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Baudelaire, L’Ennemi, le poème du 24

dimanche 24 juin 2012, par Corinne Godmer impression

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Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « L’Ennemi »

1 Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
 
5 Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
 
10 Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
 
15 - Ô douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

Présentation

Des Fleurs du mal extraites de leur paradoxe dans leur étrange beauté, « L’Ennemi » vient à poser une nouvelle figure du poète dans son rapport au temps. Éclat, constat, espoir puis abandon, les étapes du deuil s’annoncent dans le sonnet. Reste à entendre « L’Ennemi ».

Premier quatrain, l’orage

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Le poète évoque son passé, une « jeunesse » qu’il relate sur le mode du passé simple et dans sa généralité « ne fut qu’un ». Cette généralité serait à retrouver dans le syntagme qui le caractérise, le « ténébreux orage », une proximité presque oxymorique, qui symbolise l’éclair rapide, comme le passé simple l’apparition brutale. Ce vers 1 nous dévoile ainsi une fulgurance d’états successifs qui s’appréhendent, avec le recul, comme une longue suite du même.

Les vers 1 et 3, à la rime, croisent cependant le champ lexical de la ruine et de la désolation « ténébreux orage », et « ravage », renforcé par un adverbe d’intensité. Au milieu, le vers 2 peine à poser une consolation, juste entrevue « Traversé çà et là » où l’indication de lieu joue aussi celui de l’apparition fugace.

En fin de quatrain, le constat « Qu’il reste », par le choix du verbe et de la construction en enjambement, est celui de la tristesse. Le « peu » se double d’un adverbe, « bien peu », la poésie devient nourriture spirituelle, « fruits vermeils ».

La nature joue en effet ici un rôle métaphorique, symbolisant le poète dans son retour au passé, oscillant entre le « ténébreux orage », et de « brillants soleils », dans ses emportements et ses émotions également « le tonnerre et la pluie ». L’imagination même du poète, sa personnalité, adhère et se personnifie cependant, « en mon jardin », en une juste récolte des émotions, de la traversée de la vie, balayé par les pluies et les tempêtes. Mais tandis que le quatrain joue sur la métaphore filée, le poème constate et inspecte : il reste « bien peu de fruits ». Cette charge d’accumulation métaphorique, en fin de jeunesse, tirent vers le « bien peu », le presque rien, à l’image d’un « orage », un « tonnerre », une « pluie » dans un « jardin » d’émotions, un tourbillon d’actes et de sentiments donc, dévastant et saccageant en lui et dans son art ce qui restait de brillant et de l’ordre du don « bien peu de fruits vermeils ». Qui demeurent cependant et qui restent à offrir.

Second quatrain, le travail de creusement

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

La métaphore appuyée de la nature revient dans ce second quatrain avec un ton de crépuscule, les « idées » dérivant vers le déclin de leur apparition « l’automne des idées ». Le verbe « Voilà », grammaticalisation de l’impératif « vois-là », nous indique ici qu’il s’agit d’un moment de constat, que le poète « touche » maintenant du doigt, au passé composé, arrive à ce moment de la vie où il doit saisir l’idée avant qu’elle ne disparaisse. Une nouvelle métaphore se met cependant en place, celle du poète fossoyeur qui évolue ainsi du jaillissement, de l’éclair, au creusement.

Sur deux vers, par impersonnalisation, « Pour rassembler », et contrainte, « il faut », le poète entreprend en effet de symboliser son travail de creusement qui semble, aussi, proche de celui du jardinier, celui qui donc permet encore le renouveau. La mention des outils employés nous renvoie ainsi au maniement de « la pelle » comme des « râteaux », des outils qui permettent de retourner la terre, de la labourer comme le vers creuse le sillon de la page (voir étymologie du mot vers [1] ). Mais si les trois premiers vers sont encore tournés vers la vie, avec la possibilité de planter et donc de produire encore, de « rassembler à neuf » le poème comme on le ferait d’une pièce à raccommoder, le dernier vers du quatrain glisse doucement vers une métaphore plus complexe puisqu’elle met à nue la proximité de la mort. Par enjambements successifs, nous arrivons en effet à l’autre travail de creusement du poète, celui qui l’apparente à un fossoyeur d’idées qui doit utiliser la nature, l’endroit où « l’eau creuse » des cavités naturelles pour, à son tour, s’y immiscer. Et y rencontrer la mort ou bien l’inspiration : « Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux. ». L’élément naturel, qui joue encore sur la métaphore filée, s’avère donc une personnification du poète qui travaille son vers pour apporter la vie et se heurte à la mort, prochaine, redoutée, attendue. Manière aussi de dire que le poète joue de la vie et de la mort. Ou avec.

Premier tercet : tentative d’espoir

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

Le poète retrouve dans ce tercet la trame même du recueil et de la section Les Fleurs du mal, où l’interrogation première reste la possibilité, même infime, de créer sur le rien. L’épilogue du recueil où le poète s’affirme « Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence, / Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » répond en effet au questionnement inquiet « Et qui sait » où le champ lexical, « fleurs nouvelles », « rêve », se positionne tout de même en possible renouveau, reverdie de l’Idéal en contrepoint du Spleen. Cet idéal reste cependant timide, décliné au futur puis au conditionnel « ferait » et s’appuie sur deux éléments distincts qui conditionnent son apparition. Il s’agira en effet de prendre racine dans le « sol », « lavé comme une grève » dans le double sens du verbe « lavé », c’est-à-dire débarrassé des limons mais également purifié par l’eau de mer que nous devinons par association avec le mot « grève ». Quant à « l’aliment » chargé de redonner « vigueur », il reprend la métaphore de l’aliment nourricier, qui pourrait provenir de la terre mère, mais, par l’apport de l’adjectif « mystique », se rapproche plus d’une possible alchimie entre les éléments, une nouvelle correspondance entre le sol et le ciel, entre l’en-bas et l’en-haut. Le choix du verbe « rêve » résonne dès lors différemment, en devenant nom et fantasme du poète.

Second tercet : désespoir

- Ô douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

Cet espoir s’envole cependant à mesure que le poète rend compte de son constat : double apostrophe lyrique, adressée à la « douleur », personnifiée, précédée de son tiret comme une coupure de souffle pour reprendre le sien. Apostrophes donc, mais également point d’exclamation, sentiment de désespoir pourrait-on lire dans cette répétition. Car si la terre est nourricière, la nature l’est moins, « [mangeant] la vie » à l’image d’une plante carnivore qui dévore l’existence du poète et l’ampute d’autant.

Le « temps » s’épuise, épuise, mais également s’annonce un autre chose plus intérieur que le poème peine à définir autrement que par la multiplication des figures de style : personnification d’un « Ennemi » mis en majuscule et en exergue sans pour autant le définir, tout en le cernant, par l’adjectif « obscur », qui le caractérise mais ne l’explique pas. Décrire ce qui ne peut l’être, ainsi, tenter de « nous » emmener dans une commune obscurité intérieure, psychique, particulière, intime mais partagée, graduer du « [manger] » au « [ronger] », de la portion au déchirement, toujours tendu vers la destruction. Double confrontation au pire, celle du temps qui passe, celle du déchirement intérieur qui se poursuit en enjambement. Et recommence. Cet « Ennemi », nous le créons nous-même par notre propre amputation de vie, par le « sang » épanché qui nourrit, une nouvelle fois, la terre, la force, la douleur.

Aucun espoir possible autre que celui d’être à soi-même « Et la victime et le bourreau ! [2] », la poésie se nourrit peut-être du lyrisme, peut-être de la nature, sans doute de sa douleur. Et le poète de se constituer comme son propre Ennemi seul capable de le terrasser. Et de l’alimenter.

Notes

[1Vers : vient du latin versus et signifie « le sillon, la ligne d’écriture », puis « le vers », historiquement « ce qui retourne à la ligne », ce qui est tourné, retourné.

[2Baudelaire, L’héautontimorouménos.


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