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Ionesco, "Rhinocéros" , Acte I

« Rhinocéros en vue », Acte I, p. 21 ; de « Nous avons fêté l’anniversaire d’Auguste » à « Il sort son mouchoir », p. 26. Ionesco, Rhinocéros, Folio, 2011.

vendredi 10 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


Une dramaturgie subversive ? Le texte de théâtre et sa représentation

Questions préparatoires

Qui parle ? Le genre théâtral impose des didascalies qui assurent la présence et les intentions du dramaturge. L’emploi d’interjection « Ah ! » laisse entrevoir une implication du personnage et donc une volonté du dramaturge. L’interjection suppose aussi un ton et un niveau de langue.
Registre : comique. Sur l’ensemble de l’œuvre, polémique ?
Nous sommes dans le contexte du courant de l’absurde, genre mélangeant comique et satire de l’homme, un courant porté également par Camus et Sartre (tournés eux vers la révolte ou l’engagement).

À qui ? Le texte est un spectacle donc s’adresse à des spectateurs dont il va rechercher la complicité et l’attention.

De quoi ? La première scène rapporte la rencontre de deux hommes qui se connaissent et entament une conversation lorsqu’un rhinocéros vient à passer. La réaction des deux hommes est différente, tandis que l’arrière-plan, les autres personnages, semblent vivre une existence parallèle parfois.

Comment ? En utilisant beaucoup de didascalies, d’indications. En œuvrant sur deux niveaux, le dialogue entre les deux hommes, la vie qui se continue derrière puis, par le coup de théâtre, l’arrivée d’un rhinocéros. La mention des interjections dites ensemble donne un mouvement plus rapide à la scène : lue, elle perd en intensité.
Comique de répétition « oh un rhinocéros » et « ça alors » - comique de situation

Pourquoi ? Dans cette première scène, il s’agit surtout de présenter les personnages, l’intrigue, le lieu. C’est une scène d’exposition même si le passage dont il est question reste un peu décalé par rapport au début. Aux éléments traditionnels d’une scène d’exposition ou du moins d’un début de pièce, s’ajoute un élément étonnant qui amène aussitôt le spectateur à évaluer différemment la pièce. Il pressent, au fur et à mesure du déroulement, à des indications parsemées, que cette pièce basculera dans le subversif, qu’elle s’efforcera de détourner les normes, et, par conséquent, sera une pièce dont la fonction ne sera pas uniquement de divertir.

Introduction

Ionesco entend, avec le Rhinocéros, continuer de pratiquer le théâtre de l’absurde. Comique, le genre vise en effet une satire de l’homme dans un monde dont il n’entend rien. Déboussolé, l’humain est balloté, soumis à des situations ubuesques et étranges qu’il ne saisit plus et ne voit peut-être plus. Avec cet extrait que nous pourrions intituler « Rhinocéros en vue », nous ne sommes plus au tout début de la pièce mais celle-ci, débutée depuis peu, s’attache encore au déroulement de son exposition. Quelques personnages ont été présentés, dont deux principaux, aux caractères typés et opposés. Dans cet extrait plus précisément, la rencontre entre ces deux personnages s’enchaîne sur un dialogue qui est bientôt interrompu par l’arrivée inattendue d’un animal pour le moins étrange, un rhinocéros. D’apparence classique, cet extrait de la pièce laisse dès lors entendre une volonté plus incisive du genre. Nous pourrions ainsi nous demander dans quelle mesure cet extrait apparaît comme une subversion et pourquoi. Pour cela, nous étudierons, dans un premier temps, les éléments d’une facture classique, pour, dans un second temps, nous intéresser à ce qui déplace le traditionnel.

I) Une scène d’apparence classique

a) Une scène exposition traditionnelle

- Nous retrouvons encore des éléments traditionnels d’une scène d’exposition. Le décor est marqué, tout d’abord par la rue, puis par le café où s’installent les personnages. L’épicerie, le café, sont des lieux familiers que le spectateur connaît et reconnaît. Une femme fait ses courses, l’épicier encourage à la consommation, ce sont somme toute des scènes de la vie ordinaire.

- Les personnages sont également mentionnés mais ils sont ici des personnages types, des caractères. Déjà opposés par leur mise, leurs vêtements, au tout début de la pièce, ils sont, dans cet extrait, distingués de façon plus précise encore. Leurs personnalités s’opposent autant que leurs vêtements avec le personnage type de l’ivrogne, apathique et celui du Monsieur, bien mis, attentif à sa présentation et réactif aux évènements, colérique également. Ces caractères opposés laissent supposer une confrontation à venir. Mais la mise en parallèle permet aussi la caricature, tandis que le type autorise la reconnaissance, voire l’identification.

b) Un théâtre classique

- Comme le suppose le genre théâtral, des didascalies sont utilisées pour guider les acteurs et permettre au public de visualiser des intentions scéniques. Dans cette scène de Rhinocéros, les didascalies sont nombreuses et détaillées. Lors de la répétition en cascade de répliques « oh ! un rhinocéros », il est ainsi précisé que ces interventions sont faites en même temps par les différents acteurs (p. 23-24). La lecture d’une pièce donne à voir la différence avec le spectacle joué puisque ces indications scéniques coupent la lecture mais en permettent en même temps une meilleure compréhension. Ces indications sont en effet tant visuelles, « On verra la tête du Vieux Monsieur derrière les épiciers » (p. 25) -où le choix du temps laisse entrevoir une volonté du dramaturge, voire sa présence (en termes de position)- qu’auditives (nombreuses occurrences). Elles décrivent même les incidences des mouvements, comme la poussière répandue sur le plateau (« La poussière, soulevée par le fauve, se répand sur le plateau », p. 24).

- Des personnages en second rôle viennent compléter les personnages de premier rang en une galerie de portraits aussi typés que les premiers rôles. Ils ne sont pas nommés mais désignés par un trait de caractère mais tous portent une majuscule à leurs désignations comme s’il s’agissait de compenser cette absence de nom. Nous avons mentionné l’Épicier mais se remarquent aussi, en miroir, la « Ménagère », escortée de son chat nommé « minet » (p. 25) en caricature d’une nomination réelle, le « Vieux Monsieur », dont la mise est également détaillée (p. 24).
De prime abord, ce théâtre respecte les conventions d’une scène d’exposition et offre à ses spectateurs les éléments indispensables à la compréhension d’une pièce. Il suit les normes en la matière. Pourtant, des éléments inattendus viennent perturber la belle ordonnance de cette composition à première vue classique qui, d’une banale scène de province, bascule à l’imaginaire subversif.

II) Des éléments de subversion

a) Un décalage du genre

- Le décalage se fait tout d’abord par l’irruption d’un élément inhabituel : le rhinocéros dont les didascalies marquent chacun des gestes qui n’apparaît pas. Les indications visuelles et auditives sont nombreuses mais il reste une conception, voire une métaphore. Les réactions appartiennent également au domaine de l’absurde puisque si une grande partie d’entre elles sont logiques (l’étonnement, bien que celui-ci soit peu marqué « oh ! un rhinocéros »), l’absence de réaction de Bérenger est étrange (« toujours apathique et assis », p. 26).

- Le dialogue engagé entre les deux personnages principaux est, au début de cet extrait, absurde puisque Jean utilise un raisonnement illogique : « pas invité » à l’anniversaire d’un ami commun avec Bérenger, il s’offusque sur l’acceptation de cette invitation par Bérenger « Y suis-je allé moi ? » (p. 21). Les dialogues sont par ailleurs troublants puisque les personnages ne se parlent pas entre eux mais semble se parler tout seul. Le seul dialogue perceptible est celui entre Jean et Bérenger mais reste difficile, hésitant, un peu à contretemps. Lorsque Jean demande à Bérenger s’il a vu le rhinocéros, Bérenger ne répond pas immédiatement et sa réponse concerne plus les conséquences « Ça en fait de la poussière », (p. 26), que l’apparition même.
Cette première scène nous donne ainsi l’impression de contempler un monde parallèle au nôtre sur le mode du probable : il est possible de rencontrer des gens qui ne se parlent pas directement, un peu moins de croiser un rhinocéros bien que probable. Transposé sur une scène de théâtre, l’énoncé s’annonce sur le mode de l’humour et de la dérision, de la transgression du genre également. Il représente aussi une forme d’autonomie.

b) Un énoncé autonome

- Les didascalies forment ainsi une histoire dans l’histoire, par leur nombre tout d’abord, mais également par leurs indications. Elles sont ce qui permet au spectateur de visualiser, d’entendre et d’imaginer l’apparition d’un rhinocéros qui en fait, n’apparaît pas. Le pouvoir de suggestion des didascalies s’inspire de celui qui devrait être dans les répliques, l’intrigue. Les personnages semblent ainsi reléguer non au second plan mais sur un autre plan.

- Dans la même veine, les personnages se séparent en deux groupes. La scène semble ainsi créer une double histoire, avec deux personnages principaux et, dans le fond, la vie des autres personnages qui croisent les deux protagonistes sans pour autant être sur le même plan de réalité. Le seul élément qui perturbe les deux réalités reste le rhinocéros qui appartient au domaine de l’imaginaire. Nous avons donc une inversion des plans, des réalités, voire une superposition de ces réalités.
Cette première scène de Rhinocéros met donc en jeu une subversion des rôles et des réalités, en utilisant l’élément théâtral que sont les didascalies pour renverser les plans, les perspectives, comme nous le dirions d’un tableau. Il s’agit aussi d’une subversion du genre théâtral par l’apparition imaginaire d’un élément hostile et absurde, le rhinocéros, qui, pourtant, renvoie au genre comique, à l’absurde et constitue le support même de l’intrigue. Il est donc ce sur quoi s’appuie la pièce.

Conclusion

La scène, la pièce, s’appuient sur une prise de risque en utilisant l’absurde comme mode de fonctionnement et inspiration du mouvement. Dans cette scène à deux voix, deux réalités, deux dialogues et deux énonciations, le rhinocéros, élément imaginaire, apparaît finalement comme seul réel. Mais nous pourrions dire que dans cet univers, l’absurdité n’est pas tellement dans l’apparition fantomatique de l’animal métaphorique mais plutôt dans l’absence de dialogue réel : les personnages semblent autant étrangers à eux-mêmes qu’ils le sont au monde.


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