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Initiation à l’analyse linguistique du discours : application aux Lettres portugaises de Guilleragues - Hypothèses interprétatives

jeudi 16 juin 2011, par Claire Mélanie, Lucien impression

Mots-clefs :: Education :: Roman ::

Après les deux parties descriptives, dispositif énonciatif et modalisation, voici maintenant la première partie des hypothèses interprétatives : "Visée argumentative et auto-justification : la passion dénoncée ?", avant une partie consacrée à la lettre comme instrument d’une volonté et une troisième partie regardant les ambiguïtés fondamentales du discours.


Cinquième et dernière lettre des Lettres de la religieuse portugaise

Si quelque hasard vous ramenait en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parents. (1) J’ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l’horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable, je sens vivement la honte des crimes que vous m’avez fait commettre, et je n’ai plus, hélas ! la passion qui m’empêchait d’en connaître l’énormité ; quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras, cruel ! (2) Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrais à consentir que vous fussiez heureux ; mais comment pourrez- vous l’être, si vous avez le cœur bien fait ? (3) Je veux vous écrire une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps ; que j’aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes après que je n’en serai plus si vivement touchée, et lorsque je vous ferai connaître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence de votre trahison, que j’ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir ! (4) Je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi et que vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison ; mais vous devez en tirer peu de vanité ; j’étais jeune, j’étais crédule, on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance, je n’avais vu que des gens désagréables, je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment : il me semblait que je vous devait les charmes et la beauté que vous me trouviez, et dont vous me faisiez apercevoir, j’entendais dire du bien de vous, tout le monde me parlait en votre faveur, vous faisiez tout ce qu’il fallait pour me donner de l’amour ; mais je suis, enfin, revenue de cet enchantement, vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avais un extrême besoin. (5) En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes faiblesses. (6) Ah ! qu’elles me coûtent cher, et que j’aurais été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé ! (7) Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité ; mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j’y parviendrai ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir ; mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne penser plus à vous, je crois même que je ne vous écrirai plus ; suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ? (8)

Guilleragues, 1669.

Partie 1 Visée argumentative et auto-justification : la passion dénoncée ?

En premier lieu et regardant le contenu, le discours du « je » dessine l’image d’une passion dont le "vous" de la lettre est le destinataire. Ce discours semble pour une part se donner comme descriptif, constatif mais certains termes renvoient à l’espace juridique et moral- « vengeance », « crimes », « persécute »,…- suggérant alors une autre dimension du discours.

11 Un discours constatif ?

Nous pouvons en effet remarquer l’importance de la temporalité liée au passé. Nous en relevons ici toutes les occurrences : j’ai vécu, vous m’avez fait commettre, la passion qui m’empêchait, …
Cela donne donc bien l’apparence de l’évocation de quelque chose appartenant définitivement à un autre temps. Cependant, cet aspect constatif est remis en cause par la charge négative attribuée à cette passion, en relation avec les valeurs modales.
L’image de la passion passée est bien reliée au présent, c’est le présent qui informe la construction de ce passé – penser à l’importance des formes de dicto 8. Il s’agira alors de déterminer le ou les buts de cette relecture tout d’abord en étudiant comment s’opère la construction de cette passion condamnée.
Nous verrons que l’argumentation est principalement visée argumentative et que les enchaînements discursifs existent mais bien souvent par évocation.

12 Construction de la passion abnégation, aliénation et passivité du sujet

121 Les étiquettes nominales et verbales négatives pour désigner la passion

Il s’agit ici d’établir la liste significative de ces étiquettes reliées à la passion. Son isotopie se décline tout d’abord à travers des termes forts et dont les valeurs axiologiques affectives et morales sont dévalorisantes voire renvoient à une dimension condamnable. Nous pouvons relever les expressions de « abandonnement », « idolâtrie », « l’horreur », « remords », « la honte des crimes », « énormité [des crimes] », « cet embarras », « mes faiblesses », cette passion est le contraire d’ « un état plus paisible ». La visée argumentative est ici sémantico- discursive.

De plus, lorsque apparaît un terme dont la valeur affective semble plus positive, le contexte de son apparition l’entraîne du côté d’une valeur négative. Il y a ici un phénomène de contamination de la dimension condamnable à tous les temps et aspects de la passion. Ceci paraît lié au fait d’une relecture informée par le présent qui refuse au passé tout aspect respectable, digne.
Ainsi, le terme « plaisirs », dans sa valeur affective positive, est remis en cause par sa proximité avec le terme « douleurs » auquel il est attaché par la coordination « et », mais également parce que ce nom est régi par le verbe « oublier ». De même, le terme « enchantement », dont la valeur affective peut- être duale, est projeté vers le côté négatif, vers la valeur de cette expression : « enchantement maléfique », par l’expression verbale qui l’introduit : « je suis, enfin, revenue de cet enchantement ».

En ce qui concerne les étiquettes verbales, nous relèverons plutôt des expressions verbales. Les constructions des phrases avec l’auxiliaire être, constructions récurrentes, seront étudiées dans la partie suivante sur les modificateurs sémantiques. En effet, ce verbe ne porte souvent en lui qu’une valeur neutre que seuls ses attributs feront varier. Ainsi nous nous contenterons de noter « une passion qui m’a fait perdre la raison » et « qu’elles me coûtent cher ».

122 Les modificateurs sémantiques : qualifiants du nom et caractérisants du verbe

Les modificateurs sémantiques tendent dans ce discours à alimenter et accentuer, aggraver les valeurs axiologiques affectives et morales négatives de la passion. Nous pouvons tout d’abord mettre en avant les attributs du sujet dans des expressions avec verbes d’état. Citons ici : « quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré », « quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras », « je serai peut-être plus tranquille », « je n’en serai plus si vivement touchée ». De plus, nombreux sont les modificateurs sémantiques, notamment des adverbes ou des adjectifs qualificatifs, à valeur d’intensifs. Citons par exemple : « rigueur insupportable », « je sens vivement ».

Mais cette passion négative ne se dessine pas uniquement à travers cet aspect faussement descriptif. Le discours se construit également autour d’une passivité du sujet, ici de la femme, inscrite dans le texte .

123 Place du sujet énonciateur au niveau grammatical

Marianne se présente comme passive : « la passion qui m’empêchait d’en connaître ». La personne est ici complément du verbe seulement, et lorsqu’elle pourrait être sujet, le verbe est à l’infinitif. Il ne permet donc pas l’affirmation de la personne, à travers un pronom par exemple.
Nous retrouvons le même phénomène dans « une passion qui m’a fait perdre la raison ». En plus de ce qui est signifié par le contenu du discours, par exemple dans cette expression : « quand est-ce que je serai délivrée », l’image d’une passion comme s’opposant à la maîtrise de soi par soi, d’une passion comme aliénation transparaît également au niveau de l’organisation grammaticale de ce discours.

Il ne s’agirait plus alors seulement de condamner la passion. Cette condamnation se ferait en parallèle et dans le même temps qu’une argumentation implicite visant à s’innocenter. Cette lettre serait comme un plaidoyer pro domo, en sa faveur. Et ceci peut également apparaître à travers la présence de quelques valeurs aléthiques dans le discours.

124 Quelques valeurs aléthiques

Cette valeur aléthique- voire déontique- peut se lire dans « des expressions telles que : « j’étais jeune, j’étais crédule, on m’avait enfermé dans ce couvent depuis mon enfance, je n’avais vu que des gens désagréables, je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment », « vous faisiez tout ce qu’il fallait
pour me donner de l’amour ».
L’aspect aléthique de ces éléments est ici lié à l’importance de l’implicite. Cet implicite de la justification se révèle- paradoxalement- par le phénomène de parataxe. Toutes ces expressions à la dimension constative sont bien l’explication « raisonnée » visant à démontrer la nécessaire passion de Marianne dans le contexte ainsi mis en avant. La valeur aléthique est plus précisément rendue par l’effet d’historique, de description du contexte et de soi.

S’innocenter, c’est ici condamner la passion ainsi que la justifier par un aspect nécessaire lié à un contexte, indépendant de la volonté de la personne qui y est inscrite : mélange de causalités aléthiques et déontiques. Cependant, l’autre appartient à ce contexte. Quelle dimension lui accorde alors ce discours ?

13 Place et rôle de l’autre dans cette passion

131 présence du destinataire et portrait négatif du vous : les étiquettes

En premier lieu, toutes les étiquettes négatives concernant la passion contaminent d’emblée le « vous ». Par ailleurs, tout un réseau de significations qui lui sont plus spécifiques se tissent dans le discours.
Il s’agit ici de relever les étiquettes à valeur affective ou morale négative liées directement à la personne du destinataire. Il se trouve ainsi qualifié de « cruel », nous pouvons également relever « vos procédés injustes »- où l’adjectif semble autant renvoyer aux « procédés » qu’au « vous »-, « je vous méprise », « votre trahison », « votre infidélité », …
Ce réseau se construit par ailleurs progressivement dans un jeu d’opposition, de tension avec le « je ».

132 Le vous et son importance en position de sujet grammatical

Le « vous », au contraire du « je » est construit comme ayant été actif dans cette passion condamnable : « des crimes que vous m’avez fait commettre ». Le « vous » se dessine peu à peu comme un instigateur (« vous faisiez tout ce qu’il fallait »), l’instigateur de cet « enchantement ».
Dans cette évocation « analytique » de la naissance de la passion, le « vous » est de façon récurrente en situation de sujet de verbes d’action et à valeur axiologique pragmatique : « que vous me trouviez », « dont vous me faisiez apercevoir ».
En opposition, ces verbes régissent le « je » une nouvelle fois en situation d’objet. Le « vous » est donc celui qui a séduit, il est désigné comme le responsable et coupable. En effet, le « je », quand il est sujet, est de plus sujet de verbes d’état : « j’étais jeune », « j’étais crédule », ou de verbes dont la tournure est négative ou restrictive : « je n’avais vu que », « je n’avais jamais ». Tout ceci dessine, consciemment pour l’auteur mais plus ou moins inconsciemment en ce qui concerne le personnage, le « je » énonciateur, l’image d’une jeune fille innocente, sans grande connaissance.

Cependant, si l’énoncé semble à une première lecture constatif, nous voyons finalement que le discours se construit comme une argumentation implicite contre la passion et le « vous » ainsi qu’en faveur de l’énonciateur. Une des modalisations du discours en est un indice flagrant.
Ainsi lisons- nous « il me semblait que ». Il s’agit ici d’une modalité de dicto dans la structure prédicative de laquelle le sujet modal est le même que le sujet énonciateur, c’est la forme la plus subjectivante.

Cette forte inscription de l’énonciateur dans son discours est ici l’indice d’une reconstruction personnelle de son propre rôle et même du rôle de l’autre et des autres (la société) dans cette histoire d’une passion. La lecture du passé semble être nécessairement relecture. Il y a donc glissement d’un discours à l’apparence constative vers un discours performatif.

En annexe, mais en rapport avec l’image de la passion ici dessinée et en rapport avec le problème de l’énonciation et de la distance, nous pouvons également nous demander dans quelle mesure cette vision serait non plus seulement une création de l’auteur prêtée à un personnage, mais sa propre conception pessimiste du sentiment passionnel. En effet, délivrer son propre point de vue ne serait-il pas une des intentions de l’auteur, à travers l’artifice de la confusion des énonciateurs ? Cette confusion artificielle entre le « je » communiquant et le « je » énonciateur n’indique- t- elle pas une identité de point de vue ? Mais la proposition est réversible. En effet, dès que le lecteur a connaissance du fait que l’auteur est différent du « je » du discours, la mise en avant de la subjectivité du « je » peut autant apparaître comme une distanciation de l’auteur, une non prise en charge des propos du personnage.


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