Accueil > Savoir et Société > Egypte ancienne et constructions identitaires (...)

Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme. Nasser et Sadate

samedi 2 avril 2011, par Amaury impression

Mots-clefs :: Culture générale :: Société ::

Pour faire suite à une partie sur l’éveil du nationalisme égyptien dans le cadre de l’étude de la construction identitaire de l’Egypte, deux autres périodes, celle du nassérisme et le mandat de Sadate.


2/ Le nassérisme

Gamal Abdel Nasser fonde le Mouvement des officiers libres (al-Dubbât al-Ahrar) au lendemain de la guerre d’indépendance israélienne en 1948. En 1952, ce mouvement renverse le roi Farouk et proclame la République. Nasser phagocyte le poste de Premier ministre en 1954, à la suite de Muhammad Naguib accusé de connivence avec les Frères musulmans. En 1956, Nasser déclare vouloir reconquérir la Palestine, et souhaite nationaliser le Canal de Suez toujours aux mains des intérêts occidentaux.

Face à la fin de non-recevoir des USA d’Eisenhower pour l’achat d’armes, il se tourne vers l’URSS qui apporte son aide financière au projet du barrage d’Assouan. L’issue heureuse, sinon militaire du moins diplomatique, de la crise du Canal de Suez face aux nations du protocole de Sèvres (France, Grande-Bretagne, Israël), élève Nasser, malgré lui, au rang de champion du panarabisme. Pourtant, le panarabisme n’a, à l’origine, rien d’égyptien. Il naît des aspirations levantines d’intellectuels tels Michel Aflaq et Salah al-Din al-Bitar, fondateurs du parti Ba’ath à Damas en 1947, deux ans seulement après la création de la Ligue Arabe. A la demande des militaires égyptiens et syriens, Nasser proclame la République Arabe Unie en 1961, et en prend la présidence. Cette république regroupe l’Egypte, la Syrie et le Yémen.
Paradoxalement, l’arabe châtié des responsables politiques des années 1930 et 1940 laisse place à un arabe dialectal et volontiers fautif. A cette époque, une génération d’égyptologues égyptiens, nés dans les années 1900-1910 et formés en Occident, tend à fonder une école égyptienne, parmi lesquels, Abdel-Halim Nur El-Din (formé à Leyde), Abdel-Moneim Youssef Abou Bakr (formé à Berlin), Ahmed Fakhry (formé à Berlin) entre autres.

L’échec de la République Arabe Unie amène Nasser à accuser Riyad d’être le chantre de la « réaction ». Mais le véritable revers qu’il essuie en 1967 après la défaite arabe de la Guerre des Six Jours porte un coup fatal à son désir d’ « hégémonie révolutionnaire ». Le sommet de Rabat sonne le glas du nassérisme en 1968, avec le désaveu du choix soviétique de Nasser par les Etats arabes. L’aide financière de l’URSS jugée insuffisante, ces derniers acceptent le plan Rogers proposée par les USA. Lorsque Nasser meurt en 1970, son prestige est demeuré intact ; la foule se bouscule dans les rues du Caire au passage de son convoi mortuaire. Avec lui, l’utopie panarabiste meurt un peu aussi.

3/ Le mandat de Sadate

Le premier mouvement de son successeur Anouar el-Sadate est de réunifier les pays arabes divisés par les isolationnismes. Il signe la Charte de la Fédération des Républiques arabes en 1971 avec la Syrie et la Libye du colonel Kadhafi. C’est l’année durant laquelle le Service des Antiquités Egyptiennes devient l’Egyptian Antiquity Organization restructurée sous la tutelle gouvernementale. La politique extérieure de Sadate vise essentiellement à recentrer les efforts de l’Etat sur l’Egypte. En 1974 et 1975, il signe des accords de désengagement des troupes avec Israël. Il renoue les relations avec les Etats-Unis par le truchement d’Henry Kissinger, cherche des aides financières en Europe, et dénonce le pacte d’amitié égypto-soviétique en 1976.

Dernier point d’une politique de renflouement des caisses et de stabilisation de l’économie, il rouvre le Canal de Suez. Cette césure politique opérée avec l’époque du socialisme nassérien lui attire les foudres des fondamentalistes autant que des cercles nasséristes. Malgré le fragile équilibre obtenu par les tractations de Sadate, les tensions avec la Libye et le Soudan, alimentées de surcroît par l’opposition en exil, ne lui laissent pas le répit suffisant pour mener à bien sa politique intérieure initiée avec le retour au multipartisme.
Plus encore que ces tensions frontalières, c’est la reprise des pourparlers avec Jérusalem, en 1977 qui suscite l’ire des pays arabes. Conscients que le poids du panarabisme et du leadership de Nasser dans ce mouvement a en grande partie provoquée la situation économique déplorable de leur pays, les Egyptiens appellent les Arabes, à cette époque, « les autres ». Le retour à l’égyptianité est consommé. Les accords de Camp David en 1978 entérinent la paix égypto-israélienne mais font passer Sadate pour un traître aux yeux des peuples arabes. La Ligue Arabe déménage son siège du Caire à Tunis et exclue l’Egypte, qui ne la réintégrera qu’en 1989. Sadate meurt assassiné en 1981 sans voir la réalisation de son grand projet avec la restitution du Sinaï par Israël en 1982.

Le mouvement de balancier induit par les passages du panarabisme nassérien à l’égyptianité sadatienne a amené une double inflexion de l’égyptologie égyptienne. D’une part, des travaux tendent à démontrer le caractère « arabo-sémite » de la civilisation pharaonique, ou insistent sur les relations entretenues depuis la plus haute antiquité entre l’Egypte et la péninsule arabique. D’autre part, l’appropriation de l’Egypte pharaonique par des savants égyptiens, au demeurant bien formés à l’égyptologie, se manifeste par la recherche perpétuelle de liens entre passé et présent, entre Egypte pharaonique et Egypte arabo-musulmane, conformément à ce qu’envisageaient déjà les intellectuels égyptiens des années 1920-1930.

Dans le premier cas, il est sidérant de lire dans un article de 1981, comme un pied de nez à l’égyptianité prônée par Sadate, un article de Muhammad Abdul-Kader Muhammad intitulé « Egypto-Arabian Relations In The Ancient World : Sources And Studies (1) ». Sidérant non pas tant par le sujet mais plutôt par la méthode employée et ses problématiques obsolètes. Ainsi une partie de cet article intitulée « The Egyptian Civilization is Semitic-Arabic but not Sumerian » ressuscite le cadavre égyptologique de la « race dynastique » sensée avoir peuplée l’Egypte à l’époque prédynastique. Mieux, une autre partie, « Evidence of Language » établit une liste de racines communes au « Semitic-Arabic » et à l’Egyptien ancien. Est-il besoin de rappeler que l’Arabe a une diachronie qui ne permet pas la plus juste méthode comparative en linguistique génétique, et que pour cette raison on utilise le plus souvent l’akkadien ou l’hébreu ? En outre, toponymes, noms de dieux ou dialectismes de l’arabe égyptien se côtoient pêle-mêle sans le moindre souci de classification des exemples choisis ou d’inventaire lexical.

A l’inverse, on citera une grande partie de l’œuvre de l’égyptologue Fayza Haykal, toujours prompte à dénicher des liens ténus entre faits de civilisations ou realia pharaoniques, et arabo-musulmans en passant par l’étape copte. En cela, elle alimente le vieux mythe égyptologique de l’entropie, du cloisonnement de l’Egypte qui se développe en interne. Mythe de l’esprit de la Nation ou du Volkgeist (esprit du peuple), de la Volkseele (âme du peuple) hérité de la philosophie de l’Histoire française et allemande du XVIIIe siècle et représentée par Montesquieu puis Herder.

Conclusion

Le phénomène de réappropriation du passé national par les Egyptiens a mené dans certains cas à des extrémités. Qu’il soit facteur d’intolérance ou au contraire de cohésion nationale. Mais l’un de ses bienfaits demeure indéniable : l’amorce d’une véritable réflexion sur le patrimoine, qui se manifeste par la vigueur d’une école égyptienne d’égyptologie en net progrès, par l’accès croissant de la recherche égyptologique par les arabophones, et par la prise de conscience d’une partie de la population de l’importance de la sauvegarde des sites et des œuvres. Le récent soulèvement populaire appelé improprement « Révolution de papyrus » a mené à la démission du raïs Mubarak. Inscrit dans la dynamique de la Tunisie, les médias ont, à tort, réduit trop souvent le monde arabe à un ensemble homogène. Ils oublient que les identités nationales dans les pays arabes, fruits de la décolonisation, entre en lutte permanente avec la conscience d’appartenir à un ensemble plus vaste. De ce combat identitaire naît la représentation nationale.

Image du logo :

- Source : Africa_(orthographic_projection).svg
- Auteur : Martin23230
- oeuvre dérivée de celle de Nableezy

Aller plus loin

- Nation et nationalisme

- Chronologie de l’Egypte (1798-1882) sur clio.fr


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Awen Nature, la distillerie d’absinthe
puce Zero Motivation : une satire de la place de la femme dans l’armée Israëlienne
puce Curiosité littéraire : L’Histoire de la littérature française de René Doumic
puce Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme. Nasser et Sadate
puce Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme
puce Article "Agnus Scythicus", Denis Diderot
puce L’ouverture du Neveu de Rameau de Diderot, commentaire
puce De la citoyenneté à la sécurité, un engagement réciproque
puce La culture pour tous dans le spectacle vivant
puce La lecture au-delà du handicap : une solution apportée par le livre audio
puce Excuse my French !, à la rencontre de Mark Darcy et Mister Big.
puce Secret Défense : la vie cachée des soldats inconnus
puce Le festival bouquinistes, bien moins qu’un festival
puce Can Candan, figure turque de l’engagement artistique
puce Attention aux intentions (de vote)
puce Mélanie, éducatrice spécialisée dans un foyer pour autistes
puce Persona, étrangement humain
puce Nos voeux 2016
puce Hip hop : des rues du Bronx aux rues arabes
puce Eclairement et la liberté
puce Une autre vision du procès de Galilée
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Théâtre   Education   Installation   Métier   Spectacle   Windows Vista   Linux   BD   Histoire   Culture générale   Musique   Bases de données   Windows   HTML   Littérature   Cours   Roman   Peinture   Edito   sport   Firefox   Pages Ouvertes   Manga   Tutoriels pour débutant   Droit   Techniques   Urbanisme   Windows Mobile   Société   Cinéma   Vie privée   Recherche d’information bibliographique   arts visuels   Android   Séries TV   Windows 7   Europe   Microsoft Office   Poésie   Tutoriels   Photographie   Anime   Fable  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires