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Amers, Saint-John Perse, extrait et éléments de commentaire

Le poème du 24

lundi 24 novembre 2008, par Claire Mélanie impression

Mots-clefs :: La Revue du 24 :: Poésie ::

Pour le poème du 24, un extrait du recueil, Amers, de Saint-John Perse, recueil qui se présente comme une vaste poésie s’inspirant des formes et modes d’expression du théâtre antique. Ce vaste poème s’offre comme une ode à la mer, à l’amour, à la poésie. Il met en scène dans un souffle remarquable cette tension vers l’harmonie, cette recherche de l’absolu, une longue incantation pour honorer le rassemblement de la nature et de l’humain, la perte de l’un dans l’autre pour la vérité.


[sommaire]

L’extrait proposé se situe à l’orée du poème, dans la partie Invocation, qui commence par cette interpellation initiale qui en dit déjà long sur la teneur du texte à suivre : "Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes[...]". La mer est un pluriel, une mouvance, un ensemble de forces qui, autrefois, étaient au-dessus de l’humain, au-dessus de sa propre condition, esprit divin.
Les Mers sont dans un état d’incomplétude, les humains de la rive sont dans l’attente. La mer arrive, avec elle, un homme écho individuel du mouvement cosmique, avec elle cet élan général vers l’unité.

L’extrait

A écouter

MP3 - 848.6 ko
Et ce fut au couchant, dans les premiers frissons du soir encombré de viscères,

quand, sur les temples frettés d’or et dans les Colisées de vieille fonte ébréchés de lumière, l’esprit sacré s’éveille aux nids d’effraies, parmi l’animation soudaine de l’ample flore pariétale.

Et comme nous courions à la promesse de nos songes, sur un très haut versant

de terre rouge chargée d’offrandes et d’aumaille, et comme nous foulions la terre rouge du sacrifice, parée de pampres et d’épices, tel un front de bélier sous les crépines d’or et sous les ganses, nous avons vu monter au loin cette autre face de nos songes : la chose sainte à son étiage, la Mer, étrange, là, et qui veillait sa veille d’Etrangère — inconciliable, et singulière, et à jamais inappariée — la Mer errante prise au piège de son aberration.

Quelques éléments de commentaire

Il ne s’agira pas d’une analyse exhaustive mais de présenter quelques éléments sur un texte qui peut se lire au-delà même de son obscurité et de sa complexité. La langue parfois très recherchée, les tournures de phrase complexes sont l’écho même de cette recherche mystique, de cet élan mythique. Il s’agit de ne pas se laisser arrêter par les obstacles du langage, mais bien se laisser porter par cette étrange voix.

Éléments de vocabulaire

- "frettés d’or" : pour le dire simplement "recouvert". On parle de frettage en général pour une technique qui vise à renforcer des pièces métalliques.

- "nid d’effraies" : renvoie à l’animal couramment connu sous le nom de chouette effraie

- "flore pariétale" : plantes qui poussent sur les murailles

- "aumaille" : cheptel bovin, troupeau de bêtes à cornes

- "pampre" : tige de vigne portant ses feuilles, ses vrilles et souvent, ses grappes de raisin

- crépine : terme de cuisine, elle est aussi appelée coiffe ou toilette et correspond au péritoine membrane qui renferme les viscères du cochon, très fine et veinée de lipide.

- ganse : pâtisserie découpée dans de la pâte en forme de ruban

++++
Premier verset

S’opère d’emblée une dramatisation de la scène, l’utilisation du passé simple "fut" associée à la tournure présentative et désignative vient d’emblée mettre le texte en tension. Cette tournure "ce fut" est un appel à l’événement, au surgissement.

Il s’agit de déclamer l’apparition. Le décor est porté par l’ambiguïté, noblesse, grandeur et déchéance, bas dans une même atmosphère :

- déchéance, bas :

"encombré de viscères", "de vieille fonte", "ébréchés"

- grandeur, noblesse

"temples frettés d’or", "Colisées", "l’esprit sacré"

Une tournure vient mêler ce haut et ce bas, ce mélioratif et ce péjoratif : Les Colisées sont certes ébréchés, mais ils sont "ébréchés de lumière".

Cette ouverture joue à la fois de l’attente et de l’annonce.
L’attente est portée par cette tournure présentative, du "ce fut", qui semble d’abord incomplète : ce fut, oui, mais ce fut quoi ? Il y a un effet dilattoire qui porte le lecteur vers le questionnement et vers l’avant du texte.

L’annonce réside d’abord dans cette atmosphère inaugurale, suggérée par les expressions "les premiers frissons du soir", "s’éveillent", "l’animation soudaine". Les choses réagissent.

Le soir lui-même, pour qui la métaphore anthropomorphique "les premiers frissons" désigne a priori la venue du soir, se meut. La métaphore relève d’une métaphore motivée et de la synesthésie, le fait de décrire en invoquant tous les sens : le soir est le moment où le temps se rafraichit.
Cette métaphore semble alors aussi renvoyer aux humains, ceux qui seront ensuite désigner à travers un "nous", ceux-là même qui frissonnent. Le trebendum, le tremblement, n’est il pas une des composantes du rapport au religieux ("tremendum" : redoutable, effrayant, qui fait frissonner" et le "fascinosum" : qui fascine, attire).

L’annonce réside en effet également dans l’ensemble du vocabulaire religieux ou mystique qui se déploie dans cette phrase mais aussi dans les suivantes. S’annonce le degré de l’expérience qui va être narrée. C’est l’expérience de la nature, du naturel, dans lequel se devra de figurer l’homme, qui se joue sur le plan du divin.

- Isotopie du religieux :

"temples", "Colisées", "esprit sacré", ...

++++Second verset

L’impersonnel laisse la place au personnel à travers l’apparition de ce "nous". Prend forme alors cette attente et cette annonce. Le mouvement de la Mer va venir se doubler de l’élan humain :

"nous courions à la promesse de nos songes", "nous avons vu monter au loin cette autre face de nos songes : [...] la Mer".

La Mer est la grande attendue, le signe d’un ample sauvetage, hors de la déchéance, la Mer répond aux rites et sacrifices, elle est signe divin.

La terre était le lieu humain de ces prières : "terre rouge chargée d’offrandes et d’aumaille", "terre rouge du sacrifice".

Dans la mer s’incarne le divin et le sacré : "la chose sainte".
La mer apparaît comme désirée : la périphrase "cette autre face de nos songes" fait écho à l’expression "la promesse de nos songes".
Cependant, ce divin reste en cette ouverture de poème, au-delà de ce qui attire et appelle, l’autre, l’incompréhensible, le monstrueux :

"étrange là", "sa veille d’Etrangère", "inconciliable, et singulière, et à jamais inappariée", "son aberration".

L’harmonie n’a pas encore eu lieu, le sens échappe encore à l’homme, mais son espoir est dit, le lien à l’humain est déjà tissé. la mer est crainte et vénérée, elle devra devenir l’autre en soi-même si ce n’est soi-même dans l’autre.

Le caractère incantatoire de ce poème se lit dans cette prise de parole du "nous", de l’assemblée invoquant. Les jeux de répétitions, insistant sur les enjeux essentiels du poème, espoir et étrangeté, mime le rythme de la parole si ce n’est religieuse, tout au moins magique, où l’on répète les formules.

Le rythme de la phrase, oscille entre saccade et amplification : entre frissonnement, secousse, inquiétude et élan vers.

Le jeu des majuscules pour désigner la Mer ne laisse pas de doute quant à son caractère si particulier voire divin.

Lire aussi :

Strophe

[...]

Tu t’en venais, rire des eaux, jusqu’à ces aîtres du terrien. — Au loin l’averse

traversée d’iris et de faucilles lumineuses s’ouvrait la charité des plaines ; les porcs sauvages fouillaient la terre aux masques d’or ; les vieillards attaquaient au bâton les vergers ; et par-dessus les vallons bleus peuplés d’abois, la corne brève du messier rejoignait dans le soir la vaste conque du mareyeur... Des hommes avaient un bruant jaune dans une case d’osier vert.

Ah ! qu’un plus large mouvement des choses à leur rive,

de toutes choses à leur rive et comme en d’autres mains, nous aliénât enfin l’antique Magicienne : la Terre et ses glands fauves, la lourde tresse circéenne, et les rousseurs du soir en marche dans les prunelles domestiques !

Une heure avide s’empourprait dans les lavandes maritimes. Des astres

s’éveillèrent dans la couleur des menthes du désert. Et le Soleil du pâtre, à son déclin, sous les huées d’abeilles, beau comme un forcené dans les débris du temple, descendit aux chantiers vers les bassins de carénage.


Illustration : Pierre-Auguste Renoir, Paysage marin, huile sur toile, 1879

Poursuivez votre lecture :

- Ode à Cassandre de Ronsard

- Tourments sans passions passions sans pointure, poème anonyme - commentaire

- La Belle Matineuse, Vincent Voiture - commentaire

- Que veut dire "(re)lire ses classiques" ?


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