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Intellectuel Français, R. Debray

jeudi 18 octobre 2001, par Eclairement impression

Mots-clefs :: Culture générale ::


REGIS DEBRAY

I.F. suite et fin (2000)

(Quelques notes)

I La courbe d’un siècle

Le propos de R. Debray débute sur un paradoxe : rarement les « intellos » français ont été aussi envahissants, alors même que ce qualificatif est devenu péjoratif.

Cependant, malgré son omniprésence, l’intellectuel a perdu sa nécessité sociale, il disparaît, et R. Debray hésite entre « compassion et résignation ». Régulièrement, la fin des intellectuels est annoncée, et l’auteur cite J.F. Lyotard, « Tombeau pour l’intellectuel » (1984) de même que le discours de P. Nora « Adieu aux intellectuels ? ». Le premier affirme que l’intellectuel n’existe plus puisqu’il ne peut plus s’identifier à un sujet-victime doté d’une valeur universelle, comme le Prolétariat ; proposition que R. Debray ne retient pas

Et pourtant, l’I.F. (pour Intellectuel Français) touche à sa fin, au même titre que de nombreuses révolutions du vingtième siècle qui se sont inversées en contre-révolutions, malgré le fait que toutes les décennies depuis 1950 ont fait valoir leurs « nouveaux intellectuels ». Quand le terme intellectuel est apparu (1821), il faisait sens car s’opposait à la majorité de la population composée de manuels. Or, aujourd’hui, toute profession exige compétence et spécialisation et la notion perd sa substance.

Dès lors, R. Debray se donne pour objet de comprendre et d’expliquer l’évolution qui a lieu en rapportant l’état ultime de l’intellectuel à son état initial, pour définir ce qui les distingue mais aussi ce qui les unit. Utilisant la méthode conceptuelle, il définit un idéal type : l’I.O. désigne l’intellectuel sous sa forme originelle (1900) et I.T., le même à son stade terminal (version 2000). Il dénigre le pamphlet au profit d’une démarche de connaissance qui procède par « abstraction rationnelle. » Il s’agit de reconstruire un processus, non de faire un procès. L’I.T. n’existe donc pas en soi mais le modèle permet la classification et l’analyse.

L’auteur insiste sur l’inversion de toutes les valeurs qui ont accompagné l’avènement de l’I.O. Par exemple, l’I.T. fait métier de juger et non d’élucider, de dénoncer et non d’expliquer. Mais, il faut garder en mémoire que si l’I.O. et l’I.T. s’opposent l’un à l’autre, ils font partie d’un même tout : « L’héritier du nom est à la fois le continuateur du dreyfusard et son contraire. »

R. Debray résume ensuite sa thèse. Le siècle a constitué en une involution, et l’intellectuel s’est retourné contre sa fonction première. Les intellectuels, qui ont d’abord apporté un plus à notre modernité nouvelle via une aide à la maturité et à la prise de responsabilité, infantilise aujourd’hui les esprits et stérilise les énergies. L’I.F. accroissait l’intelligibilité, il renchérit sur l’opacité des temps et n’aide plus à devenir contemporain. Il faut donc s’en émanciper.

Le mythe fondateur de l’intellectuel remonte au 14 janvier 1898, date de publication du manifeste de Zola « J’accuse » relatif à l’Affaire Dreyfus. L’I.O. doit ainsi sa naissance à une erreur judiciaire. Selon R. Debray, l’I.O. rassemblerait de multiples vertus dont des capacités d’indignation mais aussi de discernement ; cette dernière qualité n’existant plus chez l’I.T. qui manque de rigueur. Alors que l’intellectuel terminal plaide « pour le Bien, contre le Mal ; pour l’humanité, contre le crime », le premier réfléchit sur ce qui est juste, il a le souci de la responsabilité. « L’I.O. cherchait plutôt à innocenter le faux coupable, l’I.T. à inculper un vrai innocent. »

Mais quels sont les traits caractéristiques de l’I.T. ?

Ce n’est pas un professeur, mais un « hors-classe, un hors-normes ». C’est un homme de culture, pas un spécialiste ; un lettré, un « esprit libre ». Il ne côtoie pas l’Etat, et contrairement à l’I.O. volontiers militant il se veut indépendant. Il s’agit d’un homme public. A la fois intégré et en marge, il reflète l’image de son époque et de la France « culture et communication. » L’auteur évoque aussi une tradition française : l’anti-intellectualisme de l’intellectuel. L’utilisation de termes provenant du registre médical tente de rendre les descriptions objectives, mais l’I.T. n’est pas un état pathologique. En effet, cela reviendrait à prendre pour norme et référence l’I.O. Or, ce dernier n’est qu’une forme historique d’existence de l’intellectuel. L’I.T. n’est donc pas une anomalie mais un mutant, le résultat d’une adaptation à son milieu.

Ce sont en effet les conditions objectives d’insertion de l’intellectuel dans la société qui ont changé et qui l’ont changé. Et ceci pour plusieurs raisons. L’auteur situe le point de retournement de la situation de l’intellectuel vers 1970, lorsque la publicité et les moyens de communication de masse, puis Internet, s’emparent de la culture et modifient la transmission des idées, donc transforment les intellectuels. « Qui croit que les supports sont des moyens mis à la disposition de ses fins, finit par épouser, à son insu, leurs fins à eux. » R. Debray est un médiologue, il reconnaît l’importance du support de la transmission.

L’I.O. reprend la tradition des philosophes des Lumières, l’écrivain se donnant aussi comme objectif rendre la Raison populaire, de tisser les liens entre le Savoir et l’Opinion. Solidaire d’un certain stade de développement industriel, il contrôle les vecteurs de sa pensée. Or, l’intellectuel terminal ne maîtrise plus les média qui imposent leurs conditions, sélectionnent, et le souci de rendement, de profit l’a donc emporté. C’est essentiellement le média qui assure le traitement de l’information et acquiert crédibilité et influence auprès des individus.

L’I.F. est celui qui a un projet d’influence, un pouvoir sur les hommes par les mots et les idées par le biais de ce qu’il publie. Son destin, son action, résident donc dans la publication et il est alors possible de comprendre pourquoi l’I.T. est devenu un publicitaire dans la logique marchande de l’offre et de la demande.

La mutation de l’I.O. en I.T. découle aussi de la substitution des sciences humaines aux humanités dans les années 1960. Les acteurs principaux de l’Affaire Dreyfus étaient des littéraires (Zola, France, Barrès, Péguy) et non des sociologues. Et R. Debray de donner une définition de la littérature qui la distingue du journalisme et de la science : c’est « tout ce qui sera plus intéressant demain qu’aujourd’hui. »

Ayant analysé les caractéristiques des modèles choisis et la mutation de l’I.O. à l’I.T., R.Debray va ensuite brosser le tableau clinique de l’I.T.

II Tableau clinique de l’I.T.

5 symptômes : l’autisme collectif

la déréalisation grandiloquente : la confusion des identités et des situations.

l’imprévision chronique

le narcissisme moral

l’instantanéisme : règne de l’immédiat, de la compréhension instantanée.

Malraux parlait de l’intellectuel comme de « celui dont la vie s’ordonne à une idée. » (p.48)

Le journaliste maîtrise la forme, mais la forme est sens ; entre le message émis et le message reçu il y a métamorphose. (p.50)

Le déploiement des opinions sied à une société qui doute de pouvoir atteindre la vérité et se contente du vraisemblable. (p. 55)

Les français s’entendent mieux que les autres peuples à lire l’histoire de la planète à travers la leur propre. (p.66)

Certains mots permettent de juger rien qu’en nommant (totalitaire, fasciste, communiste, nationaliste). (p.69)

L’intellectuel français a toujours montré une foi robuste dans ses propres mythes et la croyance aux transformations rapides du réel par la vertu de formules simples. (p.112)

III Noblesse n’oblige plus

P. Nora a vu en René de Chateaubriand le premier intellectuel de l’époque moderne, pour avoir intégré en quelque sorte un projet politique à l’intérieur de son projet littéraire. (p. 135)

Les médias sont l’institution « totale » de notre temps, comme l’était jadis l’Eglise, grande pourvoyeuse de positions. Elle dispose d’un pouvoir fédérateur irremplaçable. (p.147)


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