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La pantomime des gueux, extrait du Neveu de Rameau, Diderot

Le discours philosophique de la lune : Premier quartier

samedi 13 novembre 2010, par Corinne Godmer impression

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Commentaire Pantomime des Gueux « Non vous dis-je, je suis trop lourd pour m’élever si haut (…) Moi – Diogène se moquait des besoins » Neveu de Rameau, Diderot


[sommaire]

La pantomime des gueux : le texte

LUI. ― Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m’élever si haut. J’abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais terre à terre. Je regarde autour de moi ; et je prends mes positions, ou je m’amuse des positions que je vois prendre aux autres. Je suis excellent pantomime ; comme vous en allez juger.

Puis il se met à sourire, à contrefaire l’homme admirateur, l’homme suppliant, l’homme complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard comme attaché sur d’autres yeux, la bouche entrouverte, les bras portés vers quelque objet ; il attend un ordre, il le reçoit ; il part comme un trait ; il revient, il est exécuté ; il en rend compte. Il est attentif à tout ; il ramasse ce qui tombe ; il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds ; il tient une soucoupe, il approche une chaise, il ouvre une porte ; il ferme une fenêtre ; il tire des rideaux ; il observe le maître et la maîtresse ; il est immobile, les bras pendants ; les jambes parallèles ; il écoute ; il cherche à lire sur des visages ; et il ajoute : Voilà ma pantomime, à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.

Les folies de cet homme, les contes de l’abbé Galiani, les extravagances de Rabelais, m’ont quelquefois fait rêver profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plus graves personnages ; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis.

MOI. ― Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci ; et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.

LUI. ― Vous avez raison. Il n’y a dans tout un royaume qu’un homme qui marche. C’est le souverain. Tout le reste prend des positions.

MOI. ― Le souverain ? encore y a-t-il quelque chose à dire ? Et croyez-vous qu’il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de la pantomime ? Quiconque a besoin d’un autre, est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa maîtresse et devant Dieu ; il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L’abbé de condition en rabat, et en manteau long, au moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.

LUI. ― Cela me console.

Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les positions des personnages que je nommais ; par exemple, pour le petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire de la main gauche ; de la droite, il relevait la queue de son manteau ; il s’avançait la tête un peu penchée sur l’épaule, les yeux baissés, imitant si parfaitement l’hypocrite que je crus voir l’auteur des Réfutations devant l’évêque d’Orléans. Aux flatteurs, aux ambitieux, il était ventre à terre. C’était Bouret, au contrôle général.

MOI. ― Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. Mais il y a pourtant un être dispensé de la pantomime. C’est le philosophe qui n’a rien et qui ne demande rien.

LUI. ― Et où est cet animal-là ? S’il n’a rien il souffre ; s’il ne sollicite rien, il n’obtiendra rien, et il souffrira toujours.

MOI. ― Non. Diogène se moquait des besoins.

Quelles richesses recèle cette pantomime ?

I) L’art de la pantomime

- l’observation des autres

La pantomime se révèle remarquable tout d’abord par la qualité de son observation. Pouvoir singer différents métiers et différentes attitudes suppose en effet d’avoir saisi en quelques instants les traits caractéristiques, voire caricaturaux, qui les rendent uniques. Lui mentionne cette attitude, cette « position » d’observation qui lui donne une occasion unique de spectateur « Je regarde autour de moi ; et je prends mes positions, ou je m’amuse des positions que je vois prendre aux autres ». Le mot « positions » répété par deux fois, indique bien ici les postures, les attitudes, mais il signale aussi le poste occupé par Lui pour ses études de caractères.

Il s’appuie dans un premier temps sur des types puisque son imitation vise « l’homme admirateur, l’homme suppliant, l’homme complaisant » ou brocarde « des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux ». Il les reprend ainsi dans leur attitude générale, les distingue par des traits mais ne les définit pas dans leur personnalité.

Il mime ensuite des personnalités « le petit abbé », « l’auteur des Réfutations », « Bouret » donc franchit une étape supplémentaire dans l’imitation puisque le personnage est clairement désigné. Il fournit donc une observation générale et une observation particulière.

- la qualité du mime

Sans recours à la parole, le mime suppose une expression du corps. Lui utilise donc la gestuelle « il a le pied droit en avant (…) il cherche à lire sur des visages ». L’accumulation des propositions et les choix de verbes, d’attitudes, figurent un homme de théâtre utilisant son corps et l’espace pour remplir son rôle.

Lui se focalise également sur les expressions du visage « il s’avançait la tête un peu penchée sur l’épaule, les yeux baissés » et exécute donc un travail complet pour récréer le personnage imité.

Plus encore, il les fait naître devant son interlocuteur « je vois Pantalon dans un prélat », « je crus voir l’auteur des Réfutations ». Il s’agit donc d’un mime qui s’avère plutôt réaliste puisque Lui parvient, par la simple imitation, à représenter une autre personne : « il contrefaisait à mourir de rire, les positions des personnages que je nommais » et que Je reconnait immédiatement.

- la charge critique

Le mot « pantomime » utilisé dans l’extrait suppose un travail d’imitation et de composition qui saisit les traits de la personne visée mais également ce qu’elle peut avoir de ridicule. Ce mot comporte donc déjà une nuance d’esprit critique ce que Lui concède : « je m’amuse des positions que je vois prendre aux autres ».
Ainsi, il stigmatise des comportements hypocrites qu’il observe et juge. Par la mention des « gueux » tout d’abord, qui renvoie à une dénonciation de tous les comportements sociaux des courtisans et emmène dans un même élan « l’homme admirateur, l’homme suppliant, l’homme complaisant » et l’homme méprisable. Il englobe donc dans la même catégorie et dans la même phrase l’homme de cour et l’homme du monde : « Voilà ma pantomime, à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux ». Personne ne semble épargner dans cette généralité de l’hypocrisie sociale.

En effet, lorsque Moi mentionne les philosophes comme des gens épargnés par cette tendance à l’hypocrisie, en vantant leur détachement « le philosophe qui n’a rien et qui ne demande rien. », Lui emploie dans sa réponse des mots crus pour les désigner « animal », puis se moque de ce peu d’ambition « S’il n’a rien il souffre ; s’il ne sollicite rien, il n’obtiendra rien, et il souffrira toujours. ». Il reconnaît ici implicitement l’utilité, même regrettable, de ce comportement.
La pantomime de Lui révèle donc une charge critique. Mais cette critique est adressée et reçue : elle reçoit un écho et s’amplifie.

II) Le dialogue de la critique

- Interaction entre les deux personnages

Moi utilise le mot « hypocrite » pour qualifier une personnalité imitée, intégrant les critiques portées par Lui (« imitant si parfaitement l’hypocrite que je crus voir l’auteur des Réfutations devant l’évêque d’Orléans »).

La réaction de Moi (« et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis ») indique qu’il aura ensuite à cœur de repérer ces manières dans ses observations futures. Lui lui a dispensé un enseignement dont Moi se souviendra par la suite. Les qualités de pantomime de Rameau comme les écrits de Rabelais et de l’abbé constitueront un fond d’observation commune : « Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plus graves personnages ». Le mot « masque » est ici employé pour figurer la composition artificielle de l’hypocrisie et désigne également le masque de l’acteur qui endosse tous les rôles.

- Dialogue de la critique

Plus étonnant, Moi prends ensuite le relais de la dénonciation énoncée par Lui.

Lorsque Lui épargne le souverain, « Il n’y a dans tout un royaume qu’un homme qui marche. C’est le souverain. Tout le reste prend des positions », Moi lui dénie aussitôt cette position privilégiée et accuse : « Le roi prend une position devant sa maîtresse et devant Dieu ; il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de gueux devant son roi. ». En dénonçant jusqu’à la personne du souverain, il le rabaisse à sa qualité d’hommes, ni plus, ni moins que les autres. Il reprend aussi les termes de Lui, « flatteur », « valet », gueux » pour montrer que la leçon est assimilée et poursuivie. L’expression « pantomime des gueux » lui est d’ailleurs attribuée et Lui se montre presque plus mesuré : « Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est le grand branle de la terre ».

Enfin, lorsqu’il explique « je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis. », il donne des qualificatifs précis à des personnalités, les disqualifie et les juge. Le mot « pourceau » attribué à un « cénobite » est en effet une dégradation, de même que le jugement porté sur le ministre et sa cour.

Moi intègre donc la leçon de Lui mais dépasse la dénonciation de l’hypocrisie pour porter des jugements.

Conclusion

La charge critique et la dénonciation de l’hypocrisie ne sont pas seulement dans le mime exécuté par Lui mais également dans sa réception et le dialogue qui en suit. Dans l’investissement aussi de Moi qui dépasse l’enseignement pour porter sa propre charge critique. L’un critique par le geste, l’autre y adjoint la parole. Ce sont les deux facettes d’une même dénonciation.


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