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Baudelaire, A une passante, le poème du 24

dimanche 24 février 2013, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Littérature :: Poésie ::

Nous vous avions proposé il y a déjà quelques temps de cela des éléments d’analyse linéaire de ce poème de Baudelaire. Voici maintenant, pour enrichir cette première démarche, une version organisée sous forme de commentaire composé.
Autre enseignement à tirer : il n’y a jamais qu’une seule manière d’étudier un texte.


Analyse sur le modèle de l’oral Epreuve Avancée de Français (EAF)

En quoi le poème A une passante de Baudelaire est-il moderne ?

Modalités :

Ne pas fournir une réponse directe ou une simple réponse mais préparer une étude structurée du poème par rapport à la question. Il s’agit ici de construire sa réponse comme pour un commentaire en tenant compte du temps imparti et en sachant que le texte a été vu en classe auparavant.

Préparation :

Avoir étudié le texte ainsi que la biographie de l’auteur est ici une chance et un handicap. Il s’agira de retrouver des éléments utiles, mais de n’utiliser que ceux qui sont utiles à la réponse. La biographie donne ainsi des idées d’accroche, des aides pour le commentaire oral, elle ne suffit pas à elle seule. Il ne faudra donc en aucun cas plaquer son cours (et la biographie) sur son commentaire mais parsemer quelques éléments si cela est indispensable à la compréhension du texte. En général, ces éléments sont plutôt utiles en seconde partie de l’examen (questions de l’examinateur).

Dans le cas de Baudelaire, et de ce texte, la biographie nous apporte deux ou trois éléments intéressants : le positionnement de Baudelaire par rapport à la poésie de son temps, la nouveauté apportée par Baudelaire, et, de façon plus générale, la réception de l’œuvre à l’époque de Baudelaire.

La lecture enfin est multiple : lecture (et relecture) du texte pour répondre à la question et organiser sa réponse, lecture dans sa tête pour entendre les jeux de sonorités, lecture pour se projeter dans la réception de l’œuvre et du poème, à l’époque de Baudelaire, à notre époque, lecture enfin devant l’examinateur. Pour cette dernière lecture, il est préférable de s’entraîner auparavant.

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
 
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
 
Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
 
Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
 
Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857

En quoi ce poème est-il moderne ?

Écriture en sonnet, reprise du topos de la rencontre amoureuse, le poème de Baudelaire, A une passante, présente toutes les apparences d’une poésie classique. Pourtant, parce qu’il est de Baudelaire, parce qu’il correspond dans l’histoire littéraire à une remise en cause de la poésie classique, ce poème ne peut se satisfaire d’une présentation aussi simple. Il serait donc intéressant de nous demander, en retournant l’image reçue a priori, en quoi ce poème est moderne. Pour cela, nous pourrions nous intéresser au jeu des contrastes, en étudiant, dans un premier temps, la singularité du poème puis, dans un second temps, la rencontre dans sa singularité.

I) Un poème de contrastes

- La modernité du poème
Sonnet de forme apparemment classique, écrit en alexandrins, ce poème joue de ses apparences.

  • Les rimes diffèrent ainsi dans les deux quatrains . Les rimes du dernier tercet sont également inversées.
  • Les vers 6 et 7 « je buvais » / « dans son œil » provoquent, par enjambement, un rapprochement audacieux. « [Boire] » dans « [un] œil » permet en effet de lier l’étanchement de la soif à ce qui autorise la vision, et ainsi l’ouverture vers d’autres sensations puisque ces vers associent deux d’entre elles dans une proximité à la limite de la synesthésie. La liaison fonctionne cependant aussi sur le mode du rapprochement par association : boire dans l’œil de l’autre, est-ce, pour reprendre le cliché, s’abreuver dans le miroir de l’âme ? Ce serait alors pour le poète une manière de se moquer des effusions romantiques comme du langage détourné, voire précieux.
  • Les marques d’énonciation, par l’utilisation de la première personne, par la présence de verbes de modalisation « savais », par la richesse des points d’exclamation et de suspension annonceraient aussi une tonalité lyrique, soutenue par l’expression de sentiments personnels. Pourtant, ces sentiments intimes sont délivrés au cœur de la ville, des autres, du bruit. Quelle serait la place d’un sentiment s’il se trouve porté dans le mouvement des autres ?

- La modernité du thème

  • « La douceur qui fascine et le plaisir qui tue » : la proximité de la douleur et du plaisir rappelle la présence du Spleen et de l’Idéal où deux contradictions tentent de survivre ensemble. Nous recevons ici en un alexandrin à la césure marquée, de facture classique, une idée neuve qui permet la coexistence de deux contraires, l’élévation et l’abaissement.
  • La ville, dans ses « bruits », par la mention de la « rue », apparaît comme une composante de la modernité. Le premier vers « La rue assourdissante autour de moi hurlait. » laisse en effet entrevoir un jeu allitératif sur l’adjectif « assourdissante », tandis qu’un autre effet allitératif autour des « r » se croise dans le vers, rendant une sonorité rauque, l’accrochage du sonore ou celui du bitume. Dans ce premier vers, le pronom personnel possessif « moi » semble dès lors perdu, effacé par les allitérations. La ville embrasse ainsi tout le vers, le dominant de sa présence. Thème et poétique s’associent ainsi dès le début du poème pour une modernité de l’écriture.

Modernité du thème, modernité du genre, le poème joue ainsi avec son apparence pour détourner son sens. Il ne s’agira en effet pas pour lui de se contenter d’appuyer des effets de modernité mais de les intégrer aussi au cœur de l’écriture. Le contraste de l’apparence se doublerait alors d’un contraste de l’apparition.

II) la rencontre comme alliance des contraires

Évoquer la rencontre d’une femme reste un leitmotiv de la littérature, peut-être même son plus puissant moteur. Pourtant, le poète parvient à contraster cette rencontre, à la différer sur le plan émotionnel et syntaxique.

- L’amour en rencontre décalée

  • Emporter une rencontre dans un environnement de bruits et de passages la décale en effet dans l’univers de l’autre, où il ne sera plus question d’une rencontre entre deux personnes mais d’un évènement particulier au milieu d’évènements. Ce serait, ainsi, une façon de proposer un évènement singulier sur le mode du pluriel, d’offrir l’intime au monde environnant et par là-même, au lecteur. Il s’agira ainsi de détourner la rencontre amoureuse vers la rencontre de l’autre, comme si le poète pouvait, de visu, s’observer soi, observer l’autre, donnant dès lors à la thématique principale, la rencontre amoureuse, une toile d’autres significations. Et signifiants.
  • La finale délivre la leçon du poème, elle est pointe dans le sonnet. Celle-ci revient sur la femme et lui prête le savoir « Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! » avec ponctuation expressive en sa fin. Or il s’agit bien du poète qui écrit et dirige son poème sur la femme. La femme, dont nous ne savons rien, dont le poète ne sait rien, sur laquelle il ne peut que formuler des hypothèses « que j’eusse aimée », est le sujet de la dernière proposition, du dernier vers également si nous accordons une place centrale à sa fonction de COD. Un retournement s’opère alors entre le « je » de l’énonciation, le je du poète, et cette femme, « une femme », avec déterminant démonstratif indéfini qui anime le poème sans connaître le poète. Une scission entre poète et poème également, ou plus sûrement, élévation vers un autre que soi tout en restant soi.
  • Troublante rencontre aussi puisqu’elle se déroule sur le mode de l’impossible. Lorsque le poème évoque « une femme », sur le mode de l’indéfini donc, il bascule aussitôt vers le jeu du regard « son œil ». Mais rien ne vient conforter que le regard est échangé, avec la participation active des deux acteurs. Il semble plutôt s’agir d’un coup de foudre, annoncée par l’isotopie lexicale de l’orage « ciel livide où germe l’ouragan » dans la tension à venir, mais éprouvé seul par le poète « Moi, je buvais », par redoublement du pronom personnel singulier, tandis que la femme, elle, continue son chemin.

En fin de poème, séparation et non rencontre apparaissent plus nettement dans le vers « Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, », marquant l’absence de rapprochement, avec, pour accentuer le rythme, un chiasme autour des pronoms personnels « je »/ « tu » // « tu » / « je », tandis que le choix du verbe « [fuir] » en opposition au verbe « [aller] », deux verbes d’action, imprime au vers la décision de la femme. Le vers suivant, et peut-être, dans une moindre mesure, le choix de ce verbe « [fuir] » peuvent aussi amener à imaginer une reconnaissance du poète par la femme. Mais cette rencontre est celle écrite par le poète. Et lorsque ce dernier s’exclame « Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais », il semble plutôt, par la reprise à l’hémistiche de l’apostrophe, le choix des verbes, il semble donc plutôt singer la poésie romantique dans ses élans amoureux. Comment en effet deviner à l’avance la forme d’un amour qui ne s’est pas encore construit ni même commencé ? Ce serait peut-être sous la forme de la négation que s’envisagerait ainsi cette rencontre puisque fantasmée, absente, même pas née.

- L’amour sous la forme de la mort

Le reflet de cet intérêt reste en effet un autre point de crispation dans le poème amenant progressivement à une lecture double du poème.

  • La noblesse de la femme se trouve, nous l’avons évoquée, détaillée, dès le vers 2 : « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse » avec un allongement en début de vers par la labiale et l’assonance en « on », « in », « an », sonorités nasales donc. La fin du vers, de même, utilise à nouveau les labiales mais marque son allongement par l’allitération en « s » de « majestueuse ». La longueur du vers, enfin, conforte l’illusion d’une jambe longue, à la démarche déroulée. Pourtant, dans ce vers, l’utilisation du syntagme « en grand deuil » interpelle. Il pourrait s’agir d’une anticipation de la douleur à venir, douleur d’amour ressenti par le poète. Pourquoi alors attribuer à la femme les manifestations vestimentaires de ce deuil ? Il semble de fait s’agir d’un autre symbole, celui de la Mélancolie, qui nous renvoie aux sentiments du poète, entre Spleen, désespoir intense, et Idéal, rencontre amoureuse en élévation. Autre mot signifiant du vers, celui de la « douleur », dont l’intensité sera développée par le poème mais qui est ici posée au creux de la sensualité, amenant un effet de contraste singulier.
  • La sensualité de la femme est aussi soulignée, au moment précis où celle-ci est enfin désignée :

Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet

Le geste autour des vêtements, soulignant et le contact, et l’exposition, se délivre grâce aux deux verbes au participe présent (geste qui se continue). L’adjectif « fastueuse » apparaît comme singulier accolé à une « main » qui semble dès lors concentrer sur elle tous les apanages de la féminité. Ces deux vers, auquel s’ajoute le précédent « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse », constituent le summum de la féminité, de la grâce, de l’élégance et de la sensualité. Magnifiée en début de poème, la femme figure ainsi une apparition, un éclair amoureux dans un univers poétique mais elle demeure un acte poétique isolé à mesure que le poème s’en éloigne. Elle reste ce que le poète désigne en l’appuyant : un moment. En se tournant vers l’autre par la mention de la rue, le poème ignore de fait l’autre principal, la femme, alors même qu’il lui dédie ces quelques vers.

  • Autre particularité de la sensualité, et de la capacité du poète à dériver le sens de son poème, le rapprochement entre l’amour (ou la prémonition de) et la mort. Le deuxième quatrain poursuit en effet la description de la femme mais suggère, par un simple mot, « statue », une nouvelle lecture de ses vers « Agile et noble, avec sa jambe de statue. » Nous entendons en effet ici à la fois la beauté de la « statue » dans son immuable perfection mais également son immobilité, sa blancheur, sa représentation figée dans le passé comme rappel de ce qui était, mais n’est plus.
  • Le jeu autour du regard prolonge ce rapprochement puisque là encore une double lecture est possible. Si nous pouvons comprendre les métaphores autour du champ lexical du coup de foudre, les termes employés ressortent également d’une thématique de mort : « ciel livide où germe l’ouragan » suggère tout autant la tempête à venir que la description symbolique d’un ciel chargé de présages. Notons ici que l’adjectif « livide » possède lui aussi une forte connotation morbide.
  • Même jeu enfin dans l’approfondissement des regrets du poète où le sens d’un vers se tourne aussi vers son contraire :

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Le passage de la lumière à « la nuit », choix du terme comme métaphore de la mort, amené par un adverbe de liaison « puis », apporte la première touche à cette double lecture. Le choix de l’adjectif « fugitif », comme peut l’être l’existence, appuie et l’inattendu et la violence et la beauté. Ce qui est fugitif ici n’est pas tant la « beauté » de la femme mais l’inattendue de la rencontre, et, au-delà, la définition de notre condition. Ce qui restera du poème après la disparition tiendra tout autant dans la beauté de la femme que dans l’organisation du poème, et donc, dans la figure du poète. Cette disparition à double sens, celle de la femme, celle du poème, s’orchestre également dans la proximité de l’adverbe « soudainement » et du verbe « renaître », eux aussi détenteurs d’un double mouvement vers la rencontre, la vie, mais également, puisqu’il faut « renaître », de la mort. Le mot « éternité » enfin, placé en fin de vers, en interrogation finale, donne à ce tercet la mesure de son intention, le pourquoi de son écriture, et la clé de sa relecture.

La rencontre amoureuse se relit ainsi en accentuation de la mort, son opposé peut-être, du moins son inattendue proximité. La position du poète comme acteur de la rencontre, la rencontre amoureuse, intime, vécue au milieu de la foule, permettent dès lors au poème de glisser vers des significations autres et contraires.

Conclusion

Forme classique transgressée, thème de la modernité détourné, rencontre sous le signe de l’improbable, amour et mort liés, le poème s’appuie sur la coexistence des contraires. Il dépasse dès lors le cadre de sa formulation pour nous emmener vers une tonalité peut-être plus intime encore, le Je du poète, qui ne serait plus happé par le regard de l’autre mais ce regard porté sur l’autre.


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