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La naissance de la presse moderne en France - De l’ancien au nouveau régime de la presse

mercredi 24 janvier 2007, par Anne-Renée Castex impression

Mots-clefs :: Culture générale ::


I] De l’ancien au nouveau régime de la presse

A] Ancien régime et presse

- le principe de l’ “autorisation préalable”

Sous l’Ancien Régime, toutes les productions imprimées étaient en principe contrôlées par le pouvoir. Les métiers de l’imprimerie étaient strictement réglementés par une organisation corporative (1). Le métier d’imprimeur s’exerçait exclusivement par privilège royal et le nombre d’imprimeurs était limité : en général un par ville moyenne.

Le Bureau de la Librairie à Versailles, sous la direction du Chancelier (maître de la Librairie mais aussi chef des universités, collèges, académies, imprimeurs et libraires) délivrait les autorisations. Le Chancelier, premier officier de la Couronne, dépendait du roi. Pour paraître, un livre devait d’abord être examiné par un censeur, qui donnait ou non son accord, lequel avait parfois pour condition l’amputation du texte.

L’autorisation de publication ne mettait pas pour autant auteurs, imprimeurs et même censeurs à l’abri de poursuites éventuelles. En effet, s’il ne pouvait pas intervenir avant la publication, le Parlement avait compétence sur les délits constitués et pouvait donc engager des poursuites contre des livres
préalablement “autorisés”.

La presse subissait un contrôle renforcé. Peu de journaux existaient car il leur fallait obtenir un privilège (2) par lettre patente (3) du roi. Le système de contrôle, comme pour les imprimeurs, associait producteurs de journaux et circuit de censure : le privilège garantissait le monopole et donc la sécurité en limitant la concurrence. Les nouveaux journaux devaient payer un droit s’ils empiétaient sur le domaine des privilégiés. De plus, les journaux avaient interdiction de parler des sujets politiques d’actualité.

- les “permissions tacites”

Il faut toutefois relativiser la sévérité du contrôle. En effet, malgré une apparente rigueur, le régime de la Librairie avait été assoupli par l’existence du système des “permissions tacites”. Un registre spécial avait été ouvert à la Librairie. Malesherbes, directeur de la Librairie de 1751 à 1763, et réputé ami et protecteur des “philosophes” en étendit l’usage. Il n’en est apparemment pas le créateur, d’après ses propres dires : “je ne sais avec certitude dans quel temps l’usage s’en est établi ; il l’était depuis longtemps quand je fus chargé de la Librairie [...] Ainsi je crois qu’elles ont commencé à peu près dans le temps de la mort de Louis XIV.” (4) Les permissions tacites permettaient de publier des ouvrages (livres et journaux) sans qu’ils aient été ni autorisés, ni interdits officiellement. De ce fait, dans les ouvrages permis tacitement, on ne voyait apparaître ni cachet royal officiel, ni le nom du censeur.

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B] “Lumières et presse”

- le développement de la presse au XVIIIe siècle

Le XVIIIe siècle voit l’apparition d’une véritable opinion publique, dans une société de plus en plus alphabétisée. On assiste à la multiplication des sociétés de pensée, des clubs et des cafés littéraires. De nouveaux réseaux de sociabilité intellectuelle se créent, en marge de la légalité ; le débat politique survient sur la scène publique. L’opinion publique s’affirme, surtout après 1750, comme un tribunal devant lequel doivent être débattus les problèmes de société. Face à un public de plus en plus large, et surtout l’élite lettrée, les journaux existants paraissent insuffisants et le manque de choix flagrant. Cependant, un certain nombre de progrès sont réalisés : le contenu des journaux s’enrichit et leur nombre augmente : on compte 274 nouveaux titres entre 1750 et 1770. L’amélioration des conditions techniques, qui permet une diffusion plus rapide et un coût de revient moins élevé, explique cette multiplication des périodiques. Les lecteurs, avides de nouvelles, souhaitent une périodicité plus fréquente : c’est à ce désir que répond en 1777 la création du premier quotidien français, Le journal de Paris. Ajoutons à cela que la monarchie ne pouvait empêcher l’entrée en France de gazettes étrangères, ainsi que de livres. En effet, la France, avec ses 27 millions d’habitants, constituait un marché attractif.

Malgré ces évolutions, le développement de la presse reste limité ainsi que sa diffusion. La presse française du XVIIIe siècle reste avant tout une presse littéraire ou spécialisée. Le livre reste le support privilégié de l’expression des opinions et du débat d’idées. C’est lui, et non la presse, qui assume la fonction politique et polémique, face à une presse passive qui ne fait encore que rendre compte des événements. Le journalisme reste un genre mineur.

- la “liberté de la presse”

Les philosophes du XVIIIe siècle ont entretenu vis-à-vis de la presse une position ambivalente. D’un côté, ils ont pour la plupart revendiqué la “liberté de la presse” - ce qui signifiait à l’époque la liberté d’imprimer - comme une liberté fondamentale, un moyen d’accès à la vérité par la mise en discussion libre des idées, source de progrès. D’un autre côté, ils ont éprouvé un certain mépris pour la presse de leur époque, protégée par le pouvoir royal, dont ils dénonçaient les abus. En fait, les philosophes ont souhaité une liberté plus grande pour leurs propres ouvrages, considérant dans l’ensemble la presse comme un cadre trop fugitif pour les débats d’idées. Des passages de l’Encyclopédie (5) (1751 – 1772) prônent la liberté de la presse (articles “Libelle” et “Presse”). Dans son Dictionnaire philosophique (1764), Voltaire affirme qu’ “il est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue". Mais il déclare par ailleurs, au sujet d’un libelle contre Rousseau : “la presse, il faut l’avouer, est devenue l’un des fléaux de la société, un brigandage intolérable.” Rousseau, quant à lui, qualifie les journalistes de “manoeuvres”, ce qui montre assez dans quelle estime il les tient.

Malesherbes a affirmé, à la veille de la réunion des Etats généraux de 1789, la nécessité d’une parole libre : “Une assemblée nationale, sans la liberté de la presse, ne sera jamais qu’une représentation infidèle [...] la liberté de la discussion est le moyen sûr de faire connaître la vérité.” (Mémoire sur la liberté de la presse, 1788). Il a également dénoncé les contradictions du système de censure royale et les dangers d’un pouvoir qui mine sa propre autorité : “la loi défendant les livres dont le public ne peut se passer, il a bien fallu que le commerce de la librairie se fît en fraude de la loi [...] ce fut le gouvernement qui apprit lui-même aux libraires et imprimeurs qu’ils pouvaient contrevenir à une loi précise.” Malesherbes a aussi mis en lumière la difficulté à définir des principes clairs et généraux de limitation de la presse : “Les principes de la censure sont et seront toujours arbitraires.”

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C] La conquête de la liberté

- 1788 : la liberté de fait

Le 5 juillet 1788, un arrêt du Conseil du roi fait appel à “toutes les personnes instruites” du royaume pour qu’elles donnent leur opinion sur le mode de réunion des Etats Généraux, prévus l’année suivante. Cette décision signifie la suppression de fait des contraintes de la censure, sinon son abolition. Depuis l’assemblée des notables de 1787 (6), environ 40 pamphlets, brochures et autres avaient été publiés chaque mois, mais certaines de ces publications avaient été saisies. L’arrêt du 5 juillet supprime de fait l’autorisation préalable. De plus, les ouvrages publiés à sa demande ne pourront pas faire l’objet de poursuites.

L’année 1788 connaît donc une forte croissance des genres imprimés. Ce mouvement ira en s’amplifiant en 1789. À partir de juillet 1788, une centaine de pamphlets sont édités chaque mois. Cette inflation de la publication des pamplets a eu pour conséquence de relancer la campagne pour la liberté de la presse. De nouveaux périodiques paraissent sans autorisation (La sentinelle du peuple de Volney), ainsi que des ouvrages sur l’institution de la liberté de la presse (Mirabeau, Malesherbes, Condorcet, etc.).

Au même moment, dans toute la France, on rédige les cahiers de doléances (7). Il est raisonnable de penser que le déferlement des pamphlets a influencé leur rédaction. Si les cahiers du Tiers Etat demandent majoritairement la liberté de la presse, ceux de la noblesse émettent des restrictions, alors que ceux du clergé s’y opposent.

- 1789 : la liberté en droit

En 1789, 2 journalistes passent outre la censure : Brissot fait paraître Le patriote français en avril, Mirabeau fait de même avec ses Etats généraux en mai. Le 6 mai, un arrêt du Conseil du roi interdit leur publication et interdit qui plus est aux journaux de relater les séances des Etats Généraux. En effet, pour la monarchie, la liberté de publication octroyée en 1788 n’était qu’une parenthèse. Après la séance d’ouverture des Etats Généraux le 5 mai, l’arrêt du 5 juillet 1788 n’est donc plus valable. Mirabeau déjoue cette décision en faisant paraître le 10 mai les Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants1.

Finalement, le 19 mai, le pouvoir royal cède et autorise la presse à rendre compte de ce qui se passe aux Etats Généraux, sans faire de commentaires. De mai à juin, de nombreux journaux paraissent. Le 15 juillet 1789, au lendemain de la prise de la Bastille, la municipalité de Paris proclame la liberté de la presse par arrêté. Dès ce moment, la liberté est considérée comme acquise. La liberté de la presse existe donc en fait, mais elle n’est toujours pas fondée en droit. C’est ce dont se charge l’Assemblée nationale dans l’article XI de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, le 26 août 1789 : “La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi.” Ce texte fonde la liberté de la presse en France. Malgré des restrictions (les abus de cette liberté, laissés à la libre appréciation du législateur), le principe de la liberté est proclamé.


Notes :

(1) Sous l’Ancien Régime, la plupart des métiers étaient organisées en “corporations”. Les corporations étaient des communautés professionnelles, dotées d’une personnalité juridique et d’une organisation hiérarchique. Elles détenaient un monopole dans l’activité qu’elles pratiquaient.

(2) Du latin privata-lex (« loi particulière »), le privilège est une disposition juridique conférant un statut particulier.

(3) Lettre émanée du roi, par lequel il donne autorité à un droit, un état ou un privilège.Elle était ouverte, à la différence des lettres closes ou de cachet.

(4) Malesherbes, Mémoire sur la liberté de la presse, 1788

(5) Première encyclopédie française, publiée sous la direction de Diderot et D’Alembert.

(6) Assemblée consultée par le roi au sujet de questions concernant le royaume. Elle diffère des États généraux par le mode de désignation des députés : ils ne sont pas élus mais désignés par le roi. L’assemblée des notables de 1787 avait été réunie par Louis XVI pour essayer d’obtenir des subsides de la part de ceux qui étaient exemptés de l’impôt, afin de faire face au déficit de l’Etat.

(7) Registres dans lesquels les assemblées chargées d’élire les députés aux États généraux notaient vœux et doléances.

(8) Correspondance du député avec ses électeurs pour leur rendre compte de ses actes.

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