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Entretien exclusif avec l’écrivain et cinéaste Atiq Rahimi - première partie

dimanche 12 mai 2013, par Claire Mélanie, Eclairement impression

Mots-clefs :: Cinéma :: La Revue du 24 :: Littérature :: Roman :: Société ::

Ozlem et Claire Mélanie ont rencontré pour Eclairement et ses lecteurs l’écrivain et cinéaste de nationalités afghane et française, Atiq Rahimi.
Il a reçu en 2008 le prix Goncourt pour son livre Syngué sabour. Pierre de patience qu’il a cette année adapté au cinéma. Avec nos remerciements pour ce riche entretien qui sera publié en deux parties.

Seconde partie


Eclairement – Bonjour Atiq Rahimi, nous souhaiterions parler avec vous en particulier du livre – et du film du même nom – Syngué Sabour … Et d’abord, quelle actualité pour le film ?

Atiq Rahimi – Justement, sur un plan international, le film sera à l’affiche en Turquie. Le contrat a été conclu la semaine dernière.

Eclairement – Est-ce dans le cadre du festival qu’il sera projeté ?

Atiq Rahimi - Oui, au festival mais ensuite un distributeur a acheté les droits.

Eclairement - Votre film sera-t-il distribué dans d’autres pays également ?

Atiq Rahimi - Oui, à peu près dans une quinzaine de pays.

Eclairement - Est-ce que les films nous permettent de toucher à un public plus grand que les livres ?

Atiq Rahimi - Ecoutez, là, en France plus ou moins oui. Parce que dans ce genre de films, c’est difficile de passer la barre de cent mille spectateurs mais là ca y est, c’est presque deux cent cinquante mille.
Mais ça reste un film d’auteur…
Le livre, lui, a été traduit dans 40 langues. Il connait aussi une destinée internationale.

Eclairement - J’ai entendu que vous deviez aller en Turquie, pour le festival littéraire Ahmet Hamdi Tanpinar ?

Atiq Rahimi - Oui je devais, je n’ai pas pu y aller malheureusement. C’est la deuxième fois que je manque l’occasion. Je n’ai pas pu aller non plus pour le festival du film alors que j’étais invité. Et pourtant, c’est un pays que j’aimerais bien, bien découvrir, j’ai beaucoup de choses à voir, beaucoup de choses à sentir, beaucoup de choses à partager. Notre culture est tellement influencée, envahie par la culture turque, durant toute notre histoire. J’aimerais bien oui, aller en Turquie.

Eclairement - Pourquoi avez-vous adopté votre livre alors, vous aviez une proposition, on vous a démarché ? Etait-ce, à l’initial, un projet de votre part ?

Atiq Rahimi - Non, parce que j’ai écrit le livre. Donc on m’a posé la question de pourquoi ne pas faire ensuite un film. J’aime bien adapter un livre. Je l’ai déjà fait avec Terre et Cendres, et j’ai vu à quel point c’est éprouvant, à quel point c’est dangereux, à quel point c’est exigeant.

Eclairement – Est-ce donc plutôt une épreuve de l’adapter qu’une délivrance ?

Atiq Rahimi - Voilà. Il fallait quand même trouver un langage, un langage cinématographique. Le livre est très particulier, c’est un huit clos. Faire un film comme ça, ce serait complètement ennuyeux. J’avoue. J’ai déjà fait un film très intimiste, Terres et Cendres, un film expérimental. Je ne voulais pas me relancer encore une fois dans ce genre d’aventure. Donc, il y avait beaucoup de contraintes. Comme toujours, il fallait beaucoup de distance avec le livre et cette distance, je ne pouvais l’avoir que par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, un autre regard. Ce fut Jean-Claude Carrière, personnage renommé, maître en la matière, avec qui j’ai travaillé et coécrit le film. Il a su donner cette distance.

Eclairement - Justement, comment vivez-vous vos personnages ? Par exemple avez-vous dialogué, dans une sorte de virtualité, avec vos personnages avant de dire oui à Jean-Claude Carrière ?

Atiq Rahimi - Oui, j’ai un rapport très particulier avec mes personnages. A chaque fois que je raconte l’histoire, je laisse le personnage entrer en moi, une femme, un jeune Afghan. J’aime bien que cette femme ou ce jeune entre en moi. J’y passe un temps fou même si je trouve une situation narrative très vite. Mais ensuite, je laisse un peu les choses, j’écris et je laisse du temps, pour trouver le personnage, pour que ce personnage prenne forme, prenne vie, trouve une conscience. Ca, c’est très important, pour un écrivain. Je ne suis pas de ceux qui croient : voilà un auteur est le créateur absolu de son roman, non plus, dans aucun de mes romans, le narrateur n’a de mission. Je crois que le narrateur qui aurait une mission serait un faux narrateur.

Et le personnage, un être humain vit avec son inconscient, avec ses secrets, avec ses non-dits. C’est comme ca qu’on devient être humain, sinon on serait des machines, des robots. Artificiel, oui mais un auteur qui veut créer un personnage, un être humain dans un roman, doit lui donner, lui laisser son inconscient. C’est pourquoi je le laisse plutôt guidé par la situation, et je laisse ce personnage venir vers moi, qu’il habite en moi. Même, je le laisse. Je le laisse vivre avec ses faiblesses, ses secrets, ses non-dits. J’aime que mes personnages me surprennent et qu’ils surprennent aussi le lecteur. Il faut pour ca que les personnages vous échappent. Donc, je reviens à ça : une des raisons de faire un film, c’est de voir s’installer un autre rapport au personnage. Avec un film, j’aimerais bien lui donner une autre vie, un autre aspect, une autre chance dans la vie. J’aime tellement mes personnages que j’aime toujours leur donner une autre chance : vivre la même histoire, autrement. Et voir comment ils peuvent s’en sortir. J’ai dit toujours à Golshifteh Farahani, mon actrice, dès qu’on a commencé le travail : écoute, le travail d’un auteur, d’un écrivain, d’un scénariste, c’est quoi ? C’est de mettre le personnage, son personnage dans la merde, sinon il n’y pas d’histoire. Et c’est aux acteurs, aux comédiens de l’en sortir. Voilà. Donc, oui, je m’attache à mes personnages. J’aime leur donner une autre vie, un autre cadre, un autre langage. C’est pourquoi dans mon film, ce personnage féminin n’est pas aussi déprimé que dans le livre.

Eclairement - C’est vrai que le film livre d’autres facettes sur la fin. On est vraiment sur la libération dans le livre. On est dans une ambigüité totale dans le film, à cause du regard en particulier. Quel sens avez-vous alors voulu donner à cette dernière scène, à ce regard ?

Atiq Rahimi - Ce regard vers la caméra renvoie un peu, cinématographiquement, au film d’Ingmar Bergman, par exemple dans Monika, à la fin Monika regarde la caméra, elle est là avec ses cigarettes, elle regarde la caméra avec un sourire. Et pareil, dans le film de Godard, A bout de souffle, quand le personnage féminin regarde la caméra, et dit « qu’est-ce que c’est dégueulasse ». C’est une sorte d’insolence de ces personnages. De défit.

Eclairement – Il y a le regard du jeune homme dans le film qu’il n’y pas dans le livre. Dans le livre, c’est quelqu’un qui entre dans la maison seulement, alors que là on a un regard extérieur, est-ce ce regard extérieur qui provoque un défi, Parce qu’il est ambigu ? Est-ce qu’il condamne, est-ce qu’il est juste surpris ?

Atiq Rahimi - Effectivement, on ne sait pas. J’ai laissé ouvert. J’ai laissé faire le garçon : voilà, vas-y, dis-moi comment tu peux regarder une telle scène. Il avait plusieurs options. C’est peut-être le seul moment où je n’ai pas voulu diriger ce garçon. Je voulais quelque chose qui sorte de l’intérieur de lui-même. La surprise, l’étonnement, l’émerveillement, je ne sais pas. Et cette femme qui le regarde, regarde, et ensuite, elle sourit, elle regarde la caméra. Peut-être pour dire aux spectateurs : « vous n’êtes pas cet homme, vous êtes quelqu’un d’autre ».

Eclairement - Et c’est à nous de porter notre regard.

Atiq Rahimi - Comme une sorte de « ne me jugez pas, acceptez moi, telle que je suis, comme je suis ».

Eclairement – Vous vous intéressez de manière générale, particulièrement à la fin des films, vous aviez même rédigé un mémoire sur cette question.

Atiq Rahimi - C’est vrai que je suis toujours très très attentif vers la fin. Au début je fais toute une structure, je raconte de A à Z. Par contre, quand j’écris, j’essaie de casser cette structure, d’aller, à l’opposé des structures. Pour moi, l’écriture c’est ca. C’est la destruction de cette structure qu’on crée au début. Pour moi, c’est très important. J’aime toujours plus explorer les choses dans leur contradiction, les êtres dans leur contradiction. Et c’est là qu’on arrive à trouver justement les êtres les plus vrais. Mes personnages sont toujours dans la contradiction permanente. Et de cette contradiction que jaillit leur identité, leur personnalité : entre ce qu’on dit, ce qu’on fait, ce qu’on pense, l’écart est énorme. Et même la manière dont je dirige mes acteurs va dans ce sens : je les oblige à jouer contre ce qu’ils devraient jouer. Par exemple, s’il s’agit d’un vieillard, un acteur qui doit jouer le rôle d’un vieux, je ne lui demande pas de jouer comme un vieux, je lui demande de jouer ce vieux qui essaie d’être jeune, de jouer justement le méchant qui voulait bien être gentil. Quand j’ai commencé à travailler avec Farahani pour le film, son attitude vis-à-vis de cet homme est très particulière, différemment du livre. Je lui demandais qu’elle regrette de ne pas avoir aimé cet homme.

Eclairement - On est plus dans le désir, l’épanouissement sexuel que dans le livre. De même, entre le livre et le film, avec la fin, dans le livre on est dans la libération et presque le happy end, et dans votre film, on est plus proche de la tragédie antique. Vous auriez donc réussi cette contradiction. Après peut être c’est une appréciation.

Atiq Rahimi - J’aime bien cette contradiction. Voilà c’est donc ça. La destruction. Derrida parlait de la déconstruction.

Crédits photo  : Siren-Com


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