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Initiation à l’analyse linguistique du discours : application aux Lettres portugaises de Guilleragues - Hypothèses interprétatives, 3

dimanche 24 juillet 2011, par Claire Mélanie, Lucien impression

Mots-clefs :: Education :: Roman ::

Après les deux parties descriptives, dispositif énonciatif et modalisation, ainsi que les deux premières parties des hypothèses interprétatives : "Visée argumentative et auto-justification : la passion dénoncée ?", la lettre comme instrument d’une volonté, voici une troisième et dernière partie sur les ambiguïtés fondamentales du discours.


Cinquième et dernière lettre des Lettres de la religieuse portugaise

Si quelque hasard vous ramenait en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parents. (1) J’ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l’horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable, je sens vivement la honte des crimes que vous m’avez fait commettre, et je n’ai plus, hélas ! la passion qui m’empêchait d’en connaître l’énormité ; quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras, cruel ! (2) Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrais à consentir que vous fussiez heureux ; mais comment pourrez- vous l’être, si vous avez le cœur bien fait ? (3) Je veux vous écrire une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps ; que j’aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes après que je n’en serai plus si vivement touchée, et lorsque je vous ferai connaître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence de votre trahison, que j’ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir ! (4) Je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi et que vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison ; mais vous devez en tirer peu de vanité ; j’étais jeune, j’étais crédule, on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance, je n’avais vu que des gens désagréables, je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment : il me semblait que je vous devait les charmes et la beauté que vous me trouviez, et dont vous me faisiez apercevoir, j’entendais dire du bien de vous, tout le monde me parlait en votre faveur, vous faisiez tout ce qu’il fallait pour me donner de l’amour ; mais je suis, enfin, revenue de cet enchantement, vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avais un extrême besoin. (5) En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes faiblesses. (6) Ah ! qu’elles me coûtent cher, et que j’aurais été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé ! (7) Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité ; mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j’y parviendrai ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir ; mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne penser plus à vous, je crois même que je ne vous écrirai plus ; suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ? (8)

Guilleragues, 1669.

3. Les ambiguïtés fondamentales du discours

31. Mode hypothétique et modalités d’énonciation : un discours douloureux

Comme nous avons pu le voir, le mode hypothétique est certes porté par le futur, celui d’un possible apaisement, mais il renvoie aussi à l’irréel, et à un irréel douloureux pour le « je » qui fait l’expérience d’un présent en inadéquation, douloureux par définition même : le contenu de cet irréel ne sera jamais accompli. Le discours fait donc usage de l’irréel du passé : « que j’aurais été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé ! »
La tonalité de cette lettre ne peut alors être réduite à une tonalité provocatrice. A l’intérieur de cet aspect accusateur semble se déployer le mode de l’élégie, expression d’une douleur intime, et ce d’autant plus que cet irréel est lié est à une modalité d’énonciation particulière, la modalité exclamative.

Sont ainsi présentes plusieurs modalités d’énonciation exclamatives et interrogatives, renvoyant à une certaine oralité, ici celle du regret : « hélas ! », « cruel ! », « ah ! », « quand est-ce que mon cœur […] déchiré ? ». Les trois premiers exemples prennent l’allure d’interjections. Ces modalités sont comme autant d’indices de l’inscription du sujet dans son discours. Pourtant, cette inscription de soi dans sa parole n’est ici pas simple.

L’interrogation dialogique- notre troisième exemple- de Marianne à elle même semble être l’aveu explicite du doute, de la tension qui existe en elle. La médiation de l’autre est ce qui permet de se poser ces questions. Mais la mise en scène du futur ne serait qu’un moyen de cacher, de masquer un présent qui tend vers le regret, un présent inavouable, à moins que cela ne fût une façon de dire en creux, dans une sorte de litote [1] perpétuelle, de jeu de l’implicite et de la dénégation, la douleur et le regret : « après que je n’en serai plus si vivement touchée », « que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir ! »

32 Un présent inavouable : le désordre d’une âme divisée

321 Subjectivité apparente et subjectivité occultée

Le discours de Marianne se développe de deux façons. Nous renvoyons ici aux éléments concernant les valeurs et les formes modales. En effet, le rapprochement de ces deux grilles fait apparaître une alternance entre un mécanisme d’explicitation de la subjectivité du discours- ce sont les formes modales de dicto , les plus subjectivantes, que nous avons numérotées 5,6,7,8, portant un discours lui aussi subjectivant à travers les valeurs aléthiques et de finalisation - et un mécanisme d’occultation de cette subjectivité du discours, à travers l’expression des valeurs aléthiques et de finalisation par des formes objectivantes, les modalités de re , numérotées 1,2,3,4.

Peut ici s’analyser plus précisément le fonctionnement modal de la fin de la lettre, de « mais je ne veux » jusqu’à « divers mouvements ». Cette fin de lettre met surtout en évidence le phénomène d’explicitation de la subjectivation de la parole. Elle s’ouvre tout d’abord sur une valeur de finalisation, « je veux ». Elle continue par une forme dans laquelle s’exprime des valeurs axiologiques : « je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent ». Nous voyons que lorsque le sujet est doublement mis en avant, se révèle alors nécessairement l’aveu déjà implicitement lisible de sa faiblesse. Parler ouvertement de soi, c’est revenir sur ses propres écrits et ne plus les assumer réellement.
Le « je » finirait-il lui aussi par condamner sa démarche ? Le discours semble alors subir comme un sursaut vers l’objectivation, mais ce n’est qu’un leurre de plus. « il faut vous quitter et ne plus penser à vous » correspond à la forme 6, modalité de dicto. Cette forme permet de se cacher derrière une norme, et c’est ici la modalisation d’une exhortation affaiblie. Il s’agit de se référer à un « il », une instance extérieure pour avoir la capacité de réaliser cette rupture.
Mais le discours semble ne pouvoir s’empêcher de revenir à une forte subjectivation, à travers la modalité 8 même si la valeur est plutôt doxologique, ce qui met en avant la relativité de cette pensée, qui est en outre une nouvelle fois un retour sur une parole précédente : « je veux vous écrire une autre lettre ». L’interrogation finale a également la forme d’une modalité de dicto 8.

A noter par ailleurs la tentative de mise en place d’un discours logique et rationnel qui viendrait cacher les vraies raisons , les vraies motivations des actes. Nous faisons ici référence à l’explication de l’envoi d’une autre lettre qui se fait autour de la connexion logique « pour …que » alors que les formes comme les valeurs du discours sont subjectivantes.
La palinodie apparaît ainsi comme figure motrice du discours, et ce, pas uniquement sur le plan de la question de l’inscription de la subjectivité.

322 Sentiments et tons contradictoires

Lorsque l’on affine l’étude de la valeur modale des termes, il apparaît de façon évidente que le texte est porté par des isotopies antithétiques. La désillusion s’oppose à l’illusion, le détachement, voire l’ironie à l’exaltation, l’amour à la haine.
La genèse de la passion retracée par le personnage féminin peut être lue sous ce même signe de l’ambiguïté : remords pour ce qui s’est passé- regret de l’autre. L’ambiguïté réside alors dans le geste même d’écrire. Celui- ci semble être vécu par Marianne comme le moment d’une mise en présence, dans le temps même où s’affirme la volonté d’une distanciation. « vous écrire », c’est « penser à vous », donc aussi se souvenir.

33 Finalement, une mise en valeur du vous

331 L’importance de l’élocutif- allocutif

A partir du relevé initial, nous voyons que le discours de Marianne est un discours fortement orienté. C’est dans ces signes linguistiques au destinataire, en le mettant en scène autant que le « je » se met lui même en scène que le discours de rupture de Marianne peut apparaître comme un discours de prolongation, de mise en présence. Marianne ne semble pouvoir exister, linguistiquement donc sûrement aussi ontologiquement, sans ce positionnement - quel qu’il soit- par rapport au vous, donc ne semble pouvoir exister sans le vous. Le « je » paraît condamner à cette relation au « tu ».

332 L’image implicite du vous

Le « vous » n’est en effet pas uniquement défini par le réseau de signification des modalités de re déjà relevées dans la première partie. D’autres éléments viennent construire l’image de ce destinataire. Tout d’abord, le « vous » est gagné par une image différente de la passion que Marianne esquisse en filigrane.

L’expérience de vie qui a précédé la passion se donne dans des modalités de re à valeur affective, voire déontique négative. La passion serait une libération. Le « on m’avait enfermé dans ce couvent » est relayé par les tournures négatives, restrictives. Dans ce passage, le « vous » se distingue du « on » par ces actes, relayés dans le discours, il fait le jamais fait par le « on ».
De plus, le « on » est un pronom indéfini alors que le « vous » est construit par le discours comme une personne singulière, à qui l’on s’adresse, que l’on peut faire réagir, et de qui l’on possède des objets. Si l’on veut, le « vous » acquiert presque dans le texte la dimension démonstrative, déictique. La parole se déploie comme si elle disait toujours en arrière- plan : « oui, c’est à ce vous qui est vous que je parle ». La figure du « vous » est redoublée par la force illocutoire de chacune des paroles du « je ». Et lorsque le « vous » est mis en relation avec d’autres personnes, c’est dans un parallélisme distinctif, dans une mise en valeur, grâce à la valeur axiologique affective, hédonique négative portée par le qualifiant du nom « désagréables ».

Ainsi, de trois façons différentes, le discours de Marianne semble entrer en distorsion avec ce qu’il dit explicitement. Si ce discours se voulait comme simple récapitulatif – donc constatif -, il devient l’instrument d’une reconstruction de l’image de la passion à travers un prisme subjectif et négatif.
Si le discours dit la distance, l’étude du texte (pragmatique et modalisation) révèle que cette distance affective n’est pas un acquis mais une « volonté désirée ».
Enfin, nous pouvons dire que le discours du personnage est un langage de l’implicite où se cache une émotion autre, où transparaît malgré tout le mouvement vers le « vous » dans le temps même de sa mise en accusation. D’une manière différente, nous pourrions dire que se révèle ici une intentionnalité qui se cherche, ou tout du moins qui cherche à s’affirmer.

Dans cette construction de discours, l’auteur fait alors se décliner le motif de la lettre. C’est le verbe libérateur tout comme celui qui fait se souvenir, c’est également un objet qui prend corps, mais c’est aussi et surtout un espace où l’on peut se mettre en scène et à travers lequel on peut essayer d’atteindre l’autre et de s’atteindre soi-même.
Notons en dernier lieu le travail de l’auteur autour d’une « rhétorique linguistique » de la passion, à travers un effet de mimesis entre le mouvement du langage et le mouvement de l’âme.

Notes

[1La litote est une figure de style qui correspond à une tournure atténuée qui dissimule comme révèle ce qui est sous-entendu. L’exemple le plus connu est le "Va je ne te hais point" prononcé par Chimène à Rodrigue à l’acte III scène 4 du Cid de Corneille, lui signifiant en fait son amour inconditionné.


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