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L’amour perdu : la symbolique de la chevelure

dimanche 30 mars 2008, par Claire Mélanie impression

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La chevelure dans un épisode de Star Trek

Star Trek parvient souvent à mettre en scène des scénarios qui méritent bien la lecture approfondie que le Canada ose lui consacrer dans les études en littérature (cf Richard Saint-Gelais notamment et son concept de transtextualité). Un double épisode de la saison 4 de Voyager (Year of hell) fait partie de ceux-là. Il met en jeu une problématique récurrente de science-fiction depuis les premiers Star Trek, les paradoxes temporels.

Le vaisseau voyager et son équipe de la Fédération rencontrent sur leur route un vaisseau Krenim (une espèce alien parmi d’autres) existant dans une bulle temporelle. Celle-ci l’empêche d’être soumis à l’écoulement du temps. La mission de ce vaisseau : rétablir l’histoire là où l’empire Krenim était à son apogée, grâce à une technique bien particulière, l’anéantissement des éléments postérieurs à la chute de l’empire par le biais d’une arme redoutable, un flux temporel.

Ainsi voyons nous disparaître toute trace de vie sur une planète peuplée qui revient alors à l’état original voulu. Mais modifier l’évolution d’une planète peut affecter toute une partie de l’histoire d’une région, car ce sont des alliances qui ne peuvent pas exister, des découvertes qui ne seront pas faites.

A noter également que c’est le capitaine qui a pour mission la restauration de l’Empire qui est à l’origine de sa chute. Ayant cherché par trop à jouer avec le temps, cherchant par trop la suprématie, dirigeant cette arme temporelle, il avait rayé de l’histoire un peuple ennemi, faisant disparaître avec lui leurs apports futurs, le vaccin contre une maladie qui finalement emportera tout l’empire et en particulier sa femme.

La fin est une mise en perspective cruelle et réflexive,une réelle chute qui amène à reconsidérer ce qui vient de se passer mais qui n’est pas forcément d’emblée évident.

Voyager entrant en collision avec le vaisseau Krenim, les secousses se multiplient, le capitaine se précipite dans sa cabine, regarde vers la mèche de cheveux de sa femme, conservée depuis plusieurs siècles dans une petite pyramide de verre. La caméra se resserre sur ce cercueil commémoratif, sur ses soubresauts, sa chute de la table et sa brisure sur le sol. La mèche, sortie de sa protection temporelle disparaît. Le bâtiment et le capitaine avec ne peuvent plus que se détruire également. La protection du temps n’est plus, le lien à la vie non plus.

En dehors des concepts SF, cette fin met en scène de façon pour une part renouvelée un imaginaire littéraire très développé : l’amour mort, perdu, qui se conserve, au-delà du temps, dans la chevelure coupée de la femme aimée, protégée dans un sarcophage de verre. Relique, souvenir, amour, état dépressif ou obsessionnel du personnage masculin resté dans la vie mais déjà plus vraiment vivant.

Le capitaine Krenim prolongeant sa vie ne fait déjà plus vraiment partie des mortels. Son obsession n’est pas sa mission (restaurer l’Empire) mais bien faire resurgir sa femme des décombres dont il est lui-même responsable.

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La chevelure dans la littérature

Cet épisode reprend alors un motif amplement développé dans la littérature. La chevelure, depuis l’antiquité est une représentation métonymique de la femme : une femme à la fois séduisante et menaçante. La Gorgone, avec sa chevelure de serpents serait alors l’incarnation de ce mystère féminin, reposant déjà sur un jeu d’attirance et de répulsion. Elle y ferait écho au sentiment lié au sacré, tremendum et fascinosum.

Cette métonymie est alors travaillée de manière dramaturgique et dramatique, voire tragique dans les romans du Moyen-Age. La chevelure devient alors à la fois le signe de l’emprisonnement et l’instrument de la libération. C’est le motif de la Dame enfermée en haut de la Tour reprise ensuite dans les contes. Les personnages féminins sont souvent désignées par une périphrase mettant en avant la chevelure, et sa couleur, le blond le plus souvent, de la femme. C’est par exemple le cas d’Iseult la blonde.

Les nouvelles fantastiques, au 19ème siècle, vont activer et comme matérialiser cette métonymie (ce que Star Trek fait aussi).
Entre autre auteur (on pourrait aussi évoquer Edgar Allan Poe) Guy de Maupassant dans sa nouvelle La chevelure découvre ce souvenir féminin, préservé et caché comme un joyau dans un meuble étrange et fascinant :


Vraiment, pendant huit jours, j’adorai ce meuble. J’ouvrai à chaque instant ses portes, ses tiroirs ; je le maniais avec ravissement, goûtant toutes les joies intimes de la possession.
Or, un soir, je m’aperçus, en tâtant l’épaisseur d’un panneau, qu’il devait y avoir là une cachette. Mon coeur se mit à battre, et je passai la nuit à chercher le secret sans le pouvoir découvrir.
J’y parvins le lendemain en enfonçant une lame dans une fente de la boiserie. Une planche glissa et j’aperçus, étalée sur un fond de velours noir, une merveilleuse chevelure de femme !
Oui, une chevelure, une énorme natte de cheveux blonds, presque roux, qui avaient dû être coupés contre la peau, et liés par une corde d’or.
Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé ! Un parfum presque insensible, si vieux qu’il semblait l’âme d’une odeur, s’envolait de ce tiroir mystérieux et de cette surprenante relique.
Je la pris, doucement, presque religieusement, et je la tirai de sa cachette. Aussitôt elle se déroula, répandant son flot doré qui tomba jusqu’à terre, épais et léger, souple et brillant comme la queue en feu d’une comète.


Cette chevelure fait naître l’obsession et le personnage masculin croit que la morte resurgit. Les cheveux ne sont plus la représentation de la femme vivante mais bien celle de la femme morte, de l’amour ambigu.

Dans un roman symboliste qui se nourrit pour une part du fantastique, Bruges La Morte de Georges Rodenbach, se poursuit cette association de la chevelure au motif mélancolique et à l’objet déclencheur de folie. Dans ce livre, Hugues Viane a perdu sa femme et s’est réfugié dans la ville de Bruges dans laquelle il peut vivre sa tristesse, parmi les canaux pleurant avec lui. Il garde, dans cette ville de silence et de mélancolie, dans sa grande demeure aux allures de cimetière, au plus intime et silencieux de cet espace, dans la pièce où sont accrochées ou disposées les reliques de son amour perdu
un cercueil de verre dans lequel dort la grande tresse blonde de sa femme disparue.

Puis, la jeune femme était morte, au seuil de la trentaine, seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais : fanée et blanche comme la cire l’éclairant, celle qu’il avait adorée si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la nacre, dont l’obscurité contrastait avec ses cheveux, d’un jaune d’ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos, longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons pareilles, qui descendent en frissons calmes.

Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en longue natte dans les derniers jours de la maladie. N’est-ce pas comme une pitié de la mort ? Elle ruine tout, mais laisse intactes les chevelures. Les yeux, les lèvres, tout se brouille et s’effondre. Les cheveux ne se décolorent même pas. C’est en eux seuls qu’on se survit ! Et maintenant, depuis les cinq années déjà, la tresse conservée de la morte n’avait guère pâli, malgré le sel de tant de larmes.

A la fin du livre, lorsque ce lieu sacré aura été profané par le double (le sosie) dégradé et dégradant de l’épouse morte, lorsque la chevelure aura été libérée de son sarcophage protecteur, c’est la mort et la folie qui adviendront, plongeant définitivement le personnage masculin dans le non-temps de l’abrutissement douloureux.

Elle avait aperçu sur le piano le précieux coffret de verre et, pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira, toute stupéfaite et amusée, la longue chevelure, la déroula, la secoua dans l’air.

Hugues était devenu livide. C’était la profanation. Il eut l’impression d’un sacrilège... Depuis des années, il n’osait toucher à cette chose qui était morte, puisqu’elle était d’un mort. Et tout ce culte à la relique, avec tant de larmes granulant le cristal chaque jour, pour qu’elle servît enfin de jouet à une femme qui le bafoue... Ah ! depuis, longtemps elle le faisait assez et trop souffrir. Toute sa rancoeur, le flot des souffrances bues, tamisées durant des mois par chaque seconde de l’heure, les soupçons, les trahisons, le guet sous ses fenêtres, dans la pluie - tout cela lui remonta d’un coup... Il allait la chasser !

Mais Jane, tandis qu’il s’élançait, se retrancha derrière la table, comme par jeu, le défiant, de loin suspendant la tresse, l’amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charmé, l’enroulant à son cou, boa d’un oiseau d’or...

Hugues criait : ‘Rends-moi ! rends-moi !...’

Jane courait, à droite, à gauche, tourbillonnant autour de la table.

Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces sarcasmes, perdit la tête. Il l’atteignit. Elle avait encore la chevelure autour du cou, se débattant, ne voulant pas la rendre, fâchée et l’injuriant maintenant parce que ses doigts crispés lui faisaient mal.

Bruges la Morte est un des exemples dont l’épisode de star trek semble l’écho : libération et destruction, sortie du cercle obsessionnel et mélancolique, fin de l’existence.


- Titre original : Star Trek : Voyager

- Saisons : 7

- Episodes : 171 - Statut : arrêtée en 2001

- Série créée par Rick Berman, Michael Piller en 1995

- Avec : Kate Mulgrew, Robert Beltran

Poursuivez votre lecture :

- Baudelaire, Un hémisphère dans une chevelure


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