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Initiation à l’analyse linguistique du discours : application aux Lettres portugaises de Guilleragues

mardi 10 mai 2011, par Claire Mélanie, Lucien impression

Mots-clefs :: Education :: Roman ::

Eclairement ouvre ici une nouvelle série d’articles visant à proposer une initiation à l’analyse linguistique du discours, à travers l’exemple de l’étude de la cinquième et dernière lettre du roman épistolaire de Guilleragues, Lettres portugaises (parfois sous le titre Lettres de la religieuse portugaise). Nous commencerons par vous proposer l’étape d’analyse descriptive - qui fera l’objet des premiers articles -, accompagnée de la présentation de certaines notions avant de formuler un certain nombre d’hypothèses interprétatives.


Cinquième et dernière lettre des Lettres de la religieuse portugaise

Si quelque hasard vous ramenait en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parents. (1) J’ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l’horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable, je sens vivement la honte des crimes que vous m’avez fait commettre, et je n’ai plus, hélas ! la passion qui m’empêchait d’en connaître l’énormité ; quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras, cruel ! (2) Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrais à consentir que vous fussiez heureux ; mais comment pourrez- vous l’être, si vous avez le cœur bien fait ? (3) Je veux vous écrire une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps ; que j’aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes après que je n’en serai plus si vivement touchée, et lorsque je vous ferai connaître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence de votre trahison, que j’ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir ! (4) Je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi et que vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison ; mais vous devez en tirer peu de vanité ; j’étais jeune, j’étais crédule, on m’avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance, je n’avais vu que des gens désagréables, je n’avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment : il me semblait que je vous devait les charmes et la beauté que vous me trouviez, et dont vous me faisiez apercevoir, j’entendais dire du bien de vous, tout le monde me parlait en votre faveur, vous faisiez tout ce qu’il fallait pour me donner de l’amour ; mais je suis, enfin, revenue de cet enchantement, vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avais un extrême besoin. (5) En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes faiblesses. (6) Ah ! qu’elles me coûtent cher, et que j’aurais été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé ! (7) Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité ; mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j’y parviendrai ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir ; mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne penser plus à vous, je crois même que je ne vous écrirai plus ; suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ? (8)

Guilleragues, 1669.

1 Le dispositif énonciatif

11 La distance

111 Le circuit externe

Le « je » communiquant se trouve être ici l’auteur de ces lettres, le Bordelais Guilleragues. Le « tu » interprétant est le lecteur, à partir de la date de publication, en 1669. Il s’agit en particulier à cette époque des lecteurs des salons, qui appartiennent à une classe sociale aisée.

112 Le circuit interne

Le « je » énonciateur est celui du personnage, Marianne, une jeune religieuse portugaise. Le « je » est dit à la première personne. Le « tu » destinataire, c’est le « vous » de l’amant silencieux, un officier français qui l’a séduite.

113 Mais un effet de confusion

Il faut ici évoquer le problème posé par la préface et la réception de ces lettres lors de leur publication au 17ème siècle. Dans cette préface, l’auteur véritable, de chair, se donne comme simple traducteur, créant alors une telle illusion référentielle que nombreux lecteurs ont crû à ce simple rôle de traducteur, accordant alors au « je » énonciateur ainsi qu’au « tu » destinataire une réalité physique.
Guilleragues a donc laissé se mêler faussement le circuit externe et le circuit interne.

Selon cette illusion, le « je » communiquant serait identique au « je » énonciateur, à savoir Marianne. Le « tu » interprétant serait dans un premier temps le « tu » destinataire, à savoir le « vous » de l’officier français. Dans un second temps, à partir du moment de la traduction et de la parution de ces lettres, ce « tu » interprétant serait élargi à tout lecteur de celles-ci.

Cela nous amènera à nous interroger sur les outils linguistiques utilisés pour la mise en place d’une telle illusion.

12 La tension

121 Les marques de personne : pronoms personnels, pronoms possessifs et déterminants

Le discours de Marianne est très largement élocutif- allocutif.


discours élocutif : le locuteur, la personne qui parle s’implique dans son disours et donne à voir sa position.

discours allocutif : le locuteur implique l’interlocuteur, le destinataire dans son discours.

Le relevé prend la phrase pour mesure, phrase alors simplement définie comme ce qui commence par une majuscule et qui se finit par une ponctuation forte (phrases numérotées comme suit : 1, 2,…).

1 : vous, je vous, je vous, mes
2 : j’, me, mon, me, je, vous m’, je, m’, mon, je
3 : je, je, vous, je, vous, vous, vous
4 : je, vous, vous, je, j’, vous, vos, je, je vous, je vous, je, votre, j’, mes, mes, je ne me, de vous, je, m’
5 : je, vous, moi, vous m’, m’, vous, j’, j’, on, m’, mon, je, je, vous, il me, je vous, vous me, vous me, j’, de vous, tout le monde, me, votre, vous, il fallait, me, je, vous m’, j’, j’
6 :vous, vos, je, vous m’, je, je, mes
7 : me, j’, vous, je vous
8 :je, je, mes, votre, vous, je me, j’, je, contre moi, vous, je, de vous, je, il faut, vous, à vous, je, je, je, de vous, mes

Nous avons ici souligné les pronoms qui ne concernaient ni le « je » ni le « vous ». A noter que l’aspect élocutif- allocutif du discours ne tient pas qu’au fait de l’alternance et du rapprochement des pronoms personnels ou possessifs concernant ce je et ce vous. D’autres phénomènes sont aussi en place.

122 Les marques de l’espace et du temps

- Les indices spatio-temporels, indices référents uniquement aux temps et lieux de l’énonciation :
adverbes(demain, hier) ;
- temps et mode des verbes(l’impératif,…),
- déterminants démonstratifs(ce, cette,…)

ce pays, longtemps, cet embarras, dans quelques temps, ce couvent, enfin ?, cet enchantement.

123 Les marques de jugement du locuteur


Elles sont révélatrices de la subjectivité du locuteur, de son parti- pris à travers le choix du vocabulaire, l’expression d’opinions ou de perceptions, les intonations.

L’aspect concernant le choix du vocabulaire, l’expression d’opinions ou de perceptions sera développé dans la partie sur les valeurs modales, mettant en avant le degré d’objectivation ou de subjectivation du discours. Nous nous attacherons donc ici aux intonations et aux modalités d’énonciation.

- Modalités exclamatives :

hélas !
quand […] cruel !
et lorsque […] m’en souvenir !
ah !
et que […] aimé !

modalités interrogatives :
quand […] déchiré ?
mais comment […] bien fait ?
suis-je […] mouvements ?

Ainsi, la lettre possède une double orientation, soi et l’autre. Nous pouvons dès maintenant soulever une distorsion par rapport à l’enjeu explicite de cette lettre , se détacher de l’autre. Le « je » prétend se séparer de ce « vous », mais le vous est martelé dans chaque phrase.


Deuxième partie de l’analyse descriptive : la modalisation


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