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Commentaire de texte - Voltaire, Correspondance, Étienne Noël Damilaville

Le discours philosophique de la lune : premier quartier

mardi 9 août 2011, par Corinne Godmer impression

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Voltaire, Correspondance, Étienne Noël Damilaville

1er mars 1765

Vos passions sont l’amour de la vérité, l’humanité, la haine de la calomnie. La conformité de nos caractères a produit notre amitié. J’ai passé ma vie à chercher, à publier cette vérité que j’aime. Quel autre des historiens modernes a défendu la mémoire d’un grand prince contre les impostures atroces de je ne sais quel écrivain, qu’on peut appeler le calomniateur des rois, des ministres et des grands capitaines, et qui cependant aujourd’hui ne peut trouver un lecteur ?
Je n’ai donc fait, dans les horribles désastres des Calas et des Sirven, que ce que font tous les hommes : j’ai suivi mon penchant. Celui d’un philosophe n’est pas de plaindre les malheureux, c’est de les servir.
Je sais avec quelle fureur le fanatisme s’élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu’il voudrait faire périr comme Calas, ce sont la vérité et la tolérance, tandis que la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le mensonge et la persécution.
Des gens qui ne raisonnent pas ont voulu décréditer ceux qui raisonnent ; ils ont confondu le philosophe avec le sophiste ; ils se sont bien trompés. Le vrai philosophe peut quelquefois s’irriter contre la calomnie qui le poursuit lui-même. Il peut couvrir d’un éternel mépris le vil mercenaire qui outrage deux fois par mois la raison, le bon goût et la vertu. Il peut même livrer en passant, au ridicule, ceux qui insultent à la littérature dans le sanctuaire où ils auraient dû l’honorer, mais il ne connaît ni les cabales, ni les sourdes pratiques, ni la vengeance. Il sait, comme le sage de Montbard, comme celui de Voré, rendre la terre fertile et ses habitants plus heureux.
Le vrai philosophe défriche les champs incultes, augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants ; occupe le pauvre et l’enrichit, encourage les mariages, établit l’orphelin, ne murmure point contre des impôts nécessaires et met le cultivateur en état de les payer avec allégresse. Il n’attend rien des hommes, et il leur fait tout le bien dont il est capable. Il a l’hypocrisie en horreur, mais il plaint le superstitieux, enfin, il sait être ami.
Je m’aperçois que je fais votre portrait, et qu’il n’y manquerait rien si vous étiez assez heureux pour habiter la campagne.

Tiré de : Voltaire, Correspondance, tome VII, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade.

Tirée de sa Correspondance, une lettre de Voltaire adressée à un ami nous présente sa conception du rôle du philosophe et dérive vers l’éloge. Mais lettre adressée, elle use aussi de formes personnelles. Comment, dès lors, va-t-elle concilier les deux ? Et qu’est-ce qui va, peut-être, modifier sa portée ?

I) Une lettre de conviction

Dans cette lettre, Voltaire se livre à un éloge du philosophe. Mais son argumentation est dans un premier temps biaisée.

a) L’éloge de l’homme

Pour définir l’action du philosophe, il se présente d’abord en tant qu’homme. Il débute ainsi son éloge par sa présentation personnelle, se distinguant comme un homme particulier, attentif à respecter certains codes « J’ai passé ma vie à chercher, à publier cette vérité que j’aime. ». Le rythme binaire balance les deux verbes d’action « chercher », « publier » pour accéder au terme porteur de la phrase « vérité ». Son action se singularise donc par cette recherche qui est pourtant du domaine de la sensibilité également « aime ». Il apparaît ainsi comme un homme de réflexion qui mêle aussi les sentiments. Ou se présente comme un homme dont les qualités intrinsèques le font apparaître comme un philosophe remarquable.

Il se distingue également des autres professions intellectuelles, notamment les historiens puisqu’il se rapproche d’eux « Quel autre des historiens modernes ». En se délivrant la possibilité d’être supérieur à, il amoindrit les qualités des autres mais rehausse les siennes. Notons que l’adjectif qualificatif renforce aussi sa crédibilité. Il est en effet tourné vers le passé puisqu’« historien », mais également attentif au présent, puisque « moderne ». Son action en elle-même est cependant détaillée, par la « mémoire » qu’il prend à cœur de « défendre », par ses écrits dont la portée est soulignée par le choix des termes « impostures atroces ». Le rapprochement des deux mots frôle l’exagération et indique un combat d’importance s’opposant à une vague formule « je ne sais quel écrivain ». Il est cependant possible que Voltaire marque ici l’ironie.

Il met ensuite en avant ses qualités d’écrivain, soulignant quelques combats particuliers. Il mentionne en effet l’affaire Calas dont il s’est fait le défenseur avec Traité de la tolérance : même s’il ne mentionne pas ce livre publié deux ans auparavant, sa publication a marqué ses contemporains et s’inscrit en creux dans cette lettre : « Je n’ai donc fait, dans les horribles désastres des Calas et des Sirven, que ce que font tous les hommes : j’ai suivi mon penchant. ». En se désignant ainsi comme un homme dont les aspirations sont celles de la justice et de la vérité, il produit deux impressions : celle de se positionner en homme supérieur, celle également de défendre une certaine conception de la littérature.

En insistant sur ses qualités personnelles, il trace donc de lui un portrait laudatif qu’il croise cependant bientôt avec le titre de philosophe.

b) L’éloge du philosophe

Cette dernière portée sera mise en avant en liant l’acte d’écrire à la philosophie « Celui d’un philosophe n’est pas de plaindre les malheureux, c’est de les servir. » Il est possible de voir dans cette phrase une pique contre une littérature par trop lyrique qui use et abuse du pathos pour souligner les malheurs de son temps. Elle met cependant en avant la valeur du philosophe, attentif à « servir », c’est-à-dire à apporter son soutien pour permettre à des gens privés de parole de trouver un écho et une attention toute particulière. Ce trait remarqué de la philosophie permet d’en appuyer la portée, de désigner peut-être son utilité aux lecteurs. De la défendre aussi puisque n’importe quel homme peut se trouver, à un moment ou un autre, dans une situation qui requiert l’intervention d’un tiers d’influence.

Il précise cependant le rôle du philosophe en soulignant sa propension à la lutte : « la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le mensonge et la persécution. ». Le champ lexical de la guerre « périr » puis « désarmer » nous donne bien l’idée d’un combat à mener et qui s’exerce sur des propositions en rythme ternaire « fanatisme, le mensonge et la persécution » avec effet d’énumération proche de la gradation ascendante. Dans cette liste, Voltaire amène progressivement le lecteur à prendre conscience des conséquences du fanatisme, la « persécution », alors même qu’il rappelle que le rôle du philosophe est de défendre, de « servir ». En se livrant à un rappel historique et social de procès iniques, il défend à la fois une conception plus juste de la société mais également l’action du philosophe.

Ce dernier est cependant saisi dans son opposition aux « gens », désignés par un indéfini « des gens », opposition redoublée par le doublement en négation des verbes « qui ne raisonnent pas » / « qui raisonnent ». Voltaire précise ici le travail d’opprobre porté sur le travail des philosophes. Un « sophiste » est en effet un homme dont la parole est belle mais creuse, sans portée, sans fondement. En établissant que le philosophe lutte et réfléchit, « raisonne » et combat, Voltaire reprend des lieux communs pour les réfuter. La formule « ils se sont bien trompés », si elle souligne l’erreur, reste un peu curieuse et marque la présence du narrateur par la modalisation (l’emploi de « bien »).

Voltaire termine cependant par un portrait élogieux du philosophe dans sa qualité d’homme et dans ses réactions lorsqu’il apparaît comme blessé, « [irrité] » mais qu’il ne prête pas au jeu des calomnies dont il est le témoin : « il ne connaît ni les cabales, ni les sourdes pratiques, ni la vengeance. » avec rythme ternaire et énumération successive marquée par la négation « ni ». Le philosophe, ainsi, juge, intervient (« livrer en passant, au ridicule ») mais ne participe pas, il reste un homme à la moralité irréprochable.

En traçant ce portrait de philosophe, Voltaire s’est livré à un éloge vibrant. Les moyens employés pour cela sont cependant particuliers.

c) Des tons et registres variés

L’absence d’humour et d’ironie frappe dans cette lettre. Le ton est en effet différent des récits (Candide, L’ingénu) ou des écrits pamphlétaire (Traité de la tolérance). Nous avons ainsi remarqué qu’il oscillait entre une tonalité personnelle, -la mise en avant de la personne de Voltaire-, et la reconnaissance du philosophe dans l’exercice de la justice. Mais ce ton est aussi argumentatif lorsque, par exemple, « le vrai philosophe » en anaphore vient structurer et ponctuer la progression des arguments.

Autre caractéristique qui s’approche d’un ton personnel, le ton emphatique parfois utilisé pour désigner les philosophes. Ainsi, lorsque Voltaire détaille, « Je sais avec quelle fureur le fanatisme s’élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu’il voudrait faire périr comme Calas, ce sont la vérité et la tolérance... », il oppose deux termes forts « fureur » qui fait référence à la philosophie d’Aristote (et avec lui Cicéron, Platon puis Sénèque) et « fanatisme » qui caractérise un état de fait auquel il s’oppose. La lutte du philosophe est ainsi inscrite doublement dans la phrase. La mention des « deux filles », si elle a valeur d’exemple, d’image, prend sens également dans ce jeu d’opposition binaire. En utilisant la métaphore des « filles » pour désigner « vérité » et « tolérance », il place aussi ces dernières sous le creux de la tendresse filiale. Voltaire joue ainsi des sentiments et des exemples pour asseoir son argumentation, une pratique qui ne lui est guère familière.

Il donne également deux exemples de philosophes et de philosophie puisqu’il cite, par périphrase et comparaison, Buffon (« comme le sage de Montbard »), qui résidait à Montbard, puis Helvétius (« comme celui de Voré ») qui occupait une partie de l’année à cultiver ses terres à Voré dans le Perche. L’exemple de Voré permet cependant, par la mention d’un travail précis « rendre la terre fertile et ses habitants plus heureux. » d’amener également une nouvelle métaphore, celle du philosophe en travailleur des champs de l’esprit. Se trouve également ici une allusion à la portée finale du conte Candide « il faut cultiver son jardin » dans cet appel à revenir aux occupations de l’esprit comme terre fertile à entretenir.

Cette métaphore filée court l’activité d’un philosophe dans ses occupations, qu’il s’agisse d’élever la pensée de ses concitoyens (« défriche les champs incultes »), de donner plus d’outils de raisonnement et ainsi d’accroître son influence comme ses disciples, et donc, par extension, l’exercice de la philosophie (« augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants »), de se comporter en honnête homme enfin en offrant son aide et ses compétences (« occupe le pauvre et l’enrichit, encourage les mariages, établit l’orphelin, ne murmure point contre des impôts nécessaires et met le cultivateur en état de les payer avec allégresse »). Cette attitude est désintéressée et marque simplement son souhait d’être, dans la cité, celui qui guide les autres.

Cette longue métaphore permet à Voltaire d’énumérer quantité de qualités qui permettent au philosophe d’être envisagé dans les travaux communs de la société, de lui décerner un rôle actif mais proche du peuple.

Voltaire, tout au long de cette lettre, s’est livré à un éloge du philosophe en le décrivant sous toutes les facettes de son activité. Pourtant, l’auteur apparaît également en creux de la missive, comme inspirateur de la lettre, comme inspirateur de la figure du philosophe également. Le registre argumentatif croise ainsi le ton de l’emphase, à mesure qu’une tonalité plus personnelle apparaît.

II) Une tonalité plus personnelle

a) Une lettre adressée

Cette lettre de Voltaire s’engage en effet sous le registre personnel puisqu’elle est, par définition, destinée, adressée. L’adjectif possessif sous la forme du vouvoiement « vos » du début de l’extrait se retrouve en boucle en fin de lettre « votre » : le destinataire est donc clairement engagé dans l’énonciation. L’émetteur s’y engage aussi, par le choix de l’adjectif possessif les rapprochant maintenant, « nos caractères », dans la forme grammaticale et dans le sens : « caractères » renvoie en effet à l’idée d’une composition sociale ou psychique qui les unit comme semblables : « La conformité de nos caractères a produit notre amitié ». Le choix du mot « amitié » en fin de phrase ponctue cette adéquation de sympathie et nomme simplement cette entente.
Cette fin d’extrait évoque également le « portrait », c’est-à-dire la représentation figurée de caractéristiques physiques ou morales, ici morales, donc la proximité amicale des deux personnalités.
Enfin, un lieu de vie est annoncé, « à la campagne », ce qui suppose que l’énonciateur connaisse l’environnement du destinataire et sache dresser un cadre de vie particulier.

b) La présence du narrateur

Cette lettre engage également l’émetteur en tant que personne. Elle est le message d’un philosophe qui est aussi une personne et marque donc ses deux positions.

Celles-ci apparaissent par le choix de la lettre tout d’abord, puis par l’implication. Le philosophe se met ainsi en avant « j’ai passé ma vie » et indique dès lors un cheminement intellectuel et moral qui le désigne, le concerne, le résume peut-être aussi. Notons le choix de la première personne, « je », qui engage aussi la lettre sous le registre personnel et de l’énonciation. La structure de la phrase, binaire, balance les effets « J’ai passé ma vie à chercher, à publier cette vérité que j’aime. »
Il se déclare également dans cette remarque finale « si vous étiez assez heureux pour habiter la campagne » qui engage émetteur et destinataire. L’émetteur parce qu’il approuve ce choix qualifié de « si heureux », par doublement sémantique de l’approbation, le destinataire également puisqu’il est celui concerné.

c) Le ton de l’emphase

Autre possibilité d’envisager une lettre personnelle, le choix d’une certaine emphase dans le phrasé. La présence du narrateur, si elle apparaît dans son adresse à l’autre, est aussi remarquable dans la qualification. Il se présente ainsi sous des traits favorables « Je n’ai donc fait, (…) que » qui, par fausse modestie, renforce sa présence et sa juste position, puis « j’ai suivi mon penchant » qui, de même, engage une responsabilité qui apparaît comme positive. L’emphase apparaît dans cette longueur des phrases, dans le choix d’expressions mélioratives qui présente le narrateur sous un jour favorable.
Le narrateur marque donc sa présence dans la lettre, par le choix d’un registre personnel, par une argumentation tournée vers le personnel.

Conclusion

En construisant cet éloge du philosophe, Voltaire le donne à imaginer dans son activité, dans son rapport aux autres hommes mais également dans son utilité. Il le rapproche des autres hommes en accentuant aussi cet aspect plus humain, plus à proximité de ses semblables. Mais la lettre met également en valeur la figure même de l’auteur, rapproché des philosophes, présent dans le texte et émetteur d’une lettre adressée. Le registre personnel croise dès lors celui de l’argumentation pour poser une missive personnelle dont le ton tranche avec les écrits de Voltaire.


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