Accueil > Art et culture > L’ouverture du Neveu de Rameau de Diderot, (...)

Le Neveu de l’année

L’ouverture du Neveu de Rameau de Diderot, commentaire

Discours philosophique de la lune : dernier quartier

vendredi 4 juin 2010, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: Culture générale :: Education :: La Revue du 24 :: Roman ::


[sommaire]

Incipit du Neveu de Rameau de Diderot

Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie. J’abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit dans l’allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence ; là je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu. C’est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot, qu’on voit les coups les plus surprenants, et qu’on entend les plus mauvais propos ; car si l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs, comme Légal ; on peut être aussi un grand joueur d’échecs, et un sot, comme Foubert et Mayot. Un après- dîner, j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu, et écoutant le moins que je pouvais ; lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n’en a pas laissé manquer. C’est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison. Il faut que les notions de l’honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête ; car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans ostentation, et ce qu’il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au reste il est doué d’une organisation forte, d’une chaleur d’imagination singulière, et d’une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas ; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues. On dirait qu’il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu’il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet, comme s’il n’avait pas quitté la table d’un financier, ou qu’il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. Aujourd’hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l’appeler, pour lui donner l’aumône. Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit grenier qu’il habite, à moins que l’hôtesse ennuyée d’attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour, entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n’a pas six sols dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d’un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n’estime pas ces originaux-là. D’autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m’arrêtent une fois l’an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu’ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage ont introduite. S’il en paraît un dans une compagnie ; c’est un grain de levain qui fermente qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite ; il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité ; il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute, et démêle son monde.

PDF - 50.9 ko
Incipit du Neveu de Rameau de Diderot

Introduction

Les premières pages d’un livre – l’incipit- nous présentent de façon traditionnelle les personnages, les évènements à venir. Le début de ce récit s’engage pourtant sous les contradictions et les brouillages, déstabilisant le lecteur plus qu’il ne le prépare au livre à venir. Dans quelle mesure ce début de récit est-il particulier et pourquoi ?

I) présentation en confrontation des personnages

L’extrait débute par la présentation des personnages mais seul l’un des deux parle. Cette configuration n’est pas inhabituelle mais elle met en exergue les oppositions entre les deux personnages.

- deux caractères

Le premier à parler est le narrateur qui se présente lui-même, en deux temps. Il décrit tout d’abord ses habitudes de vie, de fréquentation, les lieux qu’il aime à retrouver (« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal ») puis ses activités de philosophe, ses capacités à réfléchir (« Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie. »). Face à lui, un homme qu’il décrit d’abord par son caractère d’originalité : « un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n’en a pas laissé manquer » et dont il trace un portrait à charge « C’est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison ». Son insistance sur la bienséance « les notions de l’honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête » le rend, d’après son propre portrait, plus à même d’incarner l’honnête homme.

- deux façons de vivre

Le narrateur se dépeint lui-même comme sociable, tourné vers les activités de l’esprit (« là je m’amuse à voir jouer aux échecs »), les rencontres également. Ses aptitudes à se tourner vers l’autre et à réfléchir sont soulignées. Il ressort de son autoportrait l’idée d’une conduite tenue et retenue, toute en habitudes.

L’autre personnage est à l’inverse détaillé dans son indécision, ses extrêmes traduits par des antithèses : « Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues » et « Le mois suivant, il est gras et replet ». Cette antithèse se retrouve dans son apparence physique également « Aujourd’hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers » et « Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu ». Il n’est pas jusqu’à son attitude qui ne soit marquée par les oppositions « il va la tête basse, il se dérobe » et « il marche la tête haute ».

Les deux personnages apparaissent donc comme deux opposés. L’un vit dans la réflexion et la continuité, l’autre dans le mouvement irréfléchi, l’absence de fondement.

- deux faces du même miroir.

Pourtant, cette présentation tranchée mérite d’être nuancée. Si le philosophe se présente comme homme d’esprit qui aime à suivre le même cheminement voire le même chemin, il détaille aussi des mouvements de pensées qui rappellent ceux de son protagoniste. Il est en effet celui dont la réflexion suit ses envies « J’abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée », de façon un peu trop libre pour n’être pas désordonnée. La comparaison avec le « libertinage » puis les « catins » nous indique que ce fonctionnement appelle plus l’amusement que l’admiration.
Le personnage en regard, à l’inverse présenté comme un homme de l’indécision, démontre en fin d’extrait la pertinence de ses interventions.

Il s’approche en effet de ces hommes qui permettent de remettre en cause les schémas de pensées préétablis « qu’ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage ont introduite ». Par leur propension à bousculer les convenances, ils présentent déjà en germe l’idée du fou dans son rapport au pouvoir (idée que nous retrouverons par la suite dans l’œuvre [1]). Plus encore, cet original-là touche à l’essentiel puisqu’il est « un grain de levain qui fermente qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle », donc l’essence même de l’intellectualité. Il permet à tous d’extraire la pensée brute. Il est enfin celui qui permet la mise à plat des comportements, au-delà de l’hypocrisie : « il fait sortir la vérité ; il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins ». Dans un siècle extrêmement attentif à la notion d’honnête homme, ce rôle est finalement aussi important que celui du philosophe.

Le portrait de l’original est balancé entre deux extrêmes, mais le philosophe oscille aussi dans son comportement. Les deux personnages reprennent ce balancement puisque leurs rôles sont en effet finalement proches et qu’ils apparaissent comme les deux faces d’un même miroir. L’extrait reprend donc, dans sa forme générale, le balancement de chacun des personnages pour les opposer mais les unir également. Ce n’est cependant pas sa seule particularité.

II) Les particularités de l’extrait

Au-delà de cette présentation en miroir, la structure narrative est elle-même déroutante.

a) Un récit entre personnel et impersonnel

Le récit ne comporte en effet aucun prénom et ce sont les pronoms, les caractérisations et les descriptions qui se chargent de la présentation. Si les habitudes de vie, les traits de caractères et les attitudes sont détaillées, les identités ne sont à ce moment du récit pas dévoilées.
L’insistance sur la première personne est alors curieuse. Le narrateur insiste en effet sur sa présence « C’est moi », « moi-même », « mon habitude » et le texte reprend l’usage de la première personne en écho mais nul nom n’est donné. Le lecteur oscille alors entre la marque du personnel, par les pronoms possessifs, et la marque de l’impersonnel, l’absence d’identité formelle.
Cette absence d’identité se retrouve également dans la présence du narrateur.

b) narrateur et vision du personnage-narrateur

Cette présence entraîne cependant de nouvelles questions. Le narrateur est intradiégétique -homodiegétique [2] mais il ne s’agit pas d’une autobiographie. La vision des personnages et du monde est celle du narrateur, donc un récit à focalisation interne ou omnisciente.
Le début du récit s’engage sur les réflexions d’un personnage mais ne nous délivre que sa seule perception, comme s’il s’agissait de resserrer, d’enfermer le portrait alors même qu’il évoque l’attention à l’autre. La remarque finale « c’est alors que l’homme de bon sens écoute, et démêle son monde. » pourrait dès lors s’adresser à l’extrait tout entier.

c) dérision

Le récit n’est pourtant pas dénué d’humour et de dérision, ce qui, paradoxalement, le rend plus intriguant encore. Le personnage narrateur fait retour sur lui-même pour se juger dans ses activités, « j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu, et écoutant le moins que je pouvais », dans l’exercice de sa profession « Je m’entretiens avec moi-même ». Il s’agit ici d’exercer une satire au titre d’un narrateur personnage.

Les remarques désobligeantes à l’encontre de l’autre personnage sont ainsi contrebalancées par cette autodérision (autre marque du balancement).

Entre présence marquée et flou de l’identité, narrateur-personnage qui juge le monde mais le limite, cet extrait déroute aussi dans sa déconstruction du personnel.

Conclusion

Cet extrait s’emploie donc à présenter situation et personnages mais déstabilise également. Les portraits fortement contrastés des deux personnages renvoient ainsi aux deux mêmes faces d’un miroir tandis que le narrateur-personnage évolue au cœur d’un récit personnel au bord de l’impersonnel. Ce début de récit déroute donc par sa propension à jouer de la déconstruction alors même qu’il devrait poser les bases d’une construction.


Illustration de l’article :
extrait de Louis-Michel van Loo (1767) : Portrait de M. Diderot
peinture à l’huile sur toile ; 81 cm (H), 65 cm (l)
Offert par M. de Vandeul à la République Française en 1911.
Actuellement visible au musée du Louvre à Paris.

Pour découvrir l’oeuvre entière, cliquez ici

Notes

[1« Celui qui serait sage n’aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas sage, il est fou, et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou ».

[2Intradiégétique : à l’intérieur de la diégèse – homodiégétique : personnage de l’histoire qu’il raconte


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Awen Nature, la distillerie d’absinthe
puce Zero Motivation : une satire de la place de la femme dans l’armée Israëlienne
puce Curiosité littéraire : L’Histoire de la littérature française de René Doumic
puce Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme. Nasser et Sadate
puce Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme
puce Article "Agnus Scythicus", Denis Diderot
puce Hip-Hop et politique, Episode 2
puce La promenade féerique de Pierre
puce La promenade féerique de Floriane
puce La lecture au-delà du handicap : une solution apportée par le livre audio
puce Sixième salon littéraire de Jean-Olivier - 5 avril 2014
puce Une provinciale au Salon du livre
puce Entretien exclusif avec l’écrivain et cinéaste Atiq Rahimi - seconde partie
puce Entretien exclusif avec l’écrivain et cinéaste Atiq Rahimi - première partie
puce Microsoft étudiant : état des lieux des offres éducation 2013
puce Aragon, "C’était le Paris de l’An Mille", le poème du 24
puce Baudelaire, L’Ennemi, le poème du 24
puce Commentaire de texte - Voltaire, L’Ingénu, Chapitre 1
puce Histoire de l’émancipation des femmes, Marie-Josèphe Bonnet
puce Les fenêtres de Charles Baudelaire, le poème du 24
puce Commentaire de texte - Voltaire, Correspondance, Étienne Noël Damilaville
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, troisième partie
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, première partie
puce Interview de Minh-Triêt Pham - Le haïku
puce Peinture du chaos : trois questions à Maurice Cohen
puce Maurice Cohen et le chaos : la peinture comme énergie
puce Le Rouge et le Noir : un enchantement pour les oreilles
puce La nuit européenne des Musées 2014 : une aventure d’un jour
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Pages Ouvertes   Europe   Vie privée   Windows Mobile   Installation   Techniques   Photographie   Théâtre   Roman   Manga   Métier   Spectacle   Microsoft Office   Fable   Tutoriels pour débutant   Histoire   Edito   Linux   BD   Peinture   Cinéma   Séries TV   Littérature   Android   Droit   Windows   Cours   Windows Vista   Education   Urbanisme   Windows 7   sport   Musique   Bases de données   Recherche d’information bibliographique   arts visuels   Culture générale   Tutoriels   HTML   Poésie   Société   Firefox   Anime  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires