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Aragon, "C’était le Paris de l’An Mille", le poème du 24

mardi 24 juillet 2012, par Corinne Godmer impression

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« C’était le Paris de l’An Mille (…) le cri de la chair labourée », Aragon, « C’était le temps de la solitude », Classe 17, in Roman inachevé

Extrait

C’était le Paris de l’An Mille
Adieu ma vie, adieu ma ville
Pont Alexandre pâle et beau
Le soir comme un vers de Rimbaud
Ma Tour au loin qui semble un air
Renouvelé d’Apollinaire
Se peut-il que je vous oublie
Ô palefreniers de Marly
 
J’ai laissé mon cœur à la traîne
Dans les bosquets de Cour-la-Reine
Je ne vous reverrai jamais
Fleurir marronniers que j’aimais
Je pars et je vous abandonne
Longs quais de pierre sans personne
Veillant sur le fleuve profond
Où les désespérés s’en vont
 
Il paraît que je pars me battre
Adieu Paris mon grand théâtre
Adieu viaduc de Passy
Adieu tout ce qu’on voit d’ici
Les deux rives fuyant à l’amble
Ce qui se cache et ce qui tremble
Les Jardins du Trocadéro
Et le vers luisant du métro
 
Le temps vient des métamorphoses
J’ai quitté la beauté des choses
Et dans le train qui s’éloignait
Ma plaque de fer au poignet
J’entendais d’abord creux et sourd
Croître le bruit des canons lourds
Et le wagon vers les armées
Portait des chants et des fumées
 
Voici la région des tirs
Voici la roue et le martyre
Le fer y tombe des nuées
Y vivre a pour règle tuer
Entends l’approche des marmites
Sous le crépuscule des mythes
Dans cette terre déchirée
Le cri de la chair labourée

Introduction

Poème moderne, au motif doublement humanisé de la ville, Paris, et de la guerre, si proche. « C’était le temps de la solitude » s’attarde sur le regard posé sur la foule, le mouvement, le passé, et pose la solitude de l’homme appelé à la guerre, au milieu de ces autres, alter ego. En appuyant le temps d’avant, de la beauté, de la construction de l’art, symétriquement à la guerre, aux corps, au bruit de la mort, comment le poète parviendra-t-il à rapprocher l’art et la mort ?

Comment mêler l’art et la mort ?

I Des adieux associés

- L’au-revoir à la ville permet d’en nommer les plus beaux monuments

  • « Pont Alexandre pâle et beau », avec une allitération en « p » qui semble imiter la dureté de l’adieu.
  • « Ô palefreniers de Marly », intonation lyrique par l’apostrophe en regret du passé, double puisqu’il s’agit du passé de la ville et de son passé à lui dans cette ville.
  • « Longs quais de pierre sans personne » : allitérations dures qui semblent faire résonner le pas de la personne solitaire, en l’occurrence le poète isolé dans sa douleur.
  • « Les Jardins du Trocadéro » : vers de forme nominale, sans longueur, nous renvoie à une image brève.
  • « C’était le Paris de l’An Mille » nous renvoie à sa jeunesse passée, au souvenir qu’il gardera de la ville quittée. Paris continuera sans lui, comme il a débuté avant lui.

- La poésie entre dans la désignation de la ville : les monuments ou les endroits remarquables sont associés à la poésie.

  • « Le Pont » / « Le soir comme un vers de Rimbaud » allusion aux Ponts des Illuminations de Rimbaud [1] .
  • Allusion également à Oraison du soir d’Arthur Rimbaud.
  • « Ma Tour » /« Renouvelé d’Apollinaire » se réapproprie la Tour Eiffel mise en scène dans le poème d’Apollinaire [2] .

- l’intertextualité prolonge le lien au passé.

  • Rimbaud, Apollinaire que nous venons de citer.
  • Parfois, les propos sont plus allusifs « métamorphoses » peut renvoyer aux Métamorphoses d’Ovide
  • Les « nuées » à l’Albatros de Baudelaire où le poète prend les traits du « prince des nuées ».
  • « Le Pont » /« Renouvelé d’Apollinaire » rappelle Le Pont Mirabeau dans la réalité de sa construction et par citation indirecte du poème d’Apollinaire

Au-revoir au passé vers un ailleurs qui se profile. L’anaphore de « l’Adieu » se décline en musique et oraison funèbre. Il résonne également comme leitmotiv poétique, rappelant une nouvelle fois l’étroite complicité entre la poésie et la ville. Dont il se sépare.

II Le voyage vers la mort

A) Un avant de la guerre

- Présente en amont du poème

  • Le titre de la section, « classe 17 » nous rappelle qu’en 1917, Aragon était mobilisé en tant que soldat pendant la 1ère guerre mondiale.

- Se diffuse dans le temps du poème

  • Les temps utilisés accompagnent les adieux, présents en anaphore : le présent est celui du poète qui observe le passé, l’imparfait récrée le passé.
  • L’emploi du futur suppose un nouveau cadre de vie. Dans ce futur, deux nouvelles temporalités, le Paris qui continuera de vivre, le poète qui lui sera ailleurs et affrontera un autre lieu.

- Se comprend dans le poème

  • « Il paraît que je pars me battre », apparaît sous une forme conditionnelle comme si le poète ne réalisait pas encore tout à fait. Le verbe « battre » nous parvient en dernier, le départ est mis en avant. La forme pronominale suggère le mal fait à soi et à l’autre (se battre contre quelqu’un).

B) La mort en substance

- Le champ lexical insiste sur la présence obsédante de la mort, dès le début du poème

  • L’anaphore « adieu » n’est pas seulement celui fait à la ville et à la poésie, il est celui des « adieux » à la vie.
  • Le Pont des « désespérés » suggère l’idée du suicide et de la mort consentie, non imposée par le combat.

- Le double adieu au monde

  • « j’ai quitté la beauté des choses » : la « beauté » appartient au monde de l’avant, elle renvoie à la ville tout autant qu’à l’espoir de vivre. Les « choses », ce seront autant ce qui est abandonné dans la ville, les monuments, que ce que le poète risque de rencontrer, un inconnu inqualifiable.

- La confusion des sentiments

  • « ce qui se cache et ce qui tremble » : structure symétrique dont le champ lexical insiste sur la peur.
  • Absence de ponctuation, pas de souffle

C) la guerre en présence

- Le mouvement

  • Le métro en comparaison « Et le vers luisant du métro » devient « train » (« dans le train qui s’éloignait ») puis « wagon » (« Et le wagon vers les armées ») à mesure que la réalité se précise. La poésie devient ferraille, le poète devient soldat.
  • « Ma plaque de fer au poignet », témoin de l’identification du soldat, elle est aussi ce qui entrave le « poignet », à l’image des esclaves. Le « fer » deviendra celui des armes (« Le fer y tombe des nuées »).

- Réalité de la guerre

  • Anaphore de « voici » qui répond à « adieu »
  • Bruits de la guerre : « Croître le bruit des canons lourds ». Le bruit devient plus perceptible à mesure que le poète s’en approche. Il est la première perception tangible de la guerre.
  • La mort enfin, vue sur le champ de bataille, énoncée de façon courte mêlant doublement le supplice par le champ lexical « Voici la roue et le martyre ».

Dans cette absence d’humanité reste un besoin tellement humain du prosaïsme, « Entends l’approche des marmites », du nécessaire. Quelle place dès lors pour la poésie qui s’énonce en même temps ?

III Que peut la poésie ?

- La poésie contre la guerre

  • Opposition entre la beauté de la ville et l’horreur de la guerre.
  • Opposition entre nature (« marronniers ») et culture - la culture est aussi civilisation : une société est-elle encore civilisée lorsqu’elle oublie ses valeurs « Y vivre a pour règle tuer » ?

- La poésie devant la guerre

  • décrit « la chair labourée » en utilisant une métaphore – la poésie ne s’oublie pas.
  • « Le fer y tombe des nuées », joue de la symbolique, de la métaphore, de l’intertextualité. Reste présente face à la guerre.

- La poésie après la guerre.

  • « Sous le crépuscule des mythes » : les mythes annoncent la guerre, le destin, le tragique - ils appartiennent au patrimoine littéraire, au passé de l’humanité mais se trouvent sans cesse vivifiés, par les hommes.
  • « j’ai quitté la beauté des choses » : importance de la poésie qui maintient le souvenir.

Peut-être impuissante, peut-être décalée, la poésie apprend le souvenir des « choses » qui perpétue la mémoire.

Conclusion

Trois longs moments dans ce poème, donc, où l’adieu à la ville permet d’en saluer les beautés, de nouer un lien ténu entre le passé littéraire et celui de l’art. Le poète parcourt sa ville et s’en imprègne. Se glisse la perception de la guerre, déjà présente, pas encore réelle, juste grondement dans les vers et le creux du poète. Vient le départ enfin, puis la réalité de la guerre, dans sa commune humanité qui se déshumanise. Devant la réalité de la guerre, le moment de poésie se montre fugace, peut-être désarmé. Mais la poésie s’avère mémoire, cristallisation du Paris d’avant, elle reste peut-être un secours pour celui qui enjambe la mort par le jeu de son art.

Notes

[1« Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d’autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s’abaissent et s’amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d’hymnes publics ? L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie. » Arthur Rimbaud, Les Ponts.

[2« A la fin tu es las de ce monde ancien // Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin // Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine // Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes / La religion seule est restée toute neuve la religion /Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation… » Extrait de Zone - Apollinaire, Alcools (1912)


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