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La Nymphe endormie de Georges de Scudéry, le poème du 24

Le poème du 24

dimanche 24 mai 2009, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour le mois de mai, un poème galant du 17ème siècle par Georges de Scudéry (1601-1667). Nous proposerons quelques éléments de compréhension sans pour autant fournir un commentaire complet.

Surtout connu pour ces pièces de théâtre et ses conflits avec Corneille, Scudéry écrivit aussi, époque oblige, de la poésie.

Poème galant, sonnet amoureux mais lyrisme impersonnel. Nous verrons comment le poète se joue du contexte antique (esquissé dès le titre -"nymphe") et joue du poncif de l’amoureux-victime, dans un texte esthétique et ludique.


[sommaire]

La Nymphe endormie

Vous faites trop de bruit, Zéphire, taisez-vous,
Pour ne pas éveiller la belle qui repose ;
Ruisseau qui murmurez, évitez les cailloux,
Et si le vent se tait, faites la même chose.

Mon coeur sans respirer, regardons à genoux
Sa bouche de corail, qui n’est qu’à demi close,
Dont l’haleine innocente est un parfum plus doux
Que l’esprit de jasmin, de musc, d’ambre et de rose.

Ah que ces yeux fermés ont encor d’agrément !
Que ce sein demi-nu s’élève doucement !
Que ce bras négligé nous découvre de charmes !

Ô Dieux, elle s’éveille, et l’Amour irrité
Qui dormait auprès d’elle a déjà pris les armes
Pour punir mon audace et ma témérité.

Premier quatrain

Le sonnet s’ouvre sur une parole, voire un dialogue duquel nous n’entendons cependant que la parole du poète, celle du poète s’adressant à la nature mais sur un mode mythologique.

Le poète commence tout d’abord par s’adresser au vent en l’interpellant dans sa désignation personnifiée : "Zéphire".
Zéphir est en effet la représentation personnifiée du vent du nord dans la mythologie grecque. Il est le fils d’Eole (dieu du vent) et d’Eos (l’Aurore).

Cette référence mythologique fait suite à l’évocation de la "nymphe" du titre. Les nymphes sont dans la mythologie grecque, des jeunes filles déesses de la nature. Leur représentation fréquente en jeunes filles d’une grande beauté a fait d’une mot une sorte de métaphore pour désigner une belle jeune fille.
Le poète n’évoque donc pas nécessairement une nymphe au sens d’une déesse de la nature, mais bien une belle jeune fille. Les deux lectures restent néanmoins possibles car la jeune fille es t décrite comme se trouvant en pleine nature, à l’image des nymphes.

C’est cette posture plus clairement fictive que dans d’autres sonnets galants, le poète observant une déesse, qui tend à construire un lyrisme plus impersonnel, mettant en scène plus l’amour du beau qu’un quelconque amour.

C’est ensuite au ruisseau que le poète s’adresse.

A travers ces deux interpellations, se dessine la figure d’une nature vivante, animée (personnification car cette nature comprend la parole humaine et agit de façon volontaire) mais surtout une figure du poète évoquant celle d’Orphée, qui de son chant savait parler à la nature et émouvoir jusqu’aux rochers. Or Orphée est la figure suprême de la poésie.
Il s’agit donc peut-être pour le poète d’une façon de se mettre en avant. Il se présente comme ayant la faculté d’ordonner aux éléments de la nature et de les faire changer (voir les tournures impératives : "taisez-vous", "évitez les cailloux", "faites la même chose").
Et qui commande aux éléments si ce n’est un dieu ?

En dehors de cette approche centrée sur la figure du poète, ces adresses à la nature sont une manière de dessiner le contexte amoureux et de nous raconter une situation : celle du poète observateur et amoureux désirant admirer sans fin une belle femme.

Dire le désir du silence, c’est dire le désir d’observer, d’admirer, car c’est le sommeil de la belle qui permet une telle liberté de regard.

Second quatrain

Le poète joue encore avec la parole, cette fois, c’est avec son propre coeur qu’il dialogue.

Le sentiment amoureux en devient plus clairement exprimer : évocation du coeur comme siège des sentiments, évocation du souffle coupé (en même temps que prolongement du désir de ne pas interrompre le sommeil), posture de l’admirateur ("à genoux").

Le contexte est dessiné, vient alors la transcription de ce que le poète peut observer, dans un développement lexical du "belle" et de l’image de la nymphe.
La description est, comme le présuppose le titre du poème, laudative et vient faire appel à plusieurs des sens de l’observateur comme du lecteur.

La vue nous révèle une "bouche de corail", c’est à dire d’une couleur d’un rose à la fois vif et tendre. La métaphore "de corail" servant à désigner la couleur permet par ailleurs de maintenir la femme dans le règne du naturel.
Le "à demi-close" peut apparaître comme une figure du désir : une invitation comme quelque chose qui se refuse.

Le même procédé de référence à la nature se prolonge dans les vers suivants, eux-même développant sur le plan olfactif ce que la vue a révélé de la bouche : "l’haleine" se dit par le "jasmin", "le musc", "l’ambre" et la "rose".
Les qualifications continuent d’être positives "innocente", tout comme les tournures : comparatif de supériorité : "plus doux que".
Cette supériorité est reprise à travers l’expression ’l’esprit de" : il ne s’agit pas de la simple odeur, il s’agit de son essence, de son parfum à l’état pur.

Premier tercet

S’expriment alors clairement les ressentis de l’observateur à travers une suite de tournures exclamatives et admiratives sur l’ensemble du tercet.
Après la description de la bouche, viennent celle des yeux, du sein et du bras.

Même dans une posture inhabituelle, "yeux fermés", "bras négligés", la jeune femme révèle des qualités et une grande beauté. L’innocence de la posture au contraire de l’apprêt des femmes toilettées possède un charme certain.

Second tercet

La situation d’admiration secrète est rompue et s’exprime dans une exclamation désemparée.

Le sens de cette dernière strophe semble de prime abord ambigüe.

L’Amour avec un "a" majuscule prolonge l’aspect mythologique du poème, renvoyant à la figure d’un dieu de l’amour qui pourrait être Eros (Cupidon dans la mythologie romaine). En effet il est question d’armes ("a déjà pris les armes") et Cupidon est représenté avec un arc et des flèches dont il se sert pour transpercer les coeurs et faire naître l’amour.

A partir de ces éléments, voici comment pourrait se comprendre ces vers finaux :

- la nymphe est en colère d’avoir été observée et la punition du poète est de ressentir un amour intense qui ne sera pas partagé (image traditionnelle de l’amour comme blessure et de l’amoureux comme victime). Dimension mythologique ici dans cette punition de la témérité.

- la nymphe se réveille, assoupie déjà, elle était objet de désir, une fois réveillée, tous ces charmes apparaissent d’autant, provoquant un amour encore plus intense chez le poète-observateur. La nymphe Dormant, l’amour n’était que désir, la nymphe réveillée, le désir devient passion.

A noter que certains lecteurs/commentateurs ressentent cette fin comme humoristique.

Plutôt que de parler d’humour, il est possible de parler de l’amusement final, de ce poète tout puissant (maîtrise des éléments, observateur de l’innocence) qui devient d’un seul coup pris au piège de son jeu du désir : victime de l’Amour.

Peut-être faut-il voir une dimension d’amusement, de ludique dans le renversement entre le calme développé tout au long des trois premières strophes, en opposition avec l’idée d’agitation et de violence qui se développe dans le tercet final :

"taisez-vous", "ne pas éveillez", "murmurez", "se tait", "sans respirer", "doucement" opposés à "s’éveille", "irrité", "a déjà pris les armes" (idée de soudaineté dans le "déjà"), "punir".

Mais il semble que le poème joue surtout avec les thèmes traditionnels de l’amoureux et de la dame aimée, thèmes que l’on trouve déjà Dans Les Amours de Ovide et que le baroque et la préciosité se font un plaisir de reprendre et de faire varier : la beauté, l’amour-douleur, l’innocence et en même temps la cruauté.

Illustration :
Lucas Cranach l’Ancien
Nymphe à la source
Huile sur bois (Musée de Besançon) - 1517

Poursuivez votre lecture :

- Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine - Commentaire

- Sur Paris de Paul Scarron

- La Belle Matineuse, Vincent Voiture - commentaire

- Petite perle cristalline, Henri Frédéric Amiel - commentaire


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