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Commentaire de texte, Voltaire - Petite digression

Le discours philosophique de la lune : Premier quartier

mercredi 15 décembre 2010, par Corinne Godmer impression

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[sommaire]

Voltaire - Petite digression – 1766

Dans les commencements de la fondation des Quinze-Vingts, on sait qu’ils étaient tous égaux, et que leurs petites affaires se décidaient à la pluralité des voix. Ils distinguaient parfaitement au toucher la monnaie de cuivre de celle d’argent ; aucun d’eux ne prit jamais du vin de Brie pour du vin de Bourgogne. Leur odorat était plus fin que celui de leurs voisins qui avaient deux yeux. Ils raisonnèrent parfaitement sur les quatre sens, c’est-à-dire qu’ils en connurent tout ce qu’il est permis d’en savoir ; et ils vécurent paisibles et fortunés autant que les Quinze-Vingts peuvent l’être. Malheureusement un de leurs professeurs prétendit avoir des notions claires sur le sens de la vue ; il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes : enfin on le reconnut pour le chef de la communauté. Il se mit à juger souverainement des couleurs, et tout fut perdu.

   Ce premier dictateur des Quinze-Vingts se forma d’abord un petit conseil, avec lequel il se rendit le maître de toutes les aumônes. Par ce moyen personne n’osa lui résister. Il décida que tous les habits des Quinze-Vingts étaient blancs : les aveugles le crurent ; ils ne parlaient que de leurs beaux habits blancs, quoiqu’il n’y en eût pas un seul de cette couleur. Tout le monde se moqua d’eux, ils allèrent se plaindre au dictateur, qui les reçut fort mal ; il les traita de novateurs, d’esprits forts, de rebelles, qui se laissaient séduire par les opinions erronées de ceux qui avaient des yeux, et qui osaient douter de l’infaillibilité de leur maître. Cette querelle forma deux partis. Le dictateur, pour les apaiser, rendit un arrêt par lequel tous leurs habits étaient rouges. Il n’y avait pas un habit rouge aux Quinze-Vingts. On se moqua d’eux plus que jamais. Nouvelles plaintes de la part de la communauté. Le dictateur entra en fureur, les autres aveugles aussi : on se battit longtemps, et la concorde ne fut rétablie que lorsqu’il fut permis à tous les Quinze-Vingts de suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits.

   Un sourd, en lisant cette petite histoire, avoua que les aveugles avaient eu tort de juger des couleurs ; mais, il resta ferme dans l’opinion qu’il n’appartient qu’aux sourds de juger de la musique.

Introduction

En quoi ce récit est-il un apologue ?
Utilise toutes les ressources, narrative et argumentative, pour délivrer une morale. Il serait ainsi intéressant d’étudier, dans un premier temps, l’art du récit, pour dans un deuxième temps, nous pencher sur la charge critique. 

I) l’art du récit

- Un récit traditionnel

Le texte s’organise comme un récit classique avec une situation initiale, la description du cadre de vie d’une communauté d’aveugles. Ce cadre semble idyllique puisque non seulement les aveugles ne sont pas handicapés dans leur vie quotidienne « Ils distinguaient parfaitement au toucher la monnaie de cuivre de celle d’argent » mais parce que leurs autres sens sont développés plus que la moyenne « Ils raisonnèrent parfaitement sur les quatre sens » (répétition de « parfaitement »). À deux reprises, le texte insiste sur l’harmonie qui règne au sein de la communauté « ils étaient tous égaux » et « ils vécurent paisibles et fortunés ».

Un élément perturbateur vient cependant s’imposer. Un professeur rompt l’harmonie et déclame sa propre vérité quant aux couleurs, à ce sens qu’il leur fait défaut : « Malheureusement un de leurs professeurs prétendit avoir des notions claires sur le sens de la vue ». Il entreprend également d’asseoir son pouvoir et se place en position de supériorité, il devient « chef de la communauté », en intriguant « il se rendit le maître de toutes les aumônes ». Son pouvoir est peu à peu dictatorial puisqu’il décide pour tous de la couleur des vêtements « Il décida que tous les habits des Quinze-Vingts étaient blancs » puis « rendit un arrêt par lequel tous leurs habits étaient rouges ».
Par deux fois, la révolte gronde, (« ils allèrent se plaindre au dictateur », « Nouvelles plaintes de la part de la communauté ») et semble rapidement maîtrisée par le chef maintenu dans sa position. Mais la situation est conflictuelle : « Cette querelle forma deux partis » « on se battit longtemps ».

Le conflit est résolu par un nouvel édit qui déclare la suspension du jugement « la concorde ne fut rétablie que lorsqu’il fut permis à tous les Quinze-Vingts de suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits » donc élimine la cause de la discorde.

Le récit se clôt sur une conclusion en demi-teinte, puisqu’elle ne penche pas vers la morale mais vers un jugement du narrateur. Celui-ci intervient en effet à de nombreuses reprises dans le récit.

- une argumentation construite

Le point de vue est à première vue neutre puisque l’histoire est racontée sans destinataire, ni pronoms ou dialogues. L’utilisation du « on » donne également une valeur généralisatrice, sans réel énonciateur. Il s’agit donc ici d’un récit.

Mais l’implication du narrateur apparaît parfois.
Une petite marque de focalisation omnisciente apparait déjà par le « Malheureusement » qui anticipe sur la suite des évènements. Mais ce sont les marques de jugement qui orientent la lecture. Dans le qualificatif attribué au professeur déjà, « dictateur », noté par deux fois. Dans les verbes qui régissent son comportement ensuite puisque le texte part d’un jugement fait « souverainement » à des verbes de pouvoir absolu « prétendit », « décida », « traita ». Au milieu du champ lexical de la loi, ces termes péjoratifs indiquent bien un jugement de valeur sur le personnage.

Le traitement du caractère de ce « dictateur » révèle également un jugement du narrateur puisque ce dernier insiste sur les manifestations de colère « les reçut fort mal ; il les traita de novateurs, d’esprits forts, de rebelles » et « entra en fureur » avec une progression dans la violence.

L’implication du narrateur se manifeste également par une construction rhétorique qui souligne l’absurdité. Ce sont ainsi des arrêts rendus qui ne peuvent être décrétés, comme la couleur d’un habit désignée par un aveugle pour des aveugles. Comme dans Candide, l’auteur marque ici une déstructuration de la logique des personnages. De même, il pointe également les causes et conséquences des comportements « et tout fut perdu », « on se moqua d’eux ».

- un humour présent

Enfin, la place du narrateur apparaît peut-être surtout dans cet humour manifesté dès le début du texte par cette remarque à valeur d’exemple « Aucun d’eux ne prit jamais du vin de Brie pour du vin de Bourgogne » mais qui, par son côté absurde, indique une moquerie sous-jacente. L’humour se manifeste à nouveau dans la chute de l’histoire, une morale sans morale qui vient jouer de la charge critique.

II) Un texte critique

- contre la tyrannie

Le texte marque des jugements du narrateur sur la position de ce professeur devenu dictateur, nous l’avons vu, par une progression dans la description de sa colère et de son comportement. Ce changement intervient cependant en deux temps. Diverses manigances permettent en effet au professeur de parvenir au pouvoir : « intriguer », « former des enthousiastes ». Se retrouvent ici le vocabulaire de la persuasion mais également l’idée de manipulation. « Par ce moyen personne n’osa lui résister » marque dès lors l’idée d’un pouvoir absolu.

Une fois le pouvoir établi, le comportement de ce professeur change, dans un deuxième temps, tandis que sa tyrannie se découvre en deux moments. À deux reprises en effet, ce « dictateur » -le mot deviendra récurrent jusqu’à la fin du texte-, se confronte à la révolte mais continue d’imposer sa loi.

Deux observations s’imposent. La progression dans le choix des verbes tout d’abord qui marque un pouvoir de plus en plus marqué : « prétendit », « Il décida » « rendit un arrêt », et la contradiction entre les verbes -qui marquent une prise de décision- et les jugements rendus. Ces lois sont en effet absurdes, sans fondement logique puisqu’il s’agit pour un aveugle de décider de la couleur des vêtements.

Voltaire dénonce ici le fanatisme, l’obéissance aveugle à des lois qui ne sont pas fondées sur la raison ou sur le bien-être et qui peuvent avoir de graves conséquences, notées ici.

- le ridicule accentué

Le décalage entre le début du texte qui insiste sur leur propension à se servir de leur jugement et de leurs sens (« parfaitement » est répété à deux reprises) et l’adoption de lois sans fondement est frappant. Plus encore, les protagonistes se complaisent dans leur rôle « ils ne parlaient que de leurs beaux habits blancs » et se placent sous le signe du ridicule, nouvelle marque de jugement de l’auteur.
Si le regard de l’extérieur, « on se moqua d’eux », parvient, pour un temps, à un sursaut des consciences, il ne provoque qu’une révolte partielle, qui scinde le groupe en deux et détruit l’harmonie. La prise de conscience n’est donc pas réelle et entière. Lorsque l’harmonie revient, ce n’est pas par une reconnaissance de leur ridicule et une volonté de changement mais par la suspension du jugement, « suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits », donc l’abandon à l’obscurantisme. Par le personnage des aveugles, se profile également l’idée d’une charge contre le dogmatisme, le rejet de la vérité.

Le texte, en choisissant de ridiculiser les personnages, ne se contente ainsi pas d’amuser, il se livre à une véritable charge critique. Cette visée se retrouve dans la leçon générale et finale.

- la leçon à tirer

L’absence de jugement concerne en effet tous les protagonistes. Le dictateur d’abord, puisqu’il s’appuie sur des raisonnements absurdes, ce dont il devrait avoir conscience (la difficulté pour un aveugle de décider des couleurs). Cette absence concerne aussi les aveugles qui suivent les préceptes dispensés sans s’interroger sur leur pertinence, alors même que le regard extérieur les alerte. Qui s’abandonnent enfin aux lois et à l’obscurantisme.

Mais plus encore, l’humour de la chute vient délivrer une morale double. Une morale d’abord qui n’en est pas une au cœur du récit puisqu’elle s’appuie sur un jugement interne au récit mais vient le conforter dans son absurdité. Clore un récit en délivrant une morale qui va dans le sens de ce qui est critiqué est une chute peu commune, renforcée par l’humour qui en émane, et figure une boucle sans fin d’absence de jugement.

Cette chute permet cependant une autre morale, extérieure au texte et qui touche au lecteur. Au-delà des protagonistes initiaux de l’histoire, et par cette réaction du dernier personnage se greffe une réflexion sur les hommes qui regardent, auxquels on apprend, par le récit, mais qui n’en tirent pas leçon et à leur tour délivrent des inepties.
La force argumentative de la fin est ainsi dans un premier temps déviée puis renforcée par cette double instance.

Conclusion

Critique du pouvoir, des hommes, de leur soif de pouvoir qui conduit à la tyrannie, de leur absence de jugement qui les conduit à accepter la tyrannie


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