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Fernand Khnopff et la mélancolie d’une ville : La vie de l’eau, Une ville abandonnée

dimanche 10 janvier 2010, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Peinture :: Poésie ::

Pour poursuivre l’exposition virtuelle de Jérémie autour de la ville de Bruxelles, vous seront proposées plusieurs séries d’articles autour de la ville de Bruges dans l’art. La première suite d’articles sera consacrée aux peintures de Fernand Khnopff, peintures qui seront également l’occasion d’aborder Bruges chez des auteurs comme Rodenbach ou Verhaeren. La première étude portera sur le tableau Une ville abandonnée, de 1904 [1]


[sommaire]

Vous trouverez en fin d’article une autre version de l’image, avec un rendu un peu différent dans les couleurs. Une version entre deux serait la plus juste mais les reproductions numériques de tableau restent encore délicates.

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De l’absence à la présence énigmatique

Ce tableau présente une version toute personnelle de la place Memling, à Bruges. En effet, le tableau met d’abord en avant l’absence de présence humaine et surtout l’absence de la statut du célèbre peintre, pourtant érigée en 1871. Bruges paraît d’autant plus abandonnée qu’il reste des traces d’une présence humaine passée – mais passée semble-t-il depuis peu de temps car les architectures ne sont pas dégradées . Nous serions malgré tout tentés de parler d’une « esthétique de la ruine » même si nous verrons qu’il n’est pas possible de réduire ce tableau à cette sensibilité romantique.

Les maisons brugeoises – et bourgeoises, cossues – ainsi que le socle de la statue – qui paraît s’être creusé -, au centre d’une ligne horizontale située au un cinquième vertical du tableau, restent les témoins, les preuves d’une existence désormais disparue – ou cachée. Ces témoins sont d’autant plus remarquables que leur présence dans le tableau relève d’une « écriture en micro-gramme » opposée à l’écriture floconneuse du ciel et de la mer.
Les pavés, les façades – avec leurs fenêtres – sont représentés de façon très minutieuse. Cette minutie pourrait faire penser à celle des Primitifs – notamment Memling, qui a ici disparu. Mais la sensibilité qui lui donne naissance chez Khnopff est différente : cette minutie traduit la lenteur de l’inscription qui ne s’achève alors que dans une cristallisation graphique. Cette minutie fige les choses, font des façades des architectures d’abord mortes.

La ville semble alors autant hantée de ces survivances que parfaitement abandonnée. En effet, la représentation des fenêtres et des portes interpelle. Leur présence est comme démultipliée. Le rectangle sombre du socle semble d’ailleurs être la première mise en scène – au niveau de la progression des plans – de cette présence paradoxale d’ouvertures closes. Ces multiples rectangles opaques semblent être les yeux douloureux de ces façades mortes, les orifices opaques d’un quelconque mystère, les spectres de la ville. L’escalier situé dans l’axe du socle semble être une invitation paradoxale à pénétrer au cœur de ces demeures. Peut-être y réside-t-il le secret de l’abandon de cette ville ?

Cette mer qui investit la ville semble un autre de ces spectres symboliques du passé : Bruges n’était-elle pas une ville côtière, maritime à l’époque médiévale ? Son allure spectrale n’est en effet pas à négliger. Elle est traitée dans un ton bleu léger, clair, miroitant ; l’eau en apparaît décolorée. Son irruption-apparition dans la ville serait comme un « hiéroglyphe » de cette donnée historique ; la mer comme « matière primitive » et de la ville et de l’œuvre.
Mais paradoxalement, cet envahissement de la mer nourrit de sa présence la désolation du lieu, sa vacuité, en relais avec l’envahissement du ciel dans le tableau. C’est l’espace tout entier qui dévore l’image, un espace vide – et silencieux .

De qui ou de quoi cette ville est-elle alors réellement abandonnée ou hantée ? Une interprétation paradoxalement plus ou moins réaliste pourrait être faite de cette représentation symbolique de ce socle sans statue et de ce vide. Khnopff reprendrait ici l’image d’une Bruges autrefois riche – financièrement et artistiquement – mais que le retrait de la mer a conduit à sa décadence.
La mer qui est représentée se retire-t-elle ou est-elle entrain d’envahir la ville ? C’est peut-être la fuite symbolique de Memling comme idéal d’un art associé à un acte de foi, une fuite face au flot du progrès. Cette cité figée serait alors l’expression synthétique du désir de voir Bruges protégée du présent pour rester immuable comme un souvenir érigé en mythe. Mais la lecture peut être inversée : ce tableau pourrait également être l’expression paroxystique d’une ville qui se meurt, dans un mouvement de retrait de l’idéal et de la réalité. Nous pourrions citer une phrase de Mallarmé issu de « Phénomène futur » [2] : « les poëtes de ces temps[…]dans l’oubli d’exister à une époque qui survit à la beauté. »

L’énigme de l’image est-elle déchiffrée pour autant ? Non, nous n’avons pas touché la manière dont Khnopff, simultanément associe et transforme, suscite une rupture de sens, joue sur la discontinuité et débouche sur le non-sens, apparent. Par exemple, la relation de cette mer envahissante et de l’absence de Memling reste problématique : la place n’a jamais connu la mer et Memling n’a jamais connu l’ensablement de la cité. Ce tableau serait alors surtout le dépassement des données de la réalité pour ouvrir à un autre niveau de conscience, et ce notamment à travers le motif de l’eau – dont l’aspect mélancolisant ne naît peut-être que de son aspect surréel - .

Voyage vers l’irréalité : l’eau

Cette représentation pose en effet tout d’abord la question du sens, en relation avec cette présence irréelle de la mer. Nous verrons alors comment se multiplient les effets d’irréel ou de surréel.

Le projet paraît avant tout fondé sur l’étrange, l’inquiétant. Et ce tout d’abord parce que le discours de l’image se joue de la « présomption identifiante », celle-là même qui nous a fait dire que cette place était la place Memling. Khnopff nous fournit des éléments d’identification – l’architecture détaillée des maisons, le socle de la statue, la forme de la place – pour ensuite pervertir ces références identifiantes. Son projet semble être celui d’excéder les frontières du pur visible, de la mimesis comme reproduction des apparences.

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Tout d’abord, il s’agit moins ici d’une représentation inspirée par Bruges, qu’une image directement fondée sur la reproduction en héliogravure, contemporaine de l’artiste, de ce site brugeois. La photographie est un support privilégié dans la mesure où elle permet d’évaluer la part d’imagination apportée par le peintre et de voir à quel point il a transfiguré un modèle iconique tout en en sauvegardant littéralement certaines parties. Hormis ce socle muet, sans statue – trop fortement liée à l’identification du lieu - , l’ouverture d’une place fermée reste l’élément le plus surréel. Cette ouverture compte pour un tiers de la largeur de l’image, et est accentuée par l’effet d’angle à gauche. Un double mouvement se met en place : un mouvement vers cet horizon qui se mêle au ciel, vers la profondeur et la hauteur de l’image, et un mouvement glissant vers le premier plan. A cette dissolution des pavés par une eau lumineuse répond une nuée noire et silencieuse qui semble flotter légèrement au-dessus de la place.

L’intrusion de l’eau ouvre les portes du songe, elle est invitation à se projeter dans l’espace mental ouvert par les lueurs « or » du ciel, qui se reflètent d’ailleurs dans l’eau. Mais ce songe, sous le signe de l’aveuglement, du mutisme, de l’abandon, devient également une invitation à mourir – nous retrouvons l’impression du « devenir hydrique ». « L’eau-mère » appelle à elle le spectateur, qui ne peut plus trouver le reflet de soi dans l’image à cause de cette vacuité. La vibration de l’eau reste l’ultime espace où le spectateur peut être. La ville devient proprement imaginale [3].

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Notes

[1Khnopff, Une ville abandonnée, 1904, pastel et crayon sur papier, 76 x 69,
Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

[2Mallarmé S., « Le phénomène futur », Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1998, p.414

[3Peut être entendu par ce néologisme d’ « imaginal » ce qui stimule l’imagination, toujours de nouvelles visions et ce qui appartient à un imaginaire.


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