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Initiation à l’analyse linguistique du discours : application aux Lettres portugaises de Guilleragues - Hypothèses interprétatives, 2

dimanche 3 juillet 2011, par Claire Mélanie, Lucien impression

Mots-clefs :: Roman ::

Après les deux parties descriptives, dispositif énonciatif et modalisation, ainsi que la première partie des hypothèses interprétatives : "Visée argumentative et auto-justification : la passion dénoncée ?", voici maintenant une partie consacrée à la lettre comme instrument d’une volonté, avant une troisième partie sur les ambiguïtés fondamentales du discours.


Cinquième et dernière lettre des Lettres de la religieuse portugaise

Si quelque hasard vous ramenait en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parents. (1) J’ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l’horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable, je sens vivement la honte des crimes que vous m’avez fait commettre, et je n’ai plus, hélas ! la passion qui m’empêchait d’en connaître l’énormité ; quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras, cruel ! (2) Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrais à consentir que vous fussiez heureux ; mais comment pourrez- vous l’être, si vous avez le cœur bien fait ? (3) Je veux vous écrire une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps ; que j’aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes après que je n’en serai plus si vivement touchée, et lorsque je vous ferai connaître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence de votre trahison, que j’ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir ! (4) Je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi et que vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison ; mais vous devez en tirer peu de vanité ; j’étais jeune, j’étais crédule, on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance, je n’avais vu que des gens désagréables, je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment : il me semblait que je vous devait les charmes et la beauté que vous me trouviez, et dont vous me faisiez apercevoir, j’entendais dire du bien de vous, tout le monde me parlait en votre faveur, vous faisiez tout ce qu’il fallait pour me donner de l’amour ; mais je suis, enfin, revenue de cet enchantement, vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avais un extrême besoin. (5) En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes faiblesses. (6) Ah ! qu’elles me coûtent cher, et que j’aurais été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé ! (7) Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité ; mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j’y parviendrai ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir ; mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne penser plus à vous, je crois même que je ne vous écrirai plus ; suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ? (8)

Guilleragues, 1669.

2 La lettre comme instrument d’une volonté

Nous verrons comment le discours trahit une volonté non seulement de convaincre l’autre donc de le vaincre, mais aussi de se convaincre soi- même. Cette partie de l’interprétation s’appuiera principalement sur la pragmatique du discours et les actes de langage [1]
Si avant le « je » était le jouet de la volonté d’autrui, il s’agit alors pour lui de se reconstruire comme volonté propre ; ce que semble signifier ce « lorsque je veux m’en souvenir »

21 Jeu de la temporalité et la lettre comme volonté de mise à distance

Nous avons déjà suggéré cette mise à distance à travers la reconstruction de la passion comme intensément négative. Nous nous attacherons à la valeur illocutionnelle, que nous appellerons également force illocutoire [2], du discours dans son contenu et dans sa forme.

211 la force illocutoire : les caractérisants du verbe et adverbes modaux

Tout d’abord, des énoncés tels que « quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? », « quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras, cruel ! », possèdent un sens qui ne se limite pas au contenu propositionnel. En effet, ces énoncés ne portent pas simplement sur la question du moment, explicitement traduite par les « quand », adverbes de temps. Ils sont également, dans leurs formes interrogative et exclamative la traduction d’une volonté du « je » énonciateur à actualiser ce moment de la délivrance. Marianne ne demande pas seulement « quand », elle proclame son désir que ce « quand » soit maintenant. C’est en cela que l’on peut parler d’acte de langage.

Par ailleurs, les termes qualifiant la passion sont liés à un passé composé renforcé par un caractérisant du verbe, qui, en creux, affirme la révolution de ce temps : « j’ai vécu longtemps ». Se retrouve le même phénomène d’implicite et de force illocutoire dans cette expression avec adverbe modal, qui renvoie à la position et l’intentionnalité de l’énonciateur : « mais je suis, enfin, revenue de cet enchantement » . Il s’agit d’évoquer pour mieux pouvoir révoquer.

212 Limite : les insuffisances du passé reconsidéré

Le rappel d’un passé reconsidéré ne semble pourtant pas suffire pour s’en détacher. Le passé composé tout comme l’imparfait tendent à établir un rapport intime entre passé et présent, le présent de l’écriture de la lettre. Dans cette stratégie de mise à distance, jouée par l’écriture du « je » communiquant, mais si l’on se place au niveau du « je » énonciateur, pas nécessairement consciente, il s’agit de creuser plus profondément l’écart. C’est ce que nous livre le discours en faisant appel à un type particulier de modalisation, lui même lié à une temporalité spécifique.

22 Les énoncés métadiscursifs

221 Forme de la modalisation et force perlocutoire

Tout d’abord, les verbes au futur ou au conditionnel sont souvent des verbes en position de dictus. Ils sont alors précédés d’un verbe en position de modus, qui est lui au présent. Nous citerons ainsi : « je vous déclare que je vous livrerai… », « je crois que […] je me résoudrais… ». Cette forme modale de dicto, la plus subjectivante crée alors un effet d’insistance sur le « je » énonciateur et sur ses intentions, mettant en valeur le fait d’écrire ou de parler (les deux tendent ici à se confondre) comme action en direction de l’autre. Le discours met en jeu une force perlocutoire [3] Ce « je vous déclare », dans ce phénomène d’insistance sur le « je » , dans cette formule solennelle, semble destiner à convaincre, mais convaincre qui, là est toute l’ambivalence de cette lettre. Cette formule est autant le moyen d’affirmer sa personne à travers la reprise du pronom personnel que de provoquer l’autre, le faire réagir.

Il y a bien ici la tentation de la provocation. Nous le voyons par contre- point, car la suite de la parole amoindrit cette détermination proclamée, par le biais d’une concession, une nouvelle fois sous une forme de dicto : « cependant, je crois que je ne vous souhaite point de mal ». Le dictus, le déclaré ainsi que sa réalisation, sa réalité, semblent dépendants du modus. Il s’agirait de convaincre l’autre pour le rendre témoin des diverses résolutions donc garant de la réalisation de celle-ci. Le discours adressé serait ici un artifice pour nourrir sa propre volonté de décision.
L’importance de modalités à valeur de finalisation va dans le sens de cette hypothèse.

222 Valeur de la modalisation et discours performatif

Nous pouvons ici faire intervenir les occurrences de modalité à valeur de finalisation, qu’elles soient volitives ou désidératives. Certaines s’avéreront d’ailleurs proches de valeurs affectives. Ainsi de « je veux vous écrire une autre lettre », la signification du verbe vouloir est ici relayée et développée par « pour vous faire voir que », complément circonstanciel de but ; « lorsque je vous ferai connaître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence […], que j’ai oublié… ». Ici la parole se déplace d’un futur- temps porteur de cette valeur volitive- vers un présent pour renforcer son impact, la force illocutoire du discours, force qui cherche à blesser.

Nous pouvons, à travers cet effet d’actualisation, lire le désir d’un langage qui accomplirait ce qui est dit, propre du discours dit performatif. Il s’agirait ici d’écrire l’abandon pour se l’approprier, d’écrire pour ne plus écrire. L’écriture semble donc se situer dans une stratégie, une dynamique d’auto - persuasion. La présence du temps futur et de modes hypothétiques relayerait cette dynamique en venant s’opposer à la temporalité du passé.

23 Futur et modes hypothétiques

231 Une utilisation réitérée du futur en lien avec certains motifs

Nous pouvons ainsi notamment relever « je vous livrerai », « je serai », « j’aurai de plaisir », « je n’en serai plus… », « je vous ferai connaître », etc. De plus, nous pouvons remarquer des effets d’écho entre diverses propositions : le « je serai peut-être plus tranquille » est repris dans « je n’en serai plus si vivement touchée » mais aussi dans le « je me suis promis un état plus paisible ». L’isotopie de l’état calme participe sans aucun doute de cette volonté d’affirmer le futur contre le passé, l’état de paix à venir contre l’état de trouble.
Nous pouvons en outre remarquer que pour ces verbes au futur, le sujet est bien le « je », sujet de verbes d’action alors que nous avons pu noter qu’il avait rarement cette place et cette fonction pour les verbes à temporalités passée voire présente. Le « je », dans cette temporalité projective, semble alors se construire selon un rôle qu’il voudrait faire sien et qu’il voudrait que le « vous » croit sien.

232 Futur, liberté de parole et mise en scène de soi

Le futur ouvre en effet à la possibilité de se mettre en scène. Le « je » semble être personnage de ses propres volontés tout comme ses volontés semblent être construites comme des personnages. La fin de la lettre donne à lire un certain effet de théâtralité donc de mise en scène, qui se développe à partir d’une alternative au futur : « j’y parviendrai ou […] je prendrai contre moi quelque résolution extrême ». Le qualifiant du nom, « extrême », dit de lui même tout l’aspect « excessif » de l’acte envisagé donc l’aspect provoquant, provocateur de cette parole ; d’autant plus que Marianne ne se contente pas d’écrire cette possibilité (dans un jeu d’euphémisme). Elle y inclut une « suite », celle qui met en jeu son public, son destinataire : « que vous apprendrez… ». Le discours, donc la lettre, prend alors la forme d’un instrument agissant.

234 Image et statut de la lettre

La parole de Marianne dessine un motif concret de la lettre : elle n’est plus seulement un ensemble de mots, elle devient un objet, un instrument concret, une preuve de changement : « je veux vous écrire une autre lettre pour vous faire voir ».
La lettre devient donc l’objet- symbole de la victoire du « je » sur sa passion mais aussi l’objet- moyen de conforter la séparation : « En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne plus retomber dans mes faiblesses ». Dans ces deux citations, la lettre est constamment en position de complément d’objet direct ; la lettre, c’est l’objet- lettre.

Par ailleurs, l’évocation de cet objet est suivie, grammaticalement d’une proposition circonstancielle de but, dont la valeur modale est celle de la finalisation : cet objet a à agir. Rajoutons que ce motif de la lettre à venir semble permettre à l’énonciateur d’affirmer de façon détournée, indirecte, ce vers quoi elle tend mais qu’elle ne peut dire sans détours.

Mais si la lettre est ce qui doit permettre le passage d’un état à un autre, le discours offert n’en semble pas moins un discours de transition, porté par l’ambivalence.

Notes

[1La pragmatique du discours et les actes de langage s’intéressent au capacité d’action du langage. Ainsi le sens réel d’une parole peut se comprendre seulement si le contexte d’énonciation est connu. Par exemple, si une personne prononce les paroles suivantes "j’ai froid", le contexte d’énonciation peut apporter un éclairage sur le sens de cette phrase. En effet "j’ai froid" semble d’abord une phrase assertive, qui décrit. Mais si cette phrase a été prononcée par une personne allitée à une autre personne se trouvant à côté d’une fenêtre ouverte, la phrase peut être comprise comme une demande, celle que le destinataire ferme la fenêtre.

[2Un acte illocutoire est un acte contenu dans la parole. Ainsi ordonner, pardonner, promettre, juger.

[3Un acte perlocutoire est un acte que l’on veut réaliser par le discours. Certains de ces actes sont propres au langage : convaincre, persuader, d’autres peuvent passer par d’autres voies : émouvoir, faire peur.


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