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Icare est chu ici de Philippe Desportes, commentaire

Le poème du 24

jeudi 24 mars 2011, par Corinne Godmer impression

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Icare est chu ici, le jeune audacieux

Icare est chu ici, le jeune audacieux,
Qui pour voler au Ciel eut assez de courage :
Ici tomba son corps dégarni de plumage,
Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux.

Ô bienheureux travail d’un esprit glorieux,
Qui tire un si grand gain d’un si petit dommage !
Ô bienheureux malheur, plein de tant d’avantage
Qu’il rende le vaincu des ans victorieux !

Un chemin si nouveau n’étonna sa jeunesse,
Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse ;
Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau.

Il mourut poursuivant une haute aventure,
Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture :
Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ?

Philippe DESPORTES (1546-1606) (Recueil : Les amours d’Hippolyte)

Présentation générale

Qui parle ?

Le poète rend grâce à la figure mythologique d’Icare. La présence du poète est signalée par des termes laudatifs « audacieux », « esprit glorieux », « hardiesse ». Ces termes marquent la présence d’un jugement.

Le poème est écrit sous la Renaissance, à un moment donc où la littérature revient vers les textes antiques et classiques et aime rappeler les figures mythologiques. Le mouvement se caractérise également par l’apparition de nouvelles formes telle que le sonnet, ici employé. La poésie est enfin liée au lyrisme, à l’expression de sentiments, et d’inspiration divine.

À qui ?

Le poème renvoie donc à la figure d’Icare. En reprenant une figure mythologique, il fait référence à un passé littéraire, à un fond commun, mais s’inscrit aussi dans son époque où ces références sont nombreuses et appréciées. Il s’agit ainsi d’un thème plus ou moins attendu et d’une tonalité, lyrique, également attendue. Notons qu’en reprenant cette figure mythologique, le poème s’inscrit également dans un autre mythe de l’humanité : le souhait de voler : il se présente comme une allégorie du défi prométhéen dans une époque attentive au progrès. Il s’agit donc d’une double adresse : littéraire et idéale.

À notre époque, la réception est plus brouillée mais le rêve de l’homme de pouvoir voler, s’il est moins prégnant depuis l’apparition des avions, reste un mythe.

De quoi ?

Il rend hommage à la figure d’Icare en saluant dans un premier temps son courage et ses qualités puis insiste sur sa chute, sa fin, en la déplorant mais également en la magnifiant. Il chante ainsi une victoire, qui transparaît dans la survivance du mythe, et ce malgré la défaite apparente [1]. Le poème délivre une oraison funèbre sous forme de panégyrique [2].


Comment ?

Par la forme stricte et codifiée du sonnet [3] tout d’abord, en 14 vers, séparés en deux quatrains et deux tercets. Il se termine par une pointe censée porter l’idée la plus importante. Pour les quatrains, jusqu’au XVI° siècle, l’usage dominant est la rime embrassée (abba / abba) identique dans les deux strophes.
Pour les tercets, il n’y a pas de règle mais un usage différent selon les poètes ou les traditions nationales : rimes italiennes (cdc / dcd) ; françaises (ccd /ede) ; marotiques (ccd / eed) ; shakespeariennes (efef / gg). Le sens doit être complet après chaque quatrain et chaque tercet. Quand le sujet du sonnet est grave et sérieux, il emploie des alexandrins ; quand il ne l’est pas, il peut s’appuyer sur des vers de dix, et même de huit et de sept syllabes. Le poème est ici en alexandrins.

Dans cette construction, l’emploi de termes laudatifs déjà signalés et le ton emphatique propre au lyrisme croisent le registre élégiaque, la louange d’une personne d’exception disparue. Le registre laudatif se compose de la tonalité exclamative, des termes valorisants, d’invocations « Ô bienheureux », de question rhétorique « Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ? », d’hyperbole [4] : « plein de tant d’avantage ».

Le sonnet est marqué par les indices du récit et du discours.

Discours : marque le « ici et maintenant », donne des indices d’énonciation, de présence du narrateur.

Récit : les faits semblent s’enchaîner d’eux-mêmes.
« bienheureux malheur » est un oxymore. « un si grand gain d’un si petit dommage » : antithèse
« le vaincu des ans victorieux » : oxymore

Pourquoi ?

Le poète exprime ici son admiration pour la figure d’Icare. Le poème s’efforce de maintenir le mythe qui, malgré la chute, reste vivace et donc signe une victoire.

Commentaire

Retour aux sources antiques, foi dans l’humanité, la Renaissance en mouvement s’efforce de penser le monde, l’homme, la poésie également. Dans sa forme codifiée à structure fixe et portée symbolique, le sonnet reprend ces idéaux lorsqu’il croise la figure mythologique d’Icare, mise en valeur dans ce sonnet de Philippe Desportes. Pourtant, ce poème, d’inspiration classique, présente quelques particularités nouvelles dans le traitement de cette figure. Elle est ainsi envisagée entre deux registres, deux périodes, deux oscillations. Il serait donc intéressant de revenir sur ces balancements en étudiant, dans un premier temps, une oraison en demi-teinte, puis, dans un second temps, un mouvement d’admiration en retour, pour, enfin, déterminer en quoi Icare représente un héros de la Renaissance.


I) Icare, une oraison en demi-teinte

A Une sorte d’oraison funèbre

Le poème s’inscrit tout d’abord dans un registre élégiaque [5] puisqu’il signe l’oraison funèbre de ce héros mythique. Il est en effet entièrement tourné vers un éloge d’Icare dont les hauts faits sont rappelés par des qualificatifs laudatifs « courage », « esprit glorieux » « hardiesse ». Il dresse ainsi le portrait d’un « jeune audacieux » conduit pourtant au « tombeau ».

B La disparition sacralisée

Le poème, dans un premier temps, insiste donc sur la disparition. Les conditions sont en effet rappelées et localisées « Icare est chu ici » « Ici tomba son corps » par redondance et effet de parallélisme. Les circonstances sont également mentionnées « chute » et « Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau. » qui précisent et la manière, et les conditions de cette chute. Enfin, le choix de mentionner par deux fois le symbole mortuaire par les mots « sépulture » et « tombeau » indique une volonté de sacraliser le héros disparu.

C Une valeur épique à l’œuvre

Ce héros est en effet celui dont les caractéristiques présentent un caractère épique, marqué par la qualification de ces gestes autour du champ lexical du « courage » et de la « hardiesse ». Cette épopée [6] serait ainsi celle inscrite dans la volonté de mener jusqu’à son terme une aventure, même si celle-ci doit mener à la mort. Cette valeur épique se retrouve dans certaine tendance au récit qui marque le poème, tel le vers « Il mourut poursuivant une haute aventure » qui ne marque pas de présence narrative poétique et se contente de laisser l’histoire se raconter.

Le sonnet utilise donc une tonalité élégiaque avec parfois une certaine valeur épique pour chanter la gloire du disparu. Mais il parvient également à marquer une admiration qui utilise et justifie d’autres registres.

II) l’admiration en retour

A Une force d’admiration

Le poète utilise en effet le registre lyrique [7], les qualités d’Icare étant soulignées sous le double jeu de l’emphase et de l’hyperbole. L’emphase est ainsi remarquable dans la tonalité exclamative, l’emploi des termes valorisants, voire d’invocations « Ô bienheureux ». Elle se niche aussi dans la question rhétorique « Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ? », et se conforte dans l’hyperbole : « plein de tant d’avantage ». Ce héros, que le poème loue, joue donc de ce registre lyrique.

B Le rythme et les procédés de style qui appuient l’emphase

Un mouvement d’antithèse cependant renverse le deuil en victoire. Dans cette oraison funèbre, la disparition est en effet envisagé par l’oxymore d’un « bienheureux malheur ». L’antithèse, également, « un si grand gain d’un si petit dommage » marquant le renversement de la disparition en ce qui s’apparente maintenant à un exploit. 

C Icare, un héros admirable

Le poème tient en effet à souligner l’exemplarité de ce mythe. En jouant de l’emphase et du registre laudatif, il installe Icare comme exemple, le pose dans la postérité de la réception. Le sonnet, dans sa structure formelle, participe à cette élaboration. Il est en effet ce qui permet au lyrisme d’exprimer ses pleines capacités. Et ce même lyrisme est ce qui permet le lien entre le nouveau et l’ancien. L’ancien, dans cette figure mythologique revisitée. Le nouveau, dans cet embrasement admiratif, dans l’expression de ce deuil renversé par l’admiration.

Dans la structure du sonnet, la pointe du poème délivre l’instance d’importance en hyperbole : « Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ? ». Elle érige le statut mythique de la figure disparue.

III) Icare, le héros de la Renaissance

A Un hommage à tous les conquérants

Icare institué comme héros représente cependant la figure de toutes les autres, ces hommes qui, par leur courage, ont contribué à conquérir le monde. Icare représente un symbole, celui de la persévérance.

B Un poème allégorique

Il se présente également comme une allégorie du défi prométhéen : dans sa tentative pour maîtriser la nature, il représente aussi la foi dans le pouvoir de l’humanité.

C Avancée vers le progrès

En reprenant cette figure mythologique, le poème s’inscrit en effet dans un autre mythe de l’humanité : le souhait de voler qui marque une avancée dans cette époque attentive au progrès.

Illustration

Auteur-source : Miniwark

Lien source

Sous licence Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 2.5 générique

Notes

[1Pour le mythe et quelques éléments d’analyse, cf. le dossier « inspiration mythologie »

[2Panégyrique : discours public à la louange d’un personnage illustre

[3Sur la codification du sonnet, voir par exemple http://www.espacefrancais.com/poesie/sonnet.html

[4L’hyperbole est une figure (d’amplification) qui désigne l’ensemble des procédés d’exagération qui touchent la syntaxe et le lexique (l’accumulation, les intensifs, etc.).

[5Élégie, chant du deuil, louanges sur une personne illustre pour ses hauts faits

[6Épopée : raconte des exploits historiques ou mythiques

[7Chant, expression de sentiments personnels, souvent caractérisé par son emphase, l’enthousiasme –inspiration des dieux- cf. http://www.maulpoix.net/lelyrisme.htm


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