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"Candide", Voltaire, Chapitre premier, extrait et commentaire

Du début jusqu’à « et par conséquent de toute la terre »

jeudi 30 avril 2020, par Corinne Godmer impression

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Pendant cette période de confinement, en particulier pour les élèves de lycée, nous avons décidé de publier à un rythme plus soutenu plusieurs analyses de texte.


« Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la sœur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre."

Méthode commentaire
Qui parle ?
Il s’agit d’un conte philosophique, un genre très prisé au XVIII, au Siècle des Lumières, dont le rôle est de divertir (le conte) et d’instruire (philosophie). Par l’intermédiaire du conte philosophique, les écrivains combattaient les pouvoirs trop oppressifs mais cherchaient également à provoquer une réflexion.
Le narrateur donne les pensées de certains personnages : focalisation omnisciente (sait tout).
Le registre du texte est humoristique et vise à la polémique.

À qui ?
Le conte philosophique suppose la complicité du lecteur à qui toutes les allusions sont adressées.

Comment ?
Figures de style

Modalisations (verbes, adjectifs qui traduisent la présence du narrateur) :

Champs lexicaux (mots groupés autour d’un même thème)

De quoi ?
De l’éducation et de l’environnement du jeune Candide

Pourquoi ?
Il s’agit de l’incipit du récit, chargé de présenter les personnages, la situation. Dans cet extrait, Voltaire entreprend de mêler éléments merveilleux et satire sociale, de mélanger les genres pour susciter une réflexion chez le lecteur.

Introduction

Le conte philosophique Candide (1759) est l’ouvrage le plus connu de Voltaire, philosophe français du XVIIIème siècle. L’auteur nous y présente un tableau du monde de son époque, grâce à un jeune héros que ses voyages amènent à jeter un regard innocent sur les situations les plus dramatiques de son temps. Le genre du conte philosophique, allié à celui du roman d’aventure, permet de présenter de manière vivante une partie des réflexions qui se trouvaient développées sous une forme plus théorique dans l’Encyclopédie. L’ouverture du conte est révélatrice de cette méthode et se dessine alors un genre particulier, entre détournement et art de conter. Pourquoi dès lors concilier les deux, et comment ? Pour répondre à cette question, nous analyserons les éléments qui relèvent du conte puis la manière dont l’auteur les utilise pour dresser une satire de la noblesse et d’une certaine conception de la philosophie.

I Les éléments qui relèvent du conte
Quelques éléments sont des références directes au genre du conte.

A) le lieu
L’œuvre débute avec un invariant, « Il y avait », comme « il était une fois », une manière pour le lecteur de reconnaître le genre. Candide s’assume ici comme une fiction avouée. La qualification et la présence du château « beau château » et de ses éléments traditionnels, une tapisserie dans la grande salle, des chiens pour éloigner les voleurs de poule et des palefreniers pour s’occuper des chevaux, achèvent la présentation d’un monde féérique, proche des descriptions dans les contes.

La localisation, vague, joue sur l’éloignement et la sonorité étrange du nom : « Westphalie ». Il ne s’agit pas d’un pays imaginaire mais d’une composition à la sonorité différente qui peut prêter l’envie du voyage et appuie sur le dépaysement.

B) les personnages
Les personnages sont désignés par leur statut social, haut rang comme dans les contes, avec la mention d’un baron et d’une baronne en lieu et place d’un prince et d’une princesse, ou d’un roi et d’une reine. Le prénom éponyme de l’œuvre, Candide, représente la personnification d’un trait de caractère.

C) Le début prometteur
Le thème enfin, en s’appuyant sur l’harmonie (trompeuse) dont Pangloss est l’oracle : le meilleur des mondes.

Si Candide reprend ainsi des codes du conte, il pose pourtant d’autres pistes qui appellent à la vigilance du lecteur.

II La satire de la noblesse

A) La satire des préjugés
À l’origine, Candide est un bâtard malgré ses qualités nettement supérieures à celles de son entourage. S’il vit en marge de la société, cela est dû aux préjugés de sa mère qui a refusé d’épouser le père de son enfant, un bon et honnête gentilhomme mais dont l’arbre généalogique n’était pas assez prestigieux.

B) Les apparences
Le baron et la baronne ne sont pas des personnages aussi importants qu’ils veulent le faire croire. Voltaire nous en donne l’indice en indiquant qu’ils possèdent un château avec une porte et des fenêtres, ce qui semble être un minimum.
Toute cette vie domestique est parée d’un éclat ridicule : le titre de Monseigneur est attribué au baron par un entourage naïf ou flatteur qui rit de ses bons mots.
De même, la baronne, malgré l’air respectable que lui donne son poids et sa carrure imposante, est une matrone épaisse et sans attraits. Ses qualités intellectuelles et morales sont passées sous silence.
Sa fille Cunégonde, discrètement comparée à une volaille (oie) est affublée d’un prénom à la sonorité vulgaire et ridicule. Elle semble marcher sur les traces de sa mère.

Première satire jouant sur les personnages et au-delà, à l’exercice de la noblesse, le conte tourne vers une critique ironique du pouvoir en place, dans l’œuvre, dans la société. Il s’appuie cependant aussi sur une certaine réflexion quand à la philosophie mal exercée.

III) La satire d’une certaine philosophie

A) La satire du flatteur
Celui-ci (Pangloss) vit au dépend de cette famille peu perspicace dont il est l’oracle. La satire passe naturellement par le nom de la philosophie dont celui-ci est spécialiste (la métaphysico-théologo-cosmolonigologie), expression prétentieuse à l’intérieur de laquelle Voltaire se fait un malin plaisir d’introduire un jeu de mots : nigologie (la science des nigos). Tous les personnages sont caricaturaux et le château est un monde où le bonheur repose sur l’illusion et non sur l’harmonie, comme le pensent les membres de cette petite société. Derrière cette charge critique, une dénonciation de la philosophie de Leibniz (Selon la philosophie optimiste de Leibniz, Dieu ne pouvant créer un monde parfait (qui serait alors l’égal du divin), il y a introduit la plus petite portion de mal qui soit possible. Sans ce mal, le bien ne nous serait pas sensible. (BNF)).

B) La satire d’une philosophie
Celle-ci repose sur des erreurs de raisonnements.
Tout d’abord, Voltaire s’amuse à souligner que, dans cette société, les relations entre les causes et les conséquences sont absurdes. Par exemple la cause « son château avait une porte et des fenêtres » ne devrait pas entraîner « c’était le plus grand seigneur de la Westphalie ». De même pour l’embonpoint de la baronne qui lui attire une très grande considération.
Mais c’est Pangloss qui fait l’objet d’une plus grande satire puisqu’il entretient par ses raisonnements l’illusion générale. Il présente comme un raisonnement subtil une constatation assez évidente : il n’y a pas d’effet sans cause. Il tire des conclusions ridicules de ce principe initial en flattant le baron (son château est le plus beau et madame la meilleure des baronnes possibles). Poussant plus loin la caricature, Voltaire lance Pangloss dans un discours où il inverse les effets et les causes (les nez sont faits pour porter des lunettes) à supposer même qu’il y ait relation de cause à effet : son discours cherche à déchaîner l’hilarité du lecteur par la platitude des exemples et la manière incohérente dont il les présente. Il conclut avec assurance que tout est au mieux alors que tout est bien est déjà une théorie discutable.
Le jeune Candide est contaminé par ce milieu, son amour pour Cunégonde le pousse à idéaliser la famille. Il suit les vues de Pangloss comme cela apparaît dans la dernière ligne : Pangloss est « le plus grand philosophe de toute la province et par conséquent, de toute la terre ».

En ridiculisant une philosophie de l’optimisme et ceux qui suivent un enseignement à la lettre sans faire preuve d’esprit critique ou sans utiliser leur faculté à raisonner, Voltaire ne se contente pas d’une leçon. Il cherche également, ce sera le but d’un conte philosophique, à faire appel à la réflexion critique du lecteur, sur ce thème, comme sur l’œuvre.

Conclusion
Dans ce passage, les éléments du conte s’effacent devant la rigueur de la satire. La puissance et le bonheur dont s’enorgueillit la famille Thunder-ten-tronckh ne reposent que sur l’illusion, les préjugés et les faux principes. Dans cette petite cour où il ne se passe rien, c’est l’irruption de la sensualité, seul élément réaliste, qui permette un enchaînement clair des causes et des conséquences, qui mettra le feu aux poudres et entraînera le départ du héros pour le vaste monde.


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