que l’on retrouve dans les sociétés modernes.

Une possible double lecture ?

Le ton narratif semble toutefois indiquer une pointe d’optimisme, une certaine forme de bonne volonté, voire un message de bon augure. A un âge aussi avancé, il est possible de se reconstruire, de rencontrer les bonnes personnes et d’entamer un nouveau tournant dans sa vie… mais sans pour autant falsifier l’identité d’un autre ou l’emprunter. Bien que le tournant de ce scénario se déroule d’une manière étrange, avec d’autres choix et d’autres façons de voir l’avenir, rien n’est impossible à la vie que l’on mène et pour celle que l’on mènera.
On vient ainsi à s’interroger sur les bons choix à faire, sur la bonne manière de se relever après un échec ou suite à la perte d’un être cher. Doit-on chercher à le retrouver à tout prix sous une forme et avec une histoire différente ?

Titre  : Je ne suis pas lui
Titre original : Ben O Degilim
Réalisé par : Tayfun PIRSELIMOGLU
Avec  : Ercan Kesal, Maryam Zaree, Riza Akin, Mehmet Avci, Nihat Alptekin
Pays de production : Turquie-Allemagne-Grèce-France
Année de production : 2013
Durée  : 2h04

Bande annonce


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce L’art s’empare de l’absinthe, ou l’inverse peut-être ...
puce La promenade féerique de Pierre
puce La promenade féerique de Floriane
puce Zero Motivation : une satire de la place de la femme dans l’armée Israëlienne
puce Lien de Mê Linh : rencontre avec Jean Marc Turine au Centre Wallonie Bruxelles
puce Le Cinéma turc : un paradoxe moderne
puce Can Candan, figure turque de l’engagement artistique
puce Le passager de Paris - Galerie Vivienne
puce Le passager de Paris - Passage Verdeau
puce Le passager de Paris - Passage Jouffroy
puce Le passager de Paris - Passage des Panoramas
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, troisième partie
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, première partie
puce Interview de Minh-Triêt Pham - Le haïku
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Cours   Pages Ouvertes   arts visuels   Théâtre   Installation   Poésie   Android   Cinéma   Séries TV   Métier   Windows   Vie privée   Europe   Windows 7   Manga   Tutoriels pour débutant   Anime   Littérature   Linux   Techniques   Microsoft Office   Photographie   Droit   BD   Roman   Histoire   Peinture   Education   Edito   HTML   Firefox   sport   Windows Mobile   Spectacle   Bases de données   Recherche d’information bibliographique   Culture générale   Société   Tutoriels   Fable   Urbanisme   Musique   Windows Vista  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires