Accueil > Art et culture > Article "Agnus Scythicus", Denis Diderot

Article "Agnus Scythicus", Denis Diderot

Le discours philosophique de la lune : Premier Quartier

lundi 16 août 2010, par Corinne Godmer impression

Mots-clefs :: Culture générale :: Education :: La Revue du 24 ::


[sommaire]

Denis Diderot - Agnus Scythicus

Cet article nous fournira des réflexions plus utiles contre la superstition et le préjugé, que le duvet de l’agneau de Scythie contre le crachement de sang. Kircher, et après Kircher, Jules César Scaliger, écrivent une fable merveilleuse ; et ils l’écrivent avec ce ton de gravité, et de persuasion qui ne manque jamais d’en imposer. Ce sont des gens dont les lumières et la probité ne sont pas suspectes : tout dépose en leur faveur : ils sont crus ; et par qui ? par les premiers génies de leur temps ; et voilà tout d’un coup une nuée de témoignages plus puissants que le leur qui le fortifient, et qui forment pour ceux qui viendront un poids d’autorité auquel ils n’auront ni la force ni le courage de résister, et l’agneau de Scythie passera pour un être réel.

Il faut distinguer les faits en deux classes ; en faits simples et ordinaires, et en faits extraordinaires et prodigieux. Les témoignages de quelques personnes instruites et véridiques suffisent pour les faits simples ; les autres demandent, pour l’homme qui pense, des autorités plus fortes. Il faut en général que les autorités soient en raison inverse de la vraisemblance des faits ; c’est-à-dire d’autant plus nombreuses et plus grande que la vraisemblance est moindre.
Il faut subdiviser les faits, tant simples qu’extraordinaires, en transitoires et permanents. Les transitoires, ce sont ceux qui n’ont existé que l’instant de leur durée ; les permanents, ce sont ceux qui existent toujours et donc on peut s’assurer en tout temps. On voit que ces derniers sont moins difficiles à croire que les premiers, et que la facilité que chacun a de s’assurer de la vérité ou de la fausseté des témoignages doit rendre les témoins circonspects et disposer les autres hommes à les croire.

Il faut distribuer les faits transitoires en faits qui se sont passés dans un siècle éclairé et en faits qui se sont passés dans des temps de ténèbres et d’ignorance ; et les faits permanents, en faits permanents dans un lieu accessible ou dans un lieu inaccessible.
Il faut considérer les témoignages en eux-mêmes, puis les comparer entre eux : les considérer en eux-mêmes, pour voir s’ils n’impliquent aucune contradiction, et s’ils sont de gens éclairés et instruits ; les comparer entre eux pour découvrir s’ils ne sont point calqués les uns sur les autres, et si toute cette foule d’autorité de Kircher, de Scaliger, de Bacon, de Libarius, de Licetus, d’Eusèbe etc. ne se réduirait pas par hasard à rien ou à l’autorité d’un seul homme.

Il faut considérer si les témoins son oculaires ou non ; ce qu’ils ont risqué pour ce faire croire ; quelle crainte ou quelles espérances ils avaient en annonçant aux autres des faits dont ils se disaient témoins oculaires : s’ils avaient exposé leur vie pour soutenir leur déposition, il faut convenir qu’elle acquerrait une grande force ; que serait-ce donc s’ils l’avaient sacrifié et perdu ?

Il ne faut pas non plus confondre les faits qui se sont passés à la face de tout un peuple avec ceux qui n’ont eut pour spectateurs qu’un petit nombre de personnes. Les faits clandestins, pour qu’ils soient merveilleux, ne méritent presque pas d’être crus : les faits publics, contre lesquels on n’a point réclamé dans le temps ou contre lesquels il n’y a eu de réclamations que de la part de gens peu nombreux et mal intentionnés ou mal instruits, ne peuvent presque pas être contredits.

Voilà une partie des principes d’après lesquels on accordera ou l’on réfutera sa croyance, si l’on ne veut pas donner dans des rêveries et si l’on aime sincèrement la vérité.

Introduction

Diderot, dans l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, présente une série d’articles explicitant les grandes découvertes scientifiques mais également d’importants raisonnements philosophiques. L’article « Agnus Scythicus » représente un intéressant mélange des deux genres puisqu’il mêle, dans sa forme même, raisonnement et esprit scientifique. Diderot utilise en effet une structure rigoureuse pour démontrer un raisonnement et se sert ainsi de la rhétorique pour construire une argumentation, redoublant le fond par la forme. Mais ce texte se distingue également par son aspect didactique. Soucieux de délivrer une leçon par l’exemple dans les deux sens du terme, par le recours à l’image et par la construction, il s’applique à dénoncer les préjugés en les représentant. Il serait donc intéressant de se demander comment, par la structure même du texte, Diderot parvient à démontrer puis à dénoncer les préjugés.

Nous suivrons pour cela les mouvements du texte, attentif à ne pas déstructurer l’ensemble argumentatif qui suit une progression stricte et continue. Nous isolerons pour cela des mouvements de sens et de construction, relevant ce qui, dans ces mouvements, permet de dénoncer les préjugés, mais nous intéressant également à la façon dont Diderot les structure. L’analyse serait ainsi concentrée autour de 8 mouvements, le dernier relevant d’une finale de sens et de portée.

Premier mouvement

Dans un premier mouvement, Diderot débute son argumentation en la replaçant dans le domaine de la compétence puisqu’il évoque des « réflexions plus utiles ». En indiquant vouloir lutter « contre la superstition et les préjugés », il place d’emblée le lecteur en position d’attente de texte argumenté.

Il cite cependant, en opposition à la portée de son article, l’exemple d’une plante qui donne nom à l’article, l’agneau de Scythie. Cette plante était considérée par nombre de savants comme ayant des propriétés merveilleuses, propriétés qu’il n’a ensuite pas été possible de prouver. Diderot annonce donc un « article » de raison et de vérité.

L’exemple de la plante est cependant explicité puisque Diderot l’utilise pour reconstituer l’enchaînement des circonstances qui ont conduit des savants à accorder du crédit à ces propriétés merveilleuses. Un rapprochement entre les deux domaines se constitue ici par la désignation des savants dont les compétences ne sont pas mises en doute (« les lumières et la probité »). Pourtant, leur pensée ira dans le sens d’une « fable merveilleuse », par redoublement sémantique de la fantaisie, donc en opposition avec ce que l’on attend traditionnellement d’un penseur. Un jugement de valeur est ici perceptible par l’utilisation d’un démonstratif péjoratif « ce ton » qui renvoie à la « gravité, la persuasion », par gradation, et entraîne, nouveau jugement péjoratif, une adhésion regrettable « qui ne manque jamais d’en imposer ». Sont ici disqualifiés et les penseurs, et leurs lecteurs, les premiers pour leur manque de sérieux, les seconds pour leur manque de discernement et d’esprit critique. Ces lecteurs sont en effet d’autres savants, donc des personnes qui sont censées prendre un peu de recul, réfléchir et s’interroger. Or ils adhèrent facilement à la croyance, la mention « les premiers génies de leur temps » apparaissant comme ironique. La formule est en effet amenée par une succession de propositions « tout dépose », « ils sont crus » et surtout l’interrogation « et par qui ? » où Diderot donne les questions et les réponses, donc dirige l’argumentation mais également juge, assez sévèrement.

L’enchaînement des circonstances est cependant poursuivi et décrit dans sa progression. Ces savants, donc jugés dignes de foi, persuadent tour à tour d’autres penseurs, la croyance se transmettant à l’image d’une rumeur. Elle est pourtant une fausse vérité, par opposition à la tenue de l’argumentation qui s’est engagée sous ce signe. Le jugement de Diderot se remarque ici par l’emploi du mot « nuée » qui suggère l’envol d’oiseaux, incontrôlables, libres de se rendre où bon leur semble et donc de se propager librement. Le syntagme « voilà tout d’un coup » indique aussi la soudaineté de la parole, son expansion rapide. Quant à la parole en elle-même, si elle est qualifiée de « témoignages », l’ajout d’un adjectif précédé d’un adverbe d’intensité la fait apparaître plus dangereuse que raisonnée. La suite de la phrase insiste cependant sur l’idée d’une force incontrôlable, par l’emploi du verbe « [fortifier] » puis par le champ lexical autour de la force, de l’autorité « puissance », « poids d’autorité » « résister », puis « force » et « courage » venant, par champ sémantiques proches, renforcer l’idée d’une opposition impossible. La fin de la phrase se clôt par une proposition courte « et l’agneau (…) réel » dont la rapidité contraste avec le reste. Elle énonce simplement par conjonction de coordination « et » les conséquences prévisibles de cet enchaînement. En exagérant la portée de cette croyance « passera pour un être réel », Diderot souligne aussi le peu d’entendement de ses contemporains. Ce premier mouvement s’attache donc, en démontant le mécanisme de la propagation d’une croyance infondée, à dénoncer autant les préjugés, les superstitions que leur difficile maîtrise. Il remet également en cause l’absence de réflexion et la tendance à suivre une parole lorsqu’elle est considérée comme d’autorité. Il rejoint en cela les textes de Bayle ("Pensées Diverses Sur La Comète") et de Fontenelle ("La Dent d’Or") sur le principe d’autorité qui permet d’affirmer comme vraies des choses fausses.

Deuxième mouvement

Après l’analyse par l’exemple, Diderot propose cependant une méthode. Le deuxième mouvement débute en effet en établissant, et ce jusqu’à la fin du texte, une anaphore « il faut » déclinée une fois dans sa négation en fin d’extrait. Le choix d’un verbe de modalisation indique une pensée impliquant son auteur mais également, par le choix sémantique, une obligation morale ou scientifique. À l’intérieur de ce paragraphe, une autre répétition de cette instance « il faut » est répétée. Le choix du verbe l’accompagnant « distinguer », la progression de l’argumentation, la répétition interne du mot « fait » qui structure l’ensemble donne à ce mouvement une assise argumentative plus forte encore. Le registre est cependant également didactif dans cette volonté d’expliquer peu à peu.

Il indique ainsi une nécessaire classification des faits à mesure de leur importance. La construction symétrique des oppositions « en faits simples et ordinaires, et en faits extraordinaires et prodigieux », permet la netteté de la séparation, la met en évidence également. Cette distinction quant à l’importance des évènements justifie cependant le recours à des personnes d’autorité différentes. La mesure de leur gravité indiquera en effet à quel type d’autorité se référer. Le choix d’une analyse se ferait donc non en fonction des affinités mais par rapport à son importance.

L’opposition entre la nature des faits et les autorités se retrouvent cependant par la structure même de la phrase qui modifie sa présentation. Les faits simples ne nécessiteront l’avis que « quelques personnes » dont l’avis « [suffit] », où l’adjectif indéterminé rejoint un verbe au sens atténué.

À l’inverse, les faits importants seront examinés à la lumière d’esprits « plus » éclairés, désignés sous le nom d’« autorité » au sens plein du terme (à l’inverse de ceux du premier mouvement). Ils seront en quelque sorte réservés à « l’homme qui pense », une distinction presque imperceptible se jouant ici quant à la réception et les qualités de compréhension de ceux qui reçoivent. Cette autorité serait alors acceptée parce que mieux répartie, plus équilibrée et peut-être aussi mieux distribuée.

Diderot précise cependant que l’importance se mesure aussi à la vraisemblance. Le choix de la répartition des tâches dépend donc de cette vraisemblance, par progression renversée « en raison inverse ».

Troisième mouvement

Diderot ajoute cependant une nouvelle distinction. Il distingue en effet les faits en fonction de leur impact dans le temps, leur capacité à durer ou bien leur caractère éphémère. La distinction ne porte alors plus seulement sur les faits eux-mêmes mais aussi sur leur représentation temporelle. En définissant ce qu’il entend par « transitoires » et « permanents », il amène l’idée de la possibilité de vérifier plus souvent ceux de la seconde catégorie, et de façon moins partiale puisque sur différentes périodes. Cette possibilité nouvelle donne une légitimité aux évènements permanents qui peuvent être examinés et réexaminés : elle offre donc une garantie supplémentaire de véracité. Elle entraîne également une certaine défiance envers des jugements trop prompts puisque ceux-ci peuvent être réévalués à tout moment. Si le « témoignage » réfère au compte-rendu de l’expérience, au relevé scientifique, le mot de « témoins » nous rappelle lui que la science se construit par l’expérience, c’est-à-dire devant des hommes qui ne prennent pas parti mais observent.

Dans cet extrait, Diderot nous démontre la définition encore actuelle de la science qui se constitue comme telle lorsqu’il est possible de répéter une expérience.

Quatrième mouvement

Le quatrième mouvement explicite l’idée précédente en introduisant deux nouvelles subdivisions. La première prend aussi en compte la relativité de ce temps. En opposant des « temps de ténèbres » à des évènements se déroulant « dans un siècle éclairé », Diderot remarque simplement que les faits n’ont pas été perçus de même façon en fonction du contexte scientifique. La seconde subdivision souligne la localisation des faits et distingue ainsi l’endroit en deux possibilités, celui de l’ « accessible » redoublé en opposition sur un mot de même racine « accessible », « inaccessible ».

Cinquième mouvement

Le cinquième mouvement propose de poser le témoignage à l’étude puis, en le comparant, de relativiser son importance s’il est confronté à d’autres de même nature. Ce serait ainsi une étude interne, le témoignage, doublée d’une étude comparée, externe. Cette double attention permettrait de saisir le témoignage dans sa nature et dans sa fonction. Elle indiquerait ainsi la réelle portée du témoignage et la légitimité du savant. La dernière partie de phrase joue de l’accumulation puisque sont énumérés des noms de savants précédés d’une double intensité, par l’adverbe « tout » puis le mot de « foule » pour finalement se « réduire », doublement du fond sur la forme, au syntagme « seul homme », adjectif de solitude et mot commun au singulier. Toute la fin de phrase porte ainsi la finale d’importance quant au dogme établi par un homme aux méthodes non reconnues et l’absence de certitudes, de vérités scientifiques, marquée par le champ lexical du déni « hasard », « rien ».

Sixième mouvement

Diderot s’intéresse également à la présence et aux motivations des penseurs. À leurs intentions également.
Il souligne ainsi ce que cette motivation peut changer quant au résultat. L’engagement d’une vie au service d’une idée marque un engagement fort mais donne une certaine puissance à l’évènement retranscrit, il lui confère un pouvoir de persuasion qui dérive un peu du domaine scientifique. Diderot relève aussi curieusement l’implication du savant dans sa recherche, en la liant tout d’abord à ses motivations sur le mode du sentiment « crainte », espérances » puis à l’idée de perte et à ses conséquences.

Enfin, le vocabulaire est du ressort du domaine religieux par le mot « espérances » et celui de « sacrifice ». La recherche scientifique s’apparente donc ici à un sacerdoce. Diderot pose dans ce mouvement une certaine conception de l’homme scientifique. En substance, Diderot indique quelle serait la position la plus noble, et son idéal.

Septième mouvement

Après cette parenthèse, Diderot revient sur la nature des faits et leur visibilité. Il envisage ainsi le cadre, opposant les faits restés dans l’ombre à ceux à forte diffusion. Le fait public gagne en légitimité dans cette possibilité d’être confronté aux hommes et donc à la critique. Il soulève également le problème de la qualité de la réception par cette double mention de l’adverbe « mal » précédant un qualificatif, nous livrant un jugement dépréciatif dans ce balancement « mal intentionnés ou mal instruits ».

Huitième mouvement

Ce huitième mouvement clôt l’article et le justifie. Il rappelle simplement ce qui guide la confiance et ce qui fonde la morale scientifique. En opposant le mot « rêveries » à celui de « vérité », il signifie dans son lexique l’opposition majeure du texte. L’adverbe « sincèrement » sonne aussi comme une discrète allusion à la figure du savant, à ses qualités intrinsèques.

Conclusion

Diderot, par cet article au registre argumentatif mais aussi didactique marqué, s’est employé à démontrer de façon rigoureuse et scientifique comment lutter contre les préjugés et les croyances irrationnelles. Il a, ainsi, construit son article en démontrant dans sa forme ce qu’il préconisait dans le fond.


© Tous les textes et documents disponibles sur ce site, sont, sauf mention contraire, protégés par une licence Creative Common (diffusion et reproduction libres avec l'obligation de citer l'auteur original et l'interdiction de toute modification et de toute utilisation commerciale sans autorisation préalable).

carre_trans Avec les mêmes mots-clefs
puce Awen Nature, la distillerie d’absinthe
puce Zero Motivation : une satire de la place de la femme dans l’armée Israëlienne
puce Curiosité littéraire : L’Histoire de la littérature française de René Doumic
puce Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme. Nasser et Sadate
puce Egypte ancienne et constructions identitaires : nationalisme égyptien et panarabisme
puce L’ouverture du Neveu de Rameau de Diderot, commentaire
puce Hip-Hop et politique, Episode 2
puce La lecture au-delà du handicap : une solution apportée par le livre audio
puce Microsoft étudiant : état des lieux des offres éducation 2013
puce Aragon, "C’était le Paris de l’An Mille", le poème du 24
puce Baudelaire, L’Ennemi, le poème du 24
puce Commentaire de texte - Voltaire, L’Ingénu, Chapitre 1
puce Histoire de l’émancipation des femmes, Marie-Josèphe Bonnet
puce Les fenêtres de Charles Baudelaire, le poème du 24
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, troisième partie
puce Salon littéraire du 21 mai 2016 - Compte-rendu, première partie
puce Interview de Minh-Triêt Pham - Le haïku
puce Peinture du chaos : trois questions à Maurice Cohen
puce Maurice Cohen et le chaos : la peinture comme énergie
puce Le Rouge et le Noir : un enchantement pour les oreilles
puce La nuit européenne des Musées 2014 : une aventure d’un jour
Equipe Eclairement L'association
La lettre S'abonner
Facebook Twitter
Europe   Droit   Windows 7   Tutoriels pour débutant   Microsoft Office   Pages Ouvertes   Tutoriels   BD   Musique   Edito   Anime   Roman   Métier   sport   Windows Mobile   Education   Recherche d’information bibliographique   Littérature   Histoire   Spectacle   Android   Séries TV   Poésie   Fable   Techniques   Cinéma   Windows Vista   Linux   Culture générale   Cours   Peinture   Urbanisme   Windows   HTML   Vie privée   Installation   Bases de données   Manga   Photographie   Théâtre   arts visuels   Firefox   Société  
Eclairement © 1998 - 2012
Mentions légales - Contact - Partenaires