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Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme

samedi 26 février 2011, par Amaury impression

Mots-clefs :: Culture générale :: Histoire :: Société ::

Voici la première partie d’une série sur l’évolution de la construction identitaire en Egypte : une perspective historique qui nous paraît nécessaire, à l’heure des "révoltes arabes", pour tenter d’appréhender la représentation de la nation en Egypte, entre passé et présent, fantasme et réalité, nationalisme et panarabisme.


Les récents bouleversements de la politique intérieure égyptienne démontrent à quel point le nationalisme égyptien est paradoxal. Les Egyptiens n’hésitent jamais à se référer à leur glorieuse histoire ancienne, y compris de façon abusive. La réappropriation de son prestigieux passé pharaonique par l’Egypte a suivi l’évolution de la représentation nationale. En géopolitique, la "représentation" désigne la « création sociale/individuelle d’un schéma pertinent du réel ». Une représentation nationale peut donc intégrer à la fois des données objectives et démontrables comme des mythes, un folklore, une image de soi déformée. Celle de l’Egypte s’inscrit dans le plus vaste contexte du Moyen-Orient tout au long du XXe siècle.

Le recours à l’Egypte ancienne comme ciment de l’identité nationale peut être divisée en trois « moments ».
Premier moment, l’éveil du nationalisme égyptien va de pair avec la rupture d’une longue représentation endémique, celle de l’occupation étrangère.

Puis le nassérisme rompt avec les fondements du nationalisme et cherche à faire de l’Egypte le fer de lance du panarabisme. Enfin le mandat de Sadate marque le retour de la représentation nationale aux mythes fondateurs de l’identité égyptienne contemporaine.

1/ L’éveil du nationalisme égyptien : le long chemin vers l’indépendance

L’Egypte cesse définitivement d’être dirigée par des chefs d’Etat autochtones à partir de la Seconde Domination Perse en 343 av. J.-C. Dès lors, et jusqu’en 1922, les dominations étrangères se succèdent : achéménide, lagide, romaine, arabe, mamelouk, ottomane, française puis anglaise. Le mythe d’une continuité nationale, d’une identité égyptienne transhistorique, d’une égyptianité autonome est véhiculée en 1938 par Merrit Ghali : « Malgré les multiples conquêtes et les longues périodes d’occupation, l’Égypte d’aujourd’hui est celle d’hier ; elle n’a changé ni dans ses aspects spécifiques ni dans ceux de son peuple. ». L’égyptologue Etienne Drioton, lui-même n’échappe pas aux idées qui bouillonnent dans le Caire de son temps lorsqu’il écrit en 1943 : « le sentiment national revit aujourd’hui en Egypte après un engourdissement plus de deux fois millénaire ».

Cette égyptianité fantasmée est biaisée, car la notion même de nation est étrangère à l’Antiquité, ou du moins dans l’acception moderne du terme. Du reste, si nation il y eut, l’existence d’un nationalisme fait toujours débat chez les spécialistes de l’Egypte achéménide ou lagide comme chez ceux de l’Egypte byzantine pour ne citer qu’eux. La conquête arabe de 639, menée par le général syrien Amr Ibn el-‘As est perçue comme une libération, en quelque sorte, par un peuple égyptien qui a développé un ressentiment farouche contre l’administration grecque, et s’est déjà placé en porte-à-faux par rapport à l’orthodoxie de Constantinople en optant pour le monophysisme.

Les califats successifs, abbasside, fatimide, ayyoubide et mamelouk projettent tous de fonder un vaste empire islamique dont l’Egypte serait le cœur, sans toutefois avoir les moyens de leurs ambitions. Seule l’éphémère dynastie tulunide (868-905) se concentre exclusivement sur des réformes locales, mais elle est elle-même issue d’un officier turc, Ahmad Ibn Tulun. En conséquence, il faut attendre l’expédition d’Egypte en 1798 et l’administration de Bonaparte pour que s’esquisse un sentiment national. Une élite de notables locaux et d’uleymas, qui s’est formée depuis la conquête ottomane de 1517, soulève alors la population.

Sous le règne de Mehmet Ali, qui s’est vu confier la vice-royauté de l’Egypte par le pouvoir ottoman, on assiste à l’émergence d’une génération d’intellectuels qui, à l’image de l’historien Rifâa al-Tahtawi (1801-1873), conçoivent l’Egypte comme une entité nationale existant depuis l’Antiquité. Débarrassée de ses ministres étrangers sous le règne d’Ismaïl Khédive, l’Egypte connaît alors la naissance d’une presse nationale, avec comme fer de lance le quotidien Al-Ahram, fondé en 1875. Les théories panislamiques et nationalistes s’y exposent à longueur de colonne.

En 1914, cesse une occupation britannique commencée en 1882, et l’Egypte devient un protectorat. Puis, elle gagne son indépendance en 1922, et en 1924, Saad Zaghloul, véritable zaïm (héros national) et leader du parti laïque et moderniste al-wafd fonde un gouvernement en 1924. C’est l’époque de la Nahda, la Renaissance arabe, qui prône une certaine arabité pour défendre les nationalismes tout en intégrant la pensée politique occidentale dans le monde arabe grâce aux traductions d’intellectuels réformistes comme Taha Hussein. Pour contrer l’influence grandissante des nationalismes arabes, les puissances coloniales portent le débat dès les années 1920 sur l’existence d’une « race » égyptienne, creusant l’écart entre une Egypte conçue comme pharaonique et copte, et une autre arabe et musulmane. A cet effet, on peut lire, en 1932 : « Copte est le nom d’un peuple et non celui d’une religion ou d’un rite... Les habitants de l’Égypte, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs, sont tous coptes », en écho aux propos de Morcos Semayha de 1926 : « Le terme ‘copte’ signifie ‘égyptien’ ; aussi êtes-vous tous coptes, certains d’entre vous sont coptes musulmans, d’autres sont coptes chrétiens, et vous êtes tous les descendants de la race des anciens Égyptiens. ».

L’Egypte est libérée des dernières troupes d’occupation britanniques en 1936. A la faveur de la Seconde Guerre Mondiale, le nationalisme, jusqu’alors fortement ancré dans un renouveau de la langue et de l’identité arabe en réaction à une anglophobie exacerbée, prend un virage proprement nationaliste. Les Egyptiens se déclarent plus aisément « pharaoniques », arabophones certes, mais d’ascendance spécifiquement égyptienne. Un fervent défenseur du darwinisme comme Ismaïl Mazhar met ainsi l’accent, en 1946 sur la « nécessité d’enseigner tous les aspects de la vie des anciens Égyptiens, et aussi l’histoire des Arabes ».

A suivre : le nassérisme et le mandat de Sadate.

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- Source : Africa_(orthographic_projection).svg
- Auteur : Martin23230
- oeuvre dérivée de celle de Nableezy

Aller plus loin

- Nation et nationalisme

- Chronologie de l’Egypte (1798-1882) sur clio.fr


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