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Baudelaire - A une passante - Commentaire

Le poème du 24

mardi 24 juin 2008, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour le poème du 24, le choix s’est porté sur ce texte de Baudelaire qui concentre en lui à la fois beaucoup des éléments de sa poésie et qui vient également recueillir pour mieux le transformer un des thèmes récurrents de la littérature, celui de la première rencontre aussi appelé thème de la rencontre amoureuse.
Encore une fois l’analyse ne vise pas à l’exhaustivité mais à proposer quelques pistes de compréhension sur un poème qui peut néanmoins pleinement s’apprécier sans explications.


 Le texte

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Baudelaire Les Fleurs du mal, 1857

 Présentation

A une passante s’inscrit dans la mise en scène de la modernité urbaine chère à Baudelaire. Le contexte de la rencontre c’est la rue de la ville et la rencontre, c’est celle du poète et d’une inconnue, une rencontre qui se dit comme extra-ordinaire.

A noter pour ce poème comme pour bien d’autres (tous les autres ?) :
Celui qui est désigné par le terme de poète ne renvoie pas tout à fait à la personne réelle de Baudelaire. La figure du poète est comme un rôle qu’endosse l’auteur pour parler à la première personne dans ses textes.

Il s’agit ici d’un sonnet, forme poétique en vers (versifiée) constituée de deux quatrains (strophes de quatre vers) et de deux tercets (strophe de trois vers). On dit souvent que le dernier vers ou les deux derniers vers du poème constituent la pointe, le "concetto", l’aboutissement ultime du sens du texte, là où la vraie signification émerge, pleinement.

Nous verrons comment le poète donne à cette rencontre la forme-même de l’oxymore, la conciliation des contraires (par exemple l’expression "soleil noir").

Remarques :

- Le "soleil noir" renvoie dans la poésie baudelairienne au motif primordial exprimant la mélancolie, comme le "secret douloureux" du poème Vie antérieure. Dans ce poème, qui semble décrire un environnement paradisiaque, le poète est rattrapé par cette blessure du coeur et de l’âme, ce douloureux secret. Point de bonheur sans nostalgie. Point de bonheur peut-être mais une suite d’élans, de désirs puis de chutes.
A une passante est un autre écho de ce balancement mélancolique entre saisie et fuite, élan vers et immobilité.

- Les principaux éléments du thème de la première rencontre :

  • découverte d’une femme par un homme
  • découverte bouleversante, forte émotion, perte des repères
  • sentiment amoureux
  • description méliorative (positive) du personnage féminin
  • importance du regard

L’analyse proposée sera linéaire, progressant strophe par strophe.

 Strophe 1 (premier quatrain)

- Représentation traditionnelle du poète dans la ville : à la fois seul à la fois parmi les autres. La posture baudelairienne du poète de la modernité est celle à la fois du partage - de l’environnement - mais de la différence - d’appréhension, d’appréciation.

C’est l’expression "autour de moi" qui permait de créer un effet de centre, d’insistance sur la figure du poète. Il est bien parmi mais isolé, par cette représentation du cercle.

- Effet d’insistance sur le son, et le son assourdissant. Deux termes y renvoient au vers 1 : "assourdissante", "hurlait".
Cet effet d’insistance sur le sonore ne prend sens qu’au regard du reste du poème. En effet, cette description sonore est quasiment la seule, la suite du texte ne faisant alors appelle qu’à trois autres sens : vue principalement, touché, et beaucoup plus indirectement le goût. (Nuance : "ouragan" à la strophe 2 pourrait renvoyer au grondement de la nature).

Cette absence des éléments auditifs dans la suite, crée un effet de suspension, comme de suspension du temps, pendant lequel l’extérieur s’absente pour ne laisser exister que le couple fugitivement dessiné.

Commence alors d’emblée la description de cette femme apparue soudainement et qui passe. Le mouvement de la femme se dit à travers un ensemble de termes "soulevant", "balançant", "passa" mais se donne aussi à sentir dans le mouvement des vers et la construction de la phrase.

- Tout d’abord la phrase ne fait que commencer à la strophe 1 pour ne se finir qu’à la strophe 2. Le lecteur est porté en avant. De la même manière, il y a une énumération au vers 2 d’expressions pour qualifier la femme qui ne sera désignée qu’au vers 3. Encore une fois, le lecteur pour construire le sens, est porté vers l’avant.

- Création d’un mystère : mystère du deuil, mystère de la douleur, désignation indéterminée "une femme".

- début d’une présentation de la femme comme extra-ordinaire.

  • ensemble d’adjectifs ou d’expressions mélioratives au v.2 .
  • La femme se dessine comme une reine "majestueuse", "fastueuse". Se dessine à la fois une idée de luxe et de distinction
  • Néanmoins caractère paradoxal de cette beauté qui repose sur la tristesse. Peut-être due à l’association de cette idée de luxe, donc d’inessentiel, de futile, et d’idée d’intime, de profond, cette douleur.

  Strophe 2 (second quatrain)

- continuation du laudatif - ensemble de termes positifs - associé à des images paradoxales, construisant l’ensemble du poème comme oxymore.

  • par exemple : la métaphore "sa jambe de statue" est une façon de dire la perfection de cette jambe. Elle est associée à l’adjectif "agile" et à l’ensemble des termes renvoyant au mouvement dans la strophe précédente.
    Pourtant si on dit souvent que certaines statues sont impressionnantes car on diraient qu’elles sont en vie, c’est justement bien parce qu’à l’origine une statue est par essence ce qui est fixe, figé (voir l’étymologie "statuere" se tenir, rester).

Ainsi le texte dessine en même temps le mouvement et la fixité, concentrés en une seule personne, cette femme qui devient antithèse voire oxymore.

- le poète semble alors envahi de ces oppositions. Le "je buvais" suggère l’écoulement mais est d’emblée suivi d’un "crispé".

- C’est ici que se dessine un autre motif de la première rencontre : le bouleversement du personnage masculin, la perturbation intérieure, presque la folie passagère sur le plan mental et émotionnel.

  • voir l’expression très forte "crispé comme un extravagant"
  • le "je buvais" semble également suggéré l’image de l’ivresse, du trouble, de l’enivrement.

- Très fortement se développe alors ce thème du regard, la femme n’est plus que son oeil, tout se concentre en lui, se concentre également dans cette description le caractère antithétique de la femme.

  • "ciel livide où germe l’ouragan" : le livide c’est le blanc, voire le/la mort encore une fois le figé, l’ouragan, c’est le sombre, le déchaînement, la furie de la vie encore une fois le mouvement.
  • de façon habituelle chez Baudelaire, le lien (correspondance baudelairienne) est fait entre le microcosme, l’oeil et le macrocosme de la nature, ciel et tempête.
  • Par ailleurs, on pourrait dire que cette métaphore filée - une première métaphore est continuée avec d’autres images qui relèvent du même domaine - reste motivée : blanc de l’oeil, couleur foncée de l’iris.

- L’oeil lui-même renvoie des émotions et des ressentis assez contradictoires : "douceur" et violence dans le "qui tue", un plaisir paradoxal qui mène à la mort, traduisant encore une fois le caractère hyperbolique (extrême) des effets de cet oeil.

- A noter également la manière dont apparaît la femme : une seule fois elle est présentée comme une unité "une femme" mais devient surtout une entité éclatée, disparate : "main", "jambe", "oeil".

  • lorsqu’elle est décrite comme une unité, les éléments restent très généraux voire mystérieux (voir la première strophe)
  • lorsque le poète s’attarde sur un détail, c’est pour créer la surprise et le mystère à travers des images assez contradictoires.
  • On pourrait penser au blason, genre poétique décrivant une partie du corps, féminin en particulier, mais ici cet éclatement de la description relève plutôt de la création du mystère. On ne peut saisir cette femme - au sens concret comme au sens figuré : attraper, retenir et comprendre .

En ce sens elle est pleinement une apparition - disparition : seules des bribes demeurent.

  Strophe 3 (premier tercet)

- continuation de la métaphore du déchaînement naturel (métaphore filée) : "Un éclair"

- nouveau jeu d’opposition entre la lumière, même plus, lumière fulgurante de l’éclair, qui surprend et éblouit, suivie de l’obscurité de la nuit.
- jeu de la ponctuation : points de suspension - exclamation.
- concentration de cette fulgurance dans "fugitive beauté"

- de nouveau motif du regard, si le regard tuait à la strophe 2 ici dans le prolongement des contradictions, le regard apporte la vie.

- continuation du mystère et de la fuite au dernier vers du premier tercet.

  Strophe 4 (second tercet)

- Création d’effet d’insistance non plus cette fois sur l’apparition mais sur la fuite et l’éloignement.

- Expression du regret notamment à travers les exclamations.

- on retrouve l’idée de l’incapacité à saisir, à comprendre au second vers : "ignore", "ne sais".
Opacité inéluctable des êtres

- continuation mélancolique : les onomatopées exclamatives "ô" répétées. Les tournures exclamatives constituées de phrases que l’on pourrait dire pronominales, non finies : "toi que" "toi qui"

- principe de la suspension mélancolique : regret et désir.

- affirmation finale énigmatique : le poète prête à la femme une connaissance de son état amoureux (hypothétiquement amoureux)

  • reproche final à la femme en même temps que regret ?
  • la relation à l’autre reste une pure virtualité : "que j’eusse aimé".

  Conclusion

ce poème dessine bien une rencontre amoureuse mais une rencontre amoureuse paradoxale :
- jeux d’opposition dans la description de la femme
- jeux d’opposition dans les ressentis du personnage masculin
- jeux d’opposition dans le jeu des mouvements

Mais plus qu’une rencontre amoureuse, ce poème retrace un parcours mélancolique : élan du désir et chute du regret.

Poursuivez votre lecture :

- Baudelaire, Un hémisphère dans une chevelure

- Aube d’Arthur Rimbaud - commentaire

- Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine - Commentaire

- Petite perle cristalline, Henri Frédéric Amiel - commentaire

- La Nymphe endormie de Georges de Scudéry

A voir :

- La tombe de Baudelaire à Montparnasse


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+ Répondre à cet article (7 commentaires)
  • Baudelaire - A une passante - Commentaire

    31 juillet 2009 13:32, par LEGAY PHILIPPE

    Tableau de la vie parisienne mais qui pourrait être de tous les temps, de toutes les époques et de tous les lieux.

    Qui n’a jamais eu cette sensation de la fugitive beauté dont le regard nous fait ou nous ferait renaître ?

    Au fond, ce texte est une une réflexion profonde et singulière sur le temps

    La fugitive beauté renvoie bien à cet espace-temps qui ne peut s’étirer à l’infini.

    Le paradoxe est évident : entre le désir du spectateur immobile et la mobilité de l’acteur qui fuit il n’ y a pas d’étreinte possible, d’appel probable, déchirant à la beauté, c’est-à-dire de déclaration.

    Ici, le désir-plaisir à regarder (la douceur qui fascine) est un plaisir impossible, mort-né ou plutôt né-mort.

    L’environnement bruyant dans lequel se situe l’action (le passage de l’être un moment aimé) n’aide pas au romantisme certain, pourtant, de la scène.

    Ainsi, l’échec de la rencontre est prévisible et presque souhaité.
    Il reste à l’extravagant (qui erre au-dehors ?) à consacrer sa défaite :

    Quand vous reverrai-je ? Jamais peut-être ! Jamais sûrement ; c’est peut-être çà le plaisir qui tue !

    Répondre à ce message

    • Baudelaire - A une passante - Commentaire 24 novembre 2009 17:06, par Estelle Ziberlin

      Un poème qui m’a fait vibrer, sans doute parce-qu’il évoque si bien le coup de foudre de la rencontre amoureuse qui aurait pu se faire, qui ne se fera pas, entre deux êtres faits l’un pour l’autre : des regards qui se croisent, un éblouissement qui restera intérieur, fascination et douleur mêlées dans l’instant, quand Elle disparaît...
      Il y a des êtres que le hasard nous fait croiser, alors, ne laissons jamais passer ceux qu’on aurait pu aimer...

      Répondre à ce message

  • Baudelaire - A une passante - Commentaire

    19 mars 2011 13:20, par Jimenez

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