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Entretien avec Julien Grassen Barbe : à propos d’Electrochoc

samedi 24 avril 2010, par Claire Mélanie, Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour faire suite à la sélection et à la mise en ligne de deux poèmes de Julien Grassen Barbe, Eclairement vous propose ce mois-ci la première partie d’un entretien avec l’auteur, entretien préparé par Corinne.


Sur Electrochoc 

Corinne

Quelles sont les places du corps et de l’esprit ? S’organisent-elles en synergie ou en opposition ? Le corps donne vie à l’esprit, il est métaphore de l’écriture et sa condition vertébrale. Il remembre la « poupée » démembrée. En même temps, l’esprit serait ce qui agite le « puit-lecture » du « visagestampe », portrait de l’homme en immobile et plus sûrement celui de son inconscient. Il est aussi ce qui recharge le corps, ou le décharge. Comment comprendre ce rapport de l’un à l’autre alors ?

Julien Grasse Barbe

Inspiré des travaux de Varela et de Merleau-Ponty
Electrochoc est une sorte de poème-artefact. Héros d’une fable ontologique, auteur-lecteur confondus, acteur-narrateur, je, tente de s’extirper des griffes du « cogito ». Transpercé de milles flèches, traversé de toutes parts, il, est littéralement bombardé d’affects. Ivre, presque contemplatif, acté et actant, pris dans le kairos – cet infini de l’instant où le temps est suspendu -, je ou celui-qui-est-appelé-à-devenir fait l’expérience de l’événement. Tout y est affaire de sensations. « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai » (Cézanne). La machine persona simultanément sait qu’elle sent et sent qu’elle sait. Elle est ce bloc désirant, cette unité constituée d’un « corps » et d’un « esprit » – l’usage de ces deux termes est ici pédagogique -. Dans la mythologie du poème, ils s’articulent en se nourrissant l’un l’autre. Leur interaction permet de repenser - voire de critiquer - l’anthropologie platonicienne qui depuis l’Antiquité hante les lieux communs. Electrochoc n’est pas un coup d’Etat, seulement peut-être un coup de dés. Le poème n’est pas une tentative pour renverser ou inverser la maxime de Descartes. Affirmer, à l’instar du psychanalyste Barral, « je suis (sous-entendu je sens) donc je pense » reviendrait, selon moi, à maintenir ce dualisme qui trahit le réel. Les mains du poème, ici, espèrent : restituer le vivant, rendre la parole soufflée, ouvrir les trappes de la sémiotique et témoigner – dans la joie - de ce que sentir et savoir ne serait peut-être qu’une seule et même chose. Intuition (lapsus. J’entends « intention »). 

Corinne

Quelle est la nature de la toile évoquée ? Est-elle une représentation picturale, un symbole du réseau social ou bien renvoie-t-elle aux fils dénoués de l’existence ?

Julien Grassen Barbe

Serait-ce passer à côté de la question que de traduire « quelle est la nature de » par la formule « à quoi renvoie » ? La « toile atmosphérique » est évidemment une métaphore et comme toute métaphore, elle est la voie/voix à suivre, la destination en personne, en d’autres termes, ce qui n’a de cesse de transformer et de se transformer. Envoi, trace, barque, effet – papillon ? -, lieux de pèlerinage, caresse, elle s’inscrit dans l’espace que le temps, en permanence, défigure – clin d’œil à Bacon -. Elle est l’incarnation du mouvement. Ecoutons Aristote : « la métaphore est le transport à une chose d’un nom qui se distingue d’un autre ou du genre à l’espèce et de l’espèce au genre ou de l’espèce à l’espèce ou d’après le rapport d’analogie (La Poétique, Aristote, 1457 b 6-9) ». 
La « toile » est une photographie – avec flash - de l’être en train de se vivre. Elle est un rendez-vous qui se surprend. Hallucination et piège déjoués. La volonté de puissance n’a jamais déserté le temple. Eternel retour du refoulé et fin d’un exil qui, en fait, n’a jamais eu lieu. Elle est le produit dans lalangue et par lalangue d’une sensation vécue avec intensité, d’un geste brut offert – à personne - que seule une certaine forme de spéléologie permet. Ecrire ou : laisser apparaître les nœuds…sténographier ce qui toujours-déjà erre entre les lignes d’une feuille blanche…Laisser venir, ce qui, de toute manière, finira par trouer (lapsus. J’entends « trouver »). Etre ou se rencontrer. Ecriture de l’écart différentiel. Ici, la métaphore donne naît-sens à la métaphysique, non l’inverse. Avec Derrida, Electrochoc s’insurge contre Heidegger et prétend avec Goldschmidt que : « la métaphore ne suppose pas la détermination de l’être comme Eidos, mais c’est l’être qui ne peut se dire et se penser que métaphoriquement, dans la langue de métaphore de la métaphysique (Jacques Derrida, une introduction, Marc Goldschmidt, p. 112) ».
Fleuve d’Héraclite contre étant/étang ou eaux stagnantes. « L’être n’étant rien, n’étant pas un étant, il ne saurait être nommé more metaphorico […] on ne peut pas davantage parler à proprement ou littéralement. On en parlera quasi-métaphoriquement, selon une métaphore de la métaphore (Le retrait de la métaphore, Jacques Derrida, p. 80) ». Si tous les mots du langage sont des métaphores qui donnent accès à la parole et constituent des idées – concepts, percepts confondus qui passent leur temps à se déguiser - alors, et pour finir de répondre à votre question, il me serait possible de tenter – pourquoi pas ? - un rapprochement avec le « rhizome » de Deleuze et Guattari. Dans ce qu’elle cherche à véhiculer, la « toile atmosphérique » d’Electrochoc -s’il faut s’en ex-pli-quer- ne m’en parait pas très éloignée, il n’y a qu’à lire un extrait de Milles Plateaux pour s’en convaincre : « A la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne laisse ramener ni à l’un ni au multiple…Il n’est pas fait d’unités mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. Il constitue des multiplicités (Milles Plateaux, Deleuze-Guattari, p. 131) ». 

Corinne

Il n’y a qu’à s’incliner pour boire. Pour préserver la coexistence des contraires, la soif pourrait-elle être apaisée par le feu ?

Julien Grassen Barbe

Electrochoc parle spectre, malgré lui, habité par les oppositions, antipodes et autres dialectiques communément admises. Dessoûler de cet élixir qui rend la vue double, se défaire de la schizophrénie ambiante - celle qui, par le truchement du miroir, s’infiltre sur plusieurs étages et infecte le tissu -, se débarrasser des tics pour monstrer – parce qu’il n’a pas le choix - ce qui se joue dans le continuum corps-langage, voilà à quoi, peut-être, aspire secrètement le poème. Le rituel – la-vie-la-mort- porté à la scène - redonne au paralytique l’usage de ses pieds et le feu, aussitôt, apaise la soif de celui qui ne demande qu’à être embrassé. « Il est interdit d’être vieux » disait le
hassiddeBratslav. En bon entendeur,salut.

Lire la suite de l’entretien : à propos des Aventures d’un chaos-boy.


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